À l'heure grecque

Deux fois par an, c’est la même chose : depuis 1976, des impératifs économiques nous obligent à régler horloges extérieures… et horloge intérieure, à l’orée des grands changements de saisons. Deux fois par an, c’est toujours la même chose, on devise, on palabre, on pérore quant à la nécessité actuelle de ces changements d’heure. Serions-nous dans l’ère de ce temps perturbé avec nos chroniques anachroniques ? En tout cas, elles nous donnent un titre supplémentaire pour remonter, plus que l’heure, le temps. Au-delà de la question technique, nous ne pouvons faire l’économie de la figure primordiale des Heures.

Pour ne pas perturber davantage nos lecteurs, notre changement d’heure ne remontera seulement qu’à l’Antiquité tardive d’un Nonnos de Panopolis (Ve s.).

 

ὣς αἱ μὲν δυτικοῖο παρ᾽ ὀφρύσιν Ὠκεανοῖο
ἠελίου γονόεντος ἐναυτίλλοντο μελάθροις.
τῇσι δὲ νισσομένῃσι συνήντεεν Ἕσπερος ἀστὴρ
θρῴσκων ἐκ μεγάροιο: διεσσυμένη δὲ καὶ αὐτὴ
ἀρτιφανὴς ἀνέτελλε βοῶν ἐλάτειρα Σελήνη.
αἱ δὲ φερεζώοιο παρ᾽ ὄμμασιν Ἡνιοχῆος
κάρπιμον ἴχνος ἔκαμψαν. ὁ μὲν δρόμον ἄρτι τελέσσας
ἠερόθεν νόστησε: πυριγλήνου δ᾽ ἐλατῆρος
φωσφόρος αἰγλήεις τετράζυγος ἐγγύθι δίφρου
θήκατο θερμὰ λέπαδνα καὶ ἀστερόεσσαν ἱμάσθλην,
γείτονος Ὠκεανοῖο παρὰ προχοῇσι καθήρας
μυδαλέων ἱδρῶτι πυριτρεφέων δέμας ἵππων:
πῶλοι δ᾽ αὐχενίας νοτερὰς δονέοντες ἐθείρας
μαρμαρέοις ὀνύχεσσιν ἐπέκτυπον αἴθοπι φάτνῃ.
θυγατέρες δὲ Χρόνοιο πέριξ φλογεροῖο θοώκου
ἱπτάμεναι στεφανηδὸν ἀτειρέος Ἡνιοχῆος
τέσσαρας ἠσπάζοντο δυώδεκα κυκλάδες Ὧραι,
δμωίδες Ἠελίοιο, συνήλυδες αἴθοπι δίφρῳ,
μυστιπόλοι Λυκάβαντος ἀμοιβάδες: ὠγυγίῳ γὰρ
αὐχένα δοῦλον ἔκαμψαν ὅλου νωμήτορι κόσμου.

καὶ οἱ ἀνηΰτησεν ἔπος σταφυληκόμος Ὥρη
μάρτυρον ἱκεσίης σχομένη φθινοπωρίδος ἅρπην:

‘ Ἠέλιε ζείδωρε, φυτηκόμε, κοίρανε καρπῶν,
οἰνοτόκον πότε βότρυν ἀεξήσουσιν ἀλωαί;
καὶ μακάρων τίνι τοῦτο γέρας μνηστεύεται Αἰών;
ναί, λίτομαι, μὴ κρύπτε, κασιγνήτων ὅτι μούνη
πασάων ἀγέραστος ἐγὼ πέλον: οὐ γὰρ ὀπώρην,
οὐ στάχυν, οὐ λειμῶνα, καὶ οὐ Διὸς ὄμβρον ἀέξω.’

 

 

C’est ainsi que, près des berges de l’Océan occidental, les Saisons viennent passer la nuit dans la demeure du Soleil générateur. En chemin, elles rencontrent l’Étoile du soir au moment où elle s’élance hors du palais ; c’est aussi l’heure où, prenant son essor pour une nouvelle phase, se lève Sélénè, la conductrice de taureaux. Arrivées en face du Cocher dispensateur de vie, elles arrêtent leur pas fécondant. Après avoir achevé sa course dans le ciel, il vient à peine de rentrer : près du quadrige du conducteur à la prunelle de feu, la lumineuse Étoile du matin a déposé les rênes brûlantes et le fouet constellé ; dans les eaux de l’Océan voisin, elle a baigné le corps ruisselant de sueur de ses chevaux nourris de feu ; les coursiers, secouant sur leur nuque leur humide crinière, font résonner l’ardente crèche de leurs sabots étincelants. Les filles du Temps, qui forment dans leur vol une couronne autour du trône flamboyant de l’infatigable Cocher, accueillent les quatre arrivantes : ce sont les douze Heures cycliques, les servantes du Soleil qui escortent son char de feu, prêtresses successives des mystères de l’An : elles courbent leur nuque asservie devant le céleste régent de l’univers entier. Et la Saison patronne de la vigne adresse la parole au Soleil ; en signe de supplication, elle tient un rameau d’arrière-saison : « Soleil, donneur de vie, maître de la végétation, seigneur des récoltes, quand les guérets verront-ils croître la grappe mère du vin ? Et à qui, parmi les Bienheureux, l’Âge destine-t-il ce privilège ? Oui, je t’en supplie, ne me le cache pas. De toutes mes sœurs, je suis la seule à n’avoir aucun privilège : je ne fais croître ni les fruits ni l’épi ni les prés ni la pluie de Zeus. »

Nonnos de Panopolis, Dionysiaques, XII, v1-28, Texte établi et traduit par Francis Vian, CUF, 1995

 

 

Avant d’être des heures, les Heures (Hôrai) étaient les divinités des saisons. Filles de Zeus lui-même et de sa seconde épouse Thémis, elles étaient au nombre de trois (trois saisons, donc, et non quatre, comme en Égypte), et sœurs des terribles Moires. Du fait de leur ascendance et de leur nom, Eunomia (Discipline), Eirénè (Paix) et Dikè (Justice), elles sont rattachées à l’idée d’ordre (bien opposée à l’idée de changement) et au cycle de la nature. Elles étaient aussi appelées Thallô (Pousser), Auxô (Croître) et Carpô (Cueillir), bien éloignées de l’idée d’économie. Féminines et gracieuses, elles ne jouent guère de rôle dans les légendes, mais apparaissent dans les cortèges d’Héra, d’Aphrodite, de Dionysos et de Pan. Leur rôle principal est d’ouvrir et fermer les portes du séjour de l’Olympe, en dissipant et en amassant les nuages. Leur nombre s’est accru de trois à douze et, par une constante métonymie, leur durée s’est réduite à celle d’une heure. Ô temps, ô heure ! Comme il nous plairait de changer de saison plutôt que d’heure.


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