Anthologie fleurie : extraits inédits de Flora

La vie des Classiques vous offre quelques pages de Flora, le signet de Delphine Lauritzen, p. 52-58

 

C’EST LA ROSE L’IMPORTANT

À tout seigneur, tout honneur : la rose a toujours été considérée comme la fleur par excellence, celle qui exprime la quintessence de la beauté, à la senteur enivrante, l’ornement qui rehausse toute célébration, divine ou humaine. La rose est, sans conteste, la reine de toutes les autres fleurs, sur lesquelles elle règne sans partage. Dès que, dans un texte ancien, il est question de prairie ou de jardin, c’est la rose qui est mentionnée en premier. C’est elle la fleur incontournable des cérémonies de toute sorte, mariages ou funérailles, des jours de banquet comme de la parure quotidienne, celle que l’on tresse en guirlandes, dont l’on fait des couronnes ou que, tout simplement, on offre du bout des doigts.

La rose a sa légende, qui par bien des aspects se révèle fondatrice pour celle des autres fleurs. Métaphoriquement, elle symbolise l’union entre la déesse qui préside aux forces de la génération et son amant, dont la mort et la transformation ont donné lieu à une interprétation du mythe comme rendant compte du renouvellement cyclique de la végétation. Aphrodite, dont la rose est le symbole, est vue comme la déesse de l’amour universel, celle qui rend possible le retour de la vie en suscitant chez tous les êtres animés, plantes, animaux et humains, le désir de perpétuer l’espèce.

 

Achille Tatius

Parcourant toute la tessiture du prélude sentimental, au discours de l’amoureux Clitophon répond le chant de la belle Leucippé, qui célèbre, de manière fort appropriée au vu de la circonstance, la rose. Fleur d’Aphrodite reine des cœurs, la rose ne pouvait qu’être la reine des fleurs.

LA REINE DES FLEURS

Nous entrons dans la chambre de la jeune fille, apparemment pour aller écouter ses airs de cithare, car je ne pouvais, ne fût-ce qu’un instant, me retenir de la voir. [...] Elle joua un air de douce musique : le chant faisait l’éloge de la rose. Si l’on ôtait les inflexions de la mélodie en donnant les paroles sans l’accompagnement, le sujet en serait : « Si Zeus avait voulu donner aux fleurs un roi, c’est la rose qui régnerait sur les fleurs. Elle est la parure de la terre, la gloire des plantes ; elle est l’œil des fleurs, la rougeur de la prairie : c’est la beauté dans tout son éclat ; elle respire l’amour, elle est messagère d’Aphrodite ; elle est fière de ses pétales odorants, s’enorgueillit de ses feuilles frémissantes, sa feuille rit au Zéphyr. » Voilà ce qu’elle chantait ; et je croyais <voir> la rose sur ses lèvres, comme si l’on avait emprisonné le contour du calice dans la forme de sa bouche.

Le Roman de Leucippé et Clitophon, II, I, 1-3

 

Luxorius

La rose centifolia (centumfolia, « aux cent pétales ») est mentionnée par Pline l’Ancien (Histoire naturelle, XXI, 10, 17-18). Le poète africain en donne ici un éloge vibrant qui célèbre sa luminosité et sa couleur. Par un habile déplacement, il en fait l’astre des fleurs.

LA CENTIFOLIA

Le soleil d’or, je crois, lui a donné la teinte de son propre lever,

Ou plutôt il a voulu qu’elle soit un de ses rayons.

Mais si la rose aux cent pétales appartient aussi à Cypris,

Vénus entière est passée avec tout son sang en elle.

Elle est l’astre des fleurs, elle est la bienfaisante étoile du matin dans les champs,

Son parfum et sa couleur méritent l’honneur du ciel.

Anthologie latine, 366

 

Procope de Gaza

La métaphore de la reine des fleurs se trouve ici en partie renouvelée par la mention des épines qui la protègent contre d’éventuels agresseurs, comme des gardes entourant leur souveraine.

PRENDS GARDE A TOI !

Mais j’ai, semble-t-il, laissé de côté la rose, sujet plus important tant pour un discours que pour un émerveillement, en exprimant mon admiration pour la prairie à partir d’objets moindres. En effet, ce qui l’emporte d’emblée, c’est elle dont la fragrance et la beauté appellent sur elle l’attention du spectateur : on pourrait même dire que les Grâces ont leur siège à ses côtés. Elle est d’ailleurs défendue de toutes parts comme si elle avait pour porte-lances le cercle de ses épines et elle ne permet pas à l’insolent d’y mettre les mains, même comme par négligence. De fait, celui qui l’approche sans apprécier sa grande valeur et sans respecter les convenances recevra le coup de lance que mérite en guise de châtiment son insolence. Se dressant telle une reine au centre de son calice, elle apparaît ; et on dirait que c’est précisément depuis ce lieu que les Éros s’élancent sur ceux qui la regardent. Comme sa couleur rouge s’unit à la blanche et que l’une, par suite du mélange, se fond dans l’autre, la tonalité intense de chacune en est atténuée.

Dialexis sur le printemps, Op. II, 5, 1-19

 

À la fin de l’Antiquité, les auteurs de l’École de Gaza retiennent tous la même version de la légende étiologique de la rose : c’est du sang d’Aphrodite, dont les pieds délicats se déchirèrent à courir sur les épines et les ronces, que la fleur initialement blanche tient sa teinte pourpre.

ROUGE ÉTAIT LE SANG

La rose, quand on la regarde, clame l’histoire d’Adonis et d’Aphrodite : lui avait du goût et pour les monts et pour la chasse à courre. Mais aux yeux d’Aphrodite Adonis représentait tout. Et il y eut un jour où, ayant laissé tomber sa ceinture et ses fils, les Éros, elle s’en allait vers les vallons boisés et, inclinant son cou vers sa main, elle se mit à contempler Adonis. Mais une vision de cauchemar troubla son amour et un sentiment de deuil se mêlait à son désir. En effet, lorsque Arès apprit cette nouvelle (lui aussi était amoureux d’Aphrodite), il jalousa le jeune homme et un jour, après avoir épié le moment où elle était absente, il déroba à la vue sa propre nature et, prenant l’apparence d’un sanglier, il tenta d’attirer à lui le garçon à la chasse. Ce dernier, comme il est naturel, se laisse porter vers l’endroit, il presse sa meute : et il se hâtait de capturer la proie putative. Mais avoir un dieu pour adversaire, ô Adonis, est pour le moins difficile aux hommes ! Car la course que tu viens de faire est pour toi la dernière ! Et dans l’attente d’un trophée de chasse, le trophée, c’est toi, qui gis à terre.

Hélas ! Quelles nouvelles ne dut pas entendre Aphrodite et elle les entendit ! Abattue par le récit, elle fut complètement en proie à la souffrance sans laisser aucune place à la raison. Oublieuse des convenances, elle se leva, dans l’état où elle était, et elle se lança dans une course éperdue. Aucun ravin ne lui barrait la route, aucune gorge ne l’arrêta, aucun fleuve ne la retint par la crue de ses eaux. Comme furent cruels les Éros ! Car leur mère, hors d’elle-même et en proie à la douleur, allait dans la direction voulue par ses fils. Mue par un tel transport, voilà qu’elle tombe dans un roncier de roses, et attendu que son corps était d’une grande délicatesse (qui d’autre, il faut le préciser, l’eût été plus qu’Aphrodite ?) et qu’elle n’avait rien pour s’envelopper les pieds (car sa souffrance ne lui avait pas permis de le prévoir), dans l’état donc où elle se trouvait, piquée par une épine, en même temps que la rose, elle change d’aspect, et la couleur sang est devenue la couleur naturelle des roses. Il faut dire qu’il était un temps où elle était blanche. Puis elle se transforma en ce qu’elle est de nos jours ; elle rend grâce à la piqûre d’Aphrodite qui est aussi, pourrait-on dire, l’image de la couleur de la rose. On en fait des couronnes pour les lits nuptiaux (il sied aux joutes des Éros d’avoir la fleur pour ornement), comme en échangent entre elles les Grâces. Unie aussi avec Dionysos, elle figure le salut de l’humanité. Désormais aussi brodés de roses, les discours deviennent des objets gracieux et élégants.

Eh bien ! Que le dieu se montre bienveillant envers nous et qu’il nous donne de voir à nouveau le printemps et de chanter un hymne à la rose !

Dialexis sur la rose, Op. III, 3, 6-4, 24

 

C’est maintenant Aphrodite elle-même qui raconte son histoire d’amour tragique, avec des accents déchirants et encore tout empreints de fièvre amoureuse qui ne sont pas sans rappeler ceux de la Phèdre de Racine avouant sa flamme pour Hippolyte.

JE LE VIS, JE ROUGIS, JE PÂLIS À SA VUE

Ensuite, je glorifiais Adonis : [...], comme sa chevelure me donnait l’impression de sortir d’un creuset, comme les Grâces d’avoir élu domicile dans son regard, comme les Éros de darder leurs èches à partir de ses lèvres. Ses joues hélas ! allaient chasser avec lui. J’étais en proie au désir. À ce moment, j’exécrais l’Olympe. Même le visage des dieux valait à mes yeux moins que le sien, et tout, en comparaison du garçon, devint secondaire : il chassait et j’admirais sa vitalité. Il me semblait plus intrépide que les lions lorsqu’il bondissait sur les cerfs. La forêt était mon Olympe, les vallées, mon ciel : c’est ce que je pensais. Les fois où je le possédais, j’avais l’impression de contempler un soleil plus brillant qu’à l’ordinaire. Je chérissais un unique spectacle, Adonis ; je désirais entendre une voix unique, cet homme-là. Il n’y avait personne dont un propos me charmât, à moins qu’il n’eût dit « Adonis ». Tout ceci mettait Arès au désespoir et alimentait sa jalousie au point qu’il en vint à réaliser son plan (c’est moi qui suis cause de ta souffrance, par ma faute surtout Arès t’est hostile). À cette nouvelle, je fus prise de panique, la rumeur me t tressauter et le monde entier ne compta plus à mes yeux. L’idée de courir me vint, pieds nus, sans me préoccuper de ce qui était sous mes pieds. Dès lors, ma souffrance était encore plus terrible ; être frappée au cœur par le regret et par une épine au pied.

Que ce récit soit le symbole de la fortune et montre à la postérité l’image de ma douleur. Et que mon sang devienne la couleur naturelle de la rose. Ainsi, un jour, quelqu’un regardera la fleur et ne laissera pas Adonis tomber dans l’oubli, mais en en cherchant la cause, il entendra parler de la souffrance, de la passion, de la rumeur, de la course, de la blessure, du sang versé, de la transformation de la rose, et avant tout d’Adonis.

Éthopée d’Aphrodite, Op. VI, 3-4

 

Jean de Gaza

Le poème suivant propose une lecture symbolique du mythe d’Aphrodite et d’Adonis. Le retour de la rose à chaque printemps incarne la force vitale qui triomphe des ombres de l’hiver.

LA ROSE COSMIQUE

Quand [...] les Moires, qui sur terre vagabondent, de nouveau rappellent à la lumière les semis dissimulés dans le champ, bariolant la terre de couleurs,

Afin que, jeune à jamais, le monde fleurisse d’amour et que Cypris accompagnée d’Éros fasse pousser des futaies aux mille fruits.

Nature souveraine, efflorescente, imprime ta marque sur les jeunes êtres pour que la vie ne sommeille pas, voilant les générations mortelles.

Qu’y a-t-il que n’apportent pas les Saisons, une fois l’hiver passé ? Que ne produit pas la Grâce, en ceignant la belle couronne du printemps ?

Qu’y a-t-il que n’offre pas le printemps qui efface les soucis de la vie, lorsque la rose2 aussi voit le jour en ses bourgeons pourprés ?

Cythérée à la peau blanche a des joues de roses ; dans son parfum de pétales, elle veut qu’on l’appelle « aux doigts de rose »

Quand jeune, en sa fleur, plus lisse que la mer, il quitte les antres de la terre, Adonis plein de grâces.

Ce jeune homme, c’est le fruit, le puissant annonciateur de la vie, lui qui, chœur aphrodisiaque, naît de la nature.

Anacréontiques, V, 5-36

 


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