Anthologie : le dur métier d'élève

 

Pour donner un contrepoids à l'anthologie publiée la semaine dernière sur le dur métier d'enseignant, voici quelques extraits de A l'école des Anciens présentant quelques difficultés de la vie des élèves.

 

 

Rythmes scolaires

L’emploi du temps des écoliers antiques paraît avoir été assez lourd, car la journée commençait tôt et l’apprentissage était lent et progressif. Pour se reposer, il restait les jours de fête, qui étaient irrégulièrement répartis, mais nombreux.

 

Aristote

Dans l’État idéal, même les jeux sont réglementés. Aristote considère qu’il ne faut pas contraindre les enfants à étudier trop tôt et qu’il convient de les laisser jouer pendant les premières années; mais, une fois admis ce principe, il veut une stricte surveillance, pour que les jeux pratiqués soient moraux et formateurs. Ce sera l’affaire des « pédonomes », ces magistrats chargés de l’éducation de la jeunesse, qui existaient effectivement dans la réalité des cités grecques, et dont le rôle était reconnu comme essentiel.

FAISONS JOUER LES PETITS ENFANTS

Jusqu’à ce qu’il ait cinq ans – période pendant laquelle il n’est pas encore bon de pousser l’enfant vers quelque étude que ce soit, ni à des tâches contraignantes, afin de ne pas gêner sa croissance –, on doit cependant maintenir assez de mouvement pour ne pas laisser le corps inactif ; et il faut y arriver grâce à diverses activités, et, en particulier, par le jeu. Mais les jeux eux-mêmes ne doivent être ni indignes d’hommes libres, ni fatigants, ni turbulents. Quant au genre d’histoires et légendes que les enfants de cet âge doivent entendre, que ce soit là le souci des magistrats appelés « inspecteurs de l’éducation » (pédonomes). Toutes ces activités doivent préparer la voie aux occupations futures ; c’est pourquoi les jeux doivent être, pour la plupart, des imitations des tâches sérieuses de l’avenir. Les grands cris des enfants et leurs pleurs bruyants, c’est à tort que les interdisent ceux qui les prohibent dans leurs lois, car ils sont utiles pour la croissance ; c’est, en quelque sorte, une gymnastique pour le corps : retenir son souffle donne de la force à qui fait des travaux pénibles, et c’est aussi le cas des petits enfants dans de telles tensions.

Politique, VII, 17, 4-6

 

Martial

La classe a commencé avant le lever du jour, et déjà il s’échappe de l’école deux sortes de vacarme, qui donnent lieu à des comparaisons hyperboliques : la voix du maître couvrirait les clameurs de l’amphithéâtre lors des combats de gladiateurs, et le bruit des coups administrés aux élèves évoque le choc du marteau, manié par un ouvrier qui fabrique la statue équestre en bronze d’un avocat réputé.

AVANT MÊME LE LEVER DU JOUR

Qu’avons-nous besoin de toi, scélérat de maître d’école, tête maudite des garçons et des filles ? Les coqs à la crête dressée n’ont pas encore rompu le silence nocturne ; et voici qu’on entend déjà le tonnerre de ta voix qui se fâche et de tes coups ! Aussi bruyant est l’écho du bronze que l’on martèle sur l’enclume, lorsqu’un ouvrier rive un avocat à la croupe de son cheval, moins violente est la clameur furieuse dont s’emplit l’immense amphithéâtre lorsque la foule de ses partisans applaudit un petit bouclier victorieux. Le voisinage ne demande pas à dormir toute la nuit : veiller est peu de chose, mais veiller perpétuellement est un supplice. Renvoie tes élèves. Veux-tu, grand criard, que, ce qu’on te donne pour beugler, nous te le donnions pour te taire ?

Épigrammes, IX, 68

 

Encore les coups ! Ils sont infligés au moyen du martinet, aux lanières de cuir, ou, dans les cas moins graves, au moyen de la férule, sorte de baguette. Martial, avec bonhomie, souhaite aux enfants un répit, de la fin juillet à la mi-octobre.

LES VACANCES D’ÉTÉ

Maître d’école, laisse respirer cette naïve jeunesse : puisses-tu en récompense avoir pour auditeurs bien des adolescents aux cheveux bouclés et voir leur essaim, gracieusement groupé autour de ta table, te chérir : que nul maître d’arithmétique, nul agile professeur de sténographie ne soit entouré d’un cercle plus nombreux! La

blanche lumière du jour s’embrase des feux du Lion et le brûlant Juillet mûrit la moisson qu’il grille. Laisse le cuir de Scythie, découpé en lanières qui font frissonner – ce cuir qui servit au supplice de Marsyas de Celaenae – ainsi que les fâcheuses férules, sceptres des pédagogues, chômer et dormir jusqu’aux ides d’octobre : en été, si les enfants se portent bien, ils apprennent suffisamment.

Épigrammes, X, 62

 

Contraintes et châtiments corporels

Il faut reconnaître que l’école antique était très sévère au regard des normes en vigueur dans beaucoup de pays d’aujourd’hui. Elle était exigeante pour les enseignants, qui n’avaient généralement pas de situation assurée et devaient lutter pour préserver leur réputation et leur gagne-pain, et plus exigeante encore pour les élèves. Dans la civilisation gréco-romaine, l’école était associée à la notion de coercition, de réprimande, de correction. Les châtiments corporels étaient régulièrement appliqués.

 

Sénèque

Avons-nous le droit de ne pas nous considérer comme débiteurs, si quelqu’un a fait preuve de générosité à notre égard sans que nous le lui ayons demandé ? Avons-nous le droit de dire : « Je n’en veux pas ! Qu’il garde cela pour lui ! » ? Mais non : à preuve, les contraintes imposées aux enfants et aux jeunes gens, dont ceux-ci doivent savoir gré à leurs parents et à leurs maîtres. Car c’était pour leur bien.

EFFETS SALUTAIRES DE LA CONTRAINTE

Ne vois-tu pas comme à l’âge tendre les enfants sont soumis de force par les parents à de salutaires épreuves ? Tandis qu’ils pleurent et se débattent, leurs corps sont méticuleusement tenus au chaud, et de peur que leurs membres, par l’effet d’une liberté prématurée, ne se déforment, on ménage la rectitude de leur développement en les tenant serrés, et puis les belles-lettres leur sont inculquées, au besoin par l’intimidation s’ils résistent ; finalement, l’entreprenante jeunesse est pliée à la frugalité, à la pudeur, à la moralité, en cas de docilité insuffisante par la force. Sont-ils des jeunes gens et déjà maîtres de leurs actes, même alors, s’ils repoussent les remèdes par crainte ou par indiscipline, on use avec eux de violence et de rigueur. Et voilà comment, entre tous les bienfaits de nos parents, les plus grands sont ceux que nous en reçûmes sans le savoir ou sans le vouloir.

Des bienfaits, VI, 24

 

Horace

Le « grammairien » Orbilius, enseignant non dépourvu de mérite au demeurant, est resté célèbre dans l’histoire de l’éducation antique à cause d’Horace, qui l’a immortalisé en Père Fouettard. D’autres témoignages confirment le caractère impitoyable du personnage. Le poète qu’Orbilius faisait réciter était Livius Andronicus, un archaïque, choix qu’Horace n’approuve pas non plus.

LE BRUTAL ORBILIUS

À vrai dire, je ne poursuis pas de mon hostilité et ne prétends point qu’il faille détruire les poésies de Livius, qu’Orbilius, grand ami du fouet, me dictait, je m’en souviens, dans mon enfance ; mais qu’on les trouve châtiées, belles, aussi voisines que possible de la perfection, voilà ce qui m’étonne.

Épîtres, II, 1, 69-72

 

La violence et les risques à l’école

Dans un monde qui était brutal et dangereux, l’école ne pouvait rester à l’abri des guerres, des violences et des accidents. Tout n’allait donc pas sans heurt, loin de là. Un cas particulier, et pittoresque, est celui des villes universitaires de l’Antiquité tardive, dans lesquelles les étudiants se groupaient en corporation autour d’un maître et n’hésitaient pas à racoler par la force les nouveaux arrivants ou à faire le coup de poing avec les corporations rivales. Certains étudiants du Bas- Empire font penser aux Goliards, ces étudiants vagabonds, paillards et subversifs qui susciteront l’émoi dans le Paris du XIIe siècle.

 

Thucydide

En 413 avant J.-C., pendant la guerre qui oppose Athènes et Sparte, un corps de mercenaires thraces, renvoyés chez eux par les Athéniens qui n’ont plus besoin de leurs services, ravage la petite ville de Mycalessos, en Béotie. L’émotion perce à travers le récit de l’historien.

MASSACRE DANS UNE ÉCOLE

Les Thraces, quand ils croient n’avoir rien à craindre, sont avides de sang, à l’égal des races barbares les plus sanguinaires. Dans la circonstance, parmi des actes de désordre sans nombre, des scènes de meurtre de toutes sortes, il arriva qu’ils se jetèrent sur une école, la plus importante du pays, et, comme les enfants venaient justement de rentrer, ils les abattirent jusqu’au dernier. Ce fut là pour la cité tout entière un événement passant les pires désastres, plus imprévu à la fois et plus tragique qu’aucun autre.

La Guerre du Péloponnèse, VII, 29

Libanios

Libanios est convaincu que la Fortune l’a protégé au cours de son existence ; et notamment, en l’empêchant de s’inscrire auprès du professeur de son choix, elle lui a évité de devenir le chef d’une corporation d’étudiants et lui a épargné bien des déportements. Ce qui nous vaut un tableau coloré des parties de plaisir et des rixes violentes qui composaient l’ordinaire d’une certaine bohème estudiantine.

BAGARRES D’ÉTUDIANTS

Depuis mon enfance, messieurs, j’ai entendu raconter les combats que se livrent en pleine Athènes les équipes d’étudiants, les matraques, les couteaux et les pierres, et les blessures, et les procès qui s’ensuivaient, les plaidoiries et les jugements sur preuves, et que les étudiants sont prêts à tout oser dans leur désir de promouvoir le prestige de leurs patrons. Je les trouvais nobles de courir ces dangers et tout autant dans leur droit que ceux qui prennent les armes pour défendre leur patrie, et je priais les dieux de faire en sorte que je pusse accomplir de tels exploits : courir au Pirée, à Sounion et aux autres ports pour y enlever les étudiants fraîchement débarqués, puis courir encore à Corinthe pour répondre de ces enlèvements devant les tribunaux, donner sans arrêt banquet sur banquet et, mes biens rapidement dissipés, me mettre à la recherche d’un prêteur. Or la déesse Fortune, avec son infinie sagesse coutumière, me détourna du sophiste en faveur duquel je pensais devoir m’exposer ainsi, et elle me conduisit chez un autre, auprès duquel je ne devais connaître que les tourments de la rhétorique. C’est justement ce qui arriva : en effet, considérant pour ma part que l’on m’avait fait injure en me forçant à prêter serment, je décidai de ne rendre aucun des services dont j’ai parlé plus haut. […]

Je fus donc dispensé des sorties, des expéditions et des combats où intervient Arès, ainsi que des affrontements rangés. Et lors même de la grande bataille où tous participent, y compris ceux que l’âge aurait excusés, demeuré seul, tranquille, à l’écart, j’entendais parler des coups que chacun encaissait et restais à l’abri de ceux que l’on échange dans les moments de colère, sans en donner, sans en recevoir et sans intention de faire ni l’un ni l’autre. Un jour, allant au bain, je croisai un Crétois qui en revenait, et je marchais entre deux compagnons. Il frappa l’un d’eux, à plusieurs reprises, brutalement et sans avoir été provoqué: quant à moi, il ne me regarda même pas, mais pourtant on me jugea outragé pour avoir vu sous mes yeux se commettre une telle audace. Ainsi, tous voulaient qu’en ma présence tout le monde se conduisît correctement. Durant mon séjour à Athènes, je ne touchai pas un ballon, je m’abstins tout autant de m’associer aux parties de plaisir et aux expéditions nocturnes contre les maisons des quartiers pauvres. Et je fis bien voir que les têtes de Scylla, je veux dire ces compagnes plus terribles que les Sirènes, les courtisanes qui chantent et qui dépouillent tant de gens, chantaient en vain pour moi.

Autobiographie, 19-22


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