Anthologie herculéenne

 

Aujourd'hui, La Vie des Classiques vous offre un extrait d'Aristophane – Les Grenouilles, dans son édition Belles Lettres, avec une très belle traduction de Pierre Judet de la Combe

 

 

 

Héraclès – Tu veux dire en bas, dans l’Hadès ?

 

Dionysos – Mais oui, nom de Zeus, et plus bas s’il y a.

 

Héraclès – Dans quelle idée ?

 

Dionysos – Il me faut un poète adroit. Car les uns ne sont plus et les autres qui sont sont mauvais.

 

Héraclès – Mais quoi ? Iophon n’est plus de ce monde ?

 

Dionysos – Si, et c’est là la seule

Chose bonne qui nous reste, si c’est bien le cas,

Car même pour ça, je ne sais pas clairement ce qu’il en est.

 

Héraclès – Mais pourquoi tu ne ferais pas monter Sophocle, qui vaut mieux qu’Euripide,

S’il te faut vraiment en faire remonter un de là-bas ?

 

Dionysos – Non ! D’abord, je veux prendre Iophon à part, seul à seul,

Et entendre ce qu’il sait faire sans l’aide de Sophocle.

Et, de toutes manières, Euripide est une canaille.

Il fera ce qu’il peut pour déserter avec moi.

L’autre, placide ici, est placide là-bas.

 

Héraclès – Et Agathon, où est-il ?

 

Dionysos – Il m’a abandonné, parti,

Un vrai poète, qui laisse ses amis en plein désir.

 

Héraclès – Où est-il allé, le pauvre ?

 

Dionysos – Faire bombance chez les Bienheureux.

 

Héraclès – Et Xénoclès ?

 

Dionysos – Qu’il crève, nom de Zeus !

 

Héraclès – Pythangelos, alors ?

 

Xanthias (à part) – Et sur moi, pas un mot,

Quand l’épaule m’est si cruellement broyée !

 

Héraclès – Mais, à part ça, ne trouve-t-on pas ici des petits mignons,

Par milliers et plus, qui écrivent des tragédies,

Et qui en bavardage devancent Euripide de plus d’un stade ?

 

Dionysos – C’est de la petite grappe et des babilleurs,

De la Muse d’hirondelle, des outrageurs de l’art.

Ils s’en vont au plus vite, pour peu qu’ils obtiennent un chœur,

Dès qu’ils ont, une seule fois, compissé la tragédie.

Cherche, et tu ne trouveras plus un poète généreux,

Un qui sache faire sonner un verbe noble.

 

Héraclès – Comment ça, généreux ?

 

Dionysos – Généreux, cela veut dire qui prononce

Une parole risquée comme celle-là :

« Éther, la petite chambre à coucher de Zeus », ou « Le pied du temps,

Ou « L’esprit se refusant, quant à lui, à jurer sur les offrandes,

Quand la langue, quant à elle, se parjure séparée de l’esprit. »

 

Héraclès –  Et toi, ça te plait ?

 

Dionysos – Ne dis pas ça, j’en suis plus que fou !

 

Héraclès – Mais ce sont de mauvaises farces, et tu le penses aussi.

 

Dionysos – Ne viens pas prendre maison dans mon esprit. Tu as ton chez toi.

 

Héraclès – Tu sais, cela, pour moi, est tout simplement totalement minable.

 

Dionysos – Ce que tu dois m’enseigner, c’est comment dîner.

 

Xanthias (à part) – Et sur moi, pas un mot.

 

Dionysos – Mais ce pourquoi je suis venu ici avec cette tenue

Qui me fait à ton image, c’est que tu m’indiques,

Au cas où j’en aurais besoin, les gens accueillants

Qui t’ont servi le jour où tu es allé chercher Cerbère,

Indique-les moi, et les havres, les boulangeries,

Les bordels, les aires de repos, les croisements, les sources, les chemins,

Les villes, les séjours, les femmes d’auberge ouvertes où

Les jeunes punaises abondent le moins.

 

Xanthias (à part) – Et sur moi, pas un mot.

 

Héraclès – Ô le sans peur ! Tu oseras aller là-bas ?

 

Dionysos – Toi, que ce soit clair,

Ne dis plus rien contre cela ! Indique-moi quel est le chemin

Le plus rapide pour arriver en bas dans l’Hadès.

Et indique m’en un qui ne soit pas trop chaud, ni trop froid.

 

Héraclès – Voyons, lequel vais-je t’indiquer en premier, lequel ?

D’abord, il y a celui qui commence par un cordage et un petit banc.

Tu peux t’y suspendre.

 

Dionysos – Arrête ! Tu veux dire qu’on y étouffe.

 

Héraclès – Alors, il est un sentier direct, bien tassé,

Qui passe par le mortier.

 

Dionysos – Tu veux dire la cigüe ?

 

Héraclès – Eh oui.

 

Dionysos – Mais il est froid et le climat trop dur,

Il congèle les jambes tout de suite.

 

Héraclès – Veux-tu que je t’en indique un rapide et bien en pente ?

 

Dionysos – Oui, nom de Zeus, car je ne suis pas du genre marcheur.

 

Héraclès – Alors conduis-toi jusqu’au Céramique.

 

Dionysos – Et ensuite ?

 

Héraclès – Monte sur la haute tour.

 

Dionysos – Et que fais-je ?

 

Héraclès – Assiste depuis là au départ de la course des flambeaux.

Puis, quand les spectateurs diront :

« Départ ! », alors tu pars toi aussi.

 

Dionysos – Pour où ?

 

Héraclès – Le bas.

 

Dionysos – Mais j’y perdrais deux farcis de cervelle.

Non, je ne prendrai pas ce chemin-là.

 

Héraclès – Mais lequel alors ?

 

Dionysos – Celui-là même que tu as pris pour descendre.

 

Héraclès – Mais c’est une très longue traversée,

Car tout de suite tu arriveras au lac immense d’un grand

Abîme.

 

Dionysos – Et ensuite, comment me ferais-je transporter ?

 

Héraclès – Dans une barquette toute petite petite, un vieux

Marin te fera passer pour un salaire de deux oboles.

 

Dionysos – Eh beh !

Quelle puissance, partout, ces deux oboles !

Comment sont-elles arrivées là ?

 

Héraclès – C’est Thésée qui les as apportées.

Après cela, tu verras des serpents et des bêtes par milliers,

Les plus terrifiantes.

 

Dionysos – N’essaie pas de m’affoler et de me terroriser !

Tu n’arriveras pas à me détourner.

 

Héraclès – Puis viennent une fange immense

Et une merde intarissable. Et dedans, gît

Qui, un jour, a été injuste envers un hôte,

Ou qui a besogné un enfant en le privant de son argent,

Qui a passé sa mère à la batteuse, ou tambouriné la mâchoire

De son père, ou juré un serment de parjure,

Ou s’est fait recopier une tirade du mortel Morsimos.

 

Dionysos – Nom des dieux ! il faudrait y mettre en plus qui, s’il y en a,

A appris la danse militaire de Cinésias.

 

Héraclès – Après, un souffle de flûtes viendra t’envelopper,

Tu verras la lumière la plus belle, comme ici,

Et des buissons de myrte, et des troupes bachiques en plein bonheur,

D’hommes et de femmes, et un continu claquement de mains.

 

Dionysos – Et eux, qui est-ce ?

 

Héraclès – Les initiés.

 

Xanthias (à part) – Nom de Zeus ! Et moi je suis l’âne qui conduit les mystères.

Mais je ne tiendrai pas cela plus longtemps.

(Il commence à se décharger.)

 

Héraclès – Eux t’indiqueront tout le détail dont tu auras besoin.

Car ils habitent au plus près de la route même,

Devant les portes de Pluton.

Et beaucoup de bonheur pour toi, mon frère !

 

Dionysos – Oui, nom de Zeus, Et toi,

Santé !

(à Xanthias)

Toi, reprends tes matelats !

 

Xanthias – Avant même de les mettre par terre ?

 

Dionysos – Et tout à fait tout de suite.

 

Xanthias – Non, je t’en supplie, embauche plutôt

Un de ceux qu’on inhume ; il y en a bien un qui vient ici pour cela.

 

Dionysos – Et si je ne trouve pas ?

 

Xanthias – Alors prends-moi !

 

Dionysos – Bien parlé.

(Entre un cadavre, porté sur une bière.)

Voilà justement qu’ils inhument un cadavre.

Eh toi, je te parle, le décédé.

Homme, voudrais-tu porter du petit mobilier chez Hadès ?

 

Un Cadavre – De quelle taille ?

 

Dionysos – Comme ça.

 

Un Cadavre – Tu paies un salaire de deux drachmes ?

 

Dionysos – Nom de Zeus, pas tant que cela !

 

Un Cadavre (aux porteurs) Allez, avancez !

 

Dionysos – Ô béni des dieux, attends ! Je m’accorderai peut-être avec toi.

 

Un Cadavre – Si tu ne déposes pas deux drachmes, ne discute pas.

 

Dionysos –Tiens, voilà neuf oboles.

 

Un Cadavre – Plutôt ressusciter !

(Il sort).

 

Xanthias – Il fait le grandiose, l’abominable ! Que ça le fasse pleurer !

Moi, j’y vais.

 

Dionysos – Tu es digne et noble.

Allons au vaisseau !

 

Charon (au loin) – Oohoh ! Accostage !

 

Dionysos – C’est quoi ?

 

Xanthias – Ça ? C’est le lac, nom de Zeus,

Qu’il nous a indiqué, et même que je vois un vaisseau.

 

Dionysos – Par Poséidon, même que c’est Charon qui est là.

(Entre Charon.)

Ciao Charon ! Ciao Charon ! Ciao Charon !

 

Charon – Qui vient à l’aire du repos, loin des malheurs et des affaires ?

Qui vient à la plaine et à l’Oubli, ou au lieu-dit des Ânes à tondre,

Ou aux gens de Cerbère, ou à Va te faire chez les corbeaux ou au Ténare ?

 

Dionysos – Moi.

 

Charon – Alors embarque tout de suite.

 

Dionysos – Où comptes-tu relâcher ?

 

Charon – À Va te faire chez les corbeaux.

 

Dionysos – Vraiment ?

 

Charon – Oui, nom de Zeus, puisque c’est pour toi.

Allez, embarque !

 

Dionysos (à Xanthias) Petit, par ici !

 

Charon – Je ne prends pas d’esclaves,

Sauf ceux qui se sont battus sur mer pour garder leurs viandes.

 

Xanthias – Je n’y fus pas, nom de Zeus, j’avais une ophtalmie.

 

Charon – Alors, va en courant faire ta course autour du lac.

 

Xanthias – Et où attendrais-je ?

 

Charon – Près de la Pierre de Dessèche-toi,

Au lieu de repos.

 

Dionysos – Tu as compris ?

 

Xanthias – Tout à fait compris.

Ô tristesse ! Mauvais destin ! Quelle mauvaise rencontre ai-je fait en sortant ?

(Il sort.)

 

Charon – Assieds-toi à la rame. Si quelqu’un veut monter à bord, qu’il se dépêche !

Toi, qu’est-ce que tu fais ?

 

Dionysos – Qu’est-ce que je fais ? Quoi d’autre

Que de m’asseoir à la rame, comme tu m’en donnes l’ordre ?

 

Charon – Alors viens t’asseoir ici, bedaine !

 

Dionysos – Et voilà.

 

Charon – Alors, mets les deux bras devant toi, et tends les.

 

Dionysos – Et voilà.

 

Charon – Arrête tes niaiseries ! Mets les pieds là contre

Et  pousse de toutes tes forces.

 

Dionysos – Mais, dis-moi, comment pourrais-je

Moi, l’inexpérimenté, le non amariné, le non salaminé,

Me mettre à pousser ?

 

Charon – Rien de plus facile, car tu entendras les chants

Les plus beaux, dès que tu frapperas l’eau.

 

Dionysos – Chants de qui ?

 

Charon – Chants fabuleux de grenouilles-cygnes.

 

Dionysos – Alors donne le rythme.

 

Charon – Oohoh oh ! Oohoh oh !

(Entre le Chœur des grenouilles.)

 

Le Chœur – Brekekekex koax, koax !

Brekekekex koax, koax !

Filles des sources, paludéennes,

Le cri des chants avec ses flûtes,

Prononçons-le, ma poésie

Bellement vocalique, koax, koax !,

Que pour le dieu de Nysa,

Dionysos fils de Zeus,

Aux Paludes en fête nous criions,

Quand la clique migraineuse des bourrés,

Au jour des Pots sacrés,

Pénètre mon enclos sacré en foule citoyenne.

Brekekekex, koax, koax !

 

Dionysos – Oui mais moi, je commence à pâtir

Du cul, ô koax, koax.

 

Le Chœur – Brekekekex koax, koax !

 

Dionysos – Pour vous, sans doute, ce n’est nul souci.

 

Le Choeur – Brekekekex koax, koax !

 

Dionysos – Mais crevez jusqu’à la dernière avec ce koax,

Car vous n’êtes que du koax.

 

Le Chœur – Et c’est non sans raison, ô l’agité,

Car me ravissent les Muses et leurs belles lyres,

Et Pan, le monté sur corne, enfantilleur aux sons de calame,

Et Apollon le cithariste nous fait surjouir,

À cause du roseau que pour tenir le dessous des lyres,

Aquatique, dans les paludes nous cultivons.

Brekekekex koax, koax !

 

Dionysos – Oui, mais moi j’ai des cloques,

Et l’anus me sue depuis un moment,

Si bien que bientôt, tout penché, il sortira et dira…

 

Le Chœur – Brekekekex koax, koax !

 

Dionysos – Ô race amoureuse des odes,

Arrêtez !

 

Le Chœur – Bien davantage, au contraire,

Nous ferons bruit, s’il est vrai qu’autrefois,

Aux journées de beau soleil,

Nous sautions par le souchet

Et la canne fleurie, jouissant de l’ode

Dans nos chants mille fois plongés,

Ou que fuyant la pluie de Zeus,

Dans les fonds nous menions la danse

Aquatique à grand bruit, aux mille figures,

Dans le bouillon des bulles volubiles.

 

Dionysos – Brekekekex koax, koax !

Ça, je le tiens de vous,

 

Le Chœur– Terreur, ce que nous allons subir !

 

Dionysos – Terreur plus grande pour moi, si en poussant

J’éclate en morceaux !

 

Le Chœur – Brekekekex koax, koax !

 

Dionysos – Pleurez ! Je n’en ai souci.

 

Le Chœur – Alors nous vocifèrerons

Autant que notre pharynx

Y pourvoira, toute la journée.

 

Dinoysos – Brekekekex koax, koax !

Vous ne me vaincrez pas par là.

 

Le Chœur – Ni toi ni nous, de toute façon.

 

Dionysos – Ni vous ni moi,

Jamais, car je vocifèrerai

Dussè-je le faire tout le jour

Jusqu’à ce que je triomphe de vous avec le koax.

Brekekekex koax, koax !

Ah ! C’était sûr que je vous ferai arrêter le koax !

(Le Chœur sort.)

 

Charon – Arrête, oh, arrête ! Mets les deux petits avirons côte à côte,

Débarque et paie le passage.

 

Dionysos – Tiens, voilà les deux oboles.

(Charon sort.)

Xanthias, où est Xanthias ? Hé, Xanthias !

 

Xanthias – Je suis là.

(Entre Xanthias.)

 

Dionysos – Viens ici.

 

Xanthias – Bonheur sur toi, ô maître !

 

Dionysos – Qu’est-ce que qu’on trouve jusqu’ici ?

 

Xanthias – Noirceur et fange. 

 

 

 

 

 

 


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