Anthologie - Séduire comme un dieu

ENTRETENIR LA FLAMME

Une fois l’amour consommé, il s’agit de le faire durer: la séduction est sans fin. Cupidon lui-même refuse que sa femme ne le voie pour préserver le mystère de son amour. Sur le champ de bataille amoureux, durer est plus ardu que conquérir: qui a remporté une victoire est loin d’avoir remporté la guerre. Rares sont les vainqueurs qui, comme Philémon et Baucis, s’aiment au soir de leur vie comme à l’aube de leur passion. Les sentiments antiques sont volontiers versatiles. Dans L’Art d’aimer, véritable manuel du séducteur antique, Ovide a cru nécessaire de consacrer un livre aux moyens de changer en amour une amourette. Glanés çà et là, quelques textes nous renseignent sur les recettes pour résister à l’usure du quotidien.

 

Apulée

Aux caresses enflammées, aux baisers trempés de larmes, aux yeux embués de Psyché, son époux divin ne sait résister. Il cède à ses prières mais leur impose une borne infranchissable: elle doit renoncer à satisfaire sa curiosité, ne jamais tenter de découvrir son identité ou de contempler ses traits.

GARDER LE MYSTÈRE

Son mari rentra un peu plus tôt que d’habitude, se mit de suite au lit, la prit dans ses bras, la vit encore à pleurer, et il l’attrapa comme ça : «Ma Psyché, c’est ça que tu m’avais promis à moi ton mari? Qu’est-ce que je peux attendre de toi, qu’est-ce que j’ai à espérer? Et le jour et la nuit et même pendant l’amour, à te torturer sans arrêt! Fais donc comme tu voudras, suis ton idée de malheur! Un jour tu te rappelleras comme je t’aurai bien prévenue, mais ça sera trop tard pour regretter! » Alors elle, à force de supplier et de menacer comme quoi elle allait mourir, elle arracha à son mari un oui à tout, qu’elle rencontrerait ses sœurs, qu’elle les consolerait de leur chagrin, qu’elle causerait en tête à tête avec elles, et lui il lui accorda tout ça à sa petite mariée et par-dessus le marché il lui permit de leur donner tout ce qu’elle voudrait comme or et comme colliers, mais il lui recommanda encore et toujours et en lui faisant bien peur de ne jamais essayer, même si ses sœurs lui conseillaient pernicieusement de le faire, de voir la figure de son mari, sans quoi sa curiosité sacrilège la ferait dégringoler du sommet de la richesse jusque tout en bas et lui jamais plus il ne la prendrait dans ses bras. Tout de suite bien joyeuse elle remercia son mari: Oh! Plutôt mourir cent fois que d’être privée du si délicieux plaisir d’être ainsi unie à toi! C’est que je t’aime, et à la folie, et qui que tu sois tu m’es aussi cher que mon souffle, même à Cupidon je ne te compare pas! Oh! S’il te plaît, je t’en prie, fais-moi encore ce plaisir, ton serviteur le grand Zéphyr, commande-lui de transporter mes sœurs comme moi et de me les amener ici! Et de te l’embobiner de bécots, de l’embarbouiller d’une saoulée de paroles sucrées, de l’encercler bien serré dans ses bras, en ajoutant encore à ses caresses des « mon miel, mon mari, le doux cœur à sa Psyché », tant et si bien que le mari succomba malgré lui à la toute-puissance de ses gazouillis et de ses mamours et qu’il promit tout, et puis comme le jour arrivait il se volatilisa d’entre les bras de sa femme.

Les Métamorphoses ou l’Âne d’or, V, 6

 

Homère

Héra est la dernière épouse de Zeus. Le quotidien du couple divin est une longue scène de ménage: les infidélités de l’un n’ont d’égales que les reproches de l’autre. Toutefois Héra n’a aucun mal à ramener à elle le désir de son époux volage.

ZEUS ET HÉRA

La puissante Héra aux grands yeux hésite: comment tromper l’esprit de Zeus qui tient l’égide? À la fin, ce parti lui paraît le meilleur en son âme: se rendre sur l’Ida, après s’être parée. Zeus éprouvera peut-être le désir de dormir amoureusement étendu contre son corps, et sur lui alors elle répandra un sommeil tiède et bienfaisant, qui couvrira ses yeux et son âme prudente. Elle s’en va donc à la chambre que lui a bâtie son fils Héphaïstos. Il a aux montants de la porte adapté de solides vantaux, munis d’un verrou à secret: nul autre dieu ne l’ouvre. Aussitôt arrivée, elle ferme les vantaux éclatants. Avec de l’ambroisie elle efface d’abord de son corps désirable toutes les souillures. Elle l’oint ensuite avec une huile grasse, divine et suave, dont le parfum est fait pour elle; quand elle l’agite dans le palais de Zeus au seuil de bronze, la senteur en emplit la terre comme le ciel. Elle en oint son beau corps, puis peigne ses cheveux de ses propres mains et les tresse en nattes luisantes, qui pendent, belles et divines, du haut de son front éternel. Après quoi, elle vêt une robe divine qu’Athéna a ouvrée et lustrée pour elle, en y ajoutant nombre d’ornements. Avec des attaches d’or, elle l’agrafe sur sa gorge. Elle se ceint d’une ceinture qui se pare de cent franges. Aux lobes percés de ses deux oreilles elle enfonce des boucles, à trois chatons, à l’aspect granuleux, où éclate un charme infini. Sa tête enfin, la toute divine la couvre d’un voile tout beau, tout neuf, blanc comme un soleil. À ses pieds luisants elle attache de belles sandales. Enfin, quand elle a ainsi autour de son corps disposé toute sa parure, elle sort de sa chambre, elle appelle Aphrodite à l’écart des dieux et elle lui dit:

« Voudrais-tu m’en croire, enfant, et faire ce que je te dirai? Ou t’y refuseras-tu, parce que tu m’en veux, dans le fond de ton cœur, de soutenir les Danaens, quand toi, tu soutiens les Troyens? »

Et la fille de Zeus, Aphrodite, répond:

« Héra, déesse auguste, fille du grand Cronos, dis-moi ce que tu as en tête. Mon cœur me pousse à faire ce que tu me demandes, si c’est chose que je puisse faire et qui se soit faite déjà. »

L’auguste Héra alors, perfidement, lui dit:

« Eh bien! donne-moi donc la tendresse, le désir, par lesquels tu domptes à la fois tous les dieux immortels et tous les mortels. Je m’en vais, aux confins de la terre féconde, visiter Océan, le père des dieux, et Téthys, leur mère. Ce sont eux qui, dans leur demeure, m’ont nourrie et élevée, du jour où ils m’avaient reçue des mains de Rhéa, dans les temps où Zeus à la grande voix avait mis Cronos sous la terre et sous la mer infinie. Je vais les visiter et mettre fin à leurs querelles obstinées. Voilà longtemps qu’ils se privent l’un l’autre de lit et d’amour, tant la colère a envahi leurs âmes. Si, par des mots qui les flattent, j’arrive à convaincre leurs cœurs et si je les ramène au lit où ils s’uniront d’amour, par eux, à tout jamais, mon nom sera chéri et vénéré. »

Et Aphrodite qui aime les sourires, à son tour, lui dit:

« Il est pour moi tout ensemble impossible et malséant de te refuser ce que tu demandes: tu es celle qui repose dans les bras de Zeus, dieu suprême. »

Elle dit, et de son sein elle détache alors le ruban brodé, aux dessins variés, où résident tous les charmes. Là sont tendresse, désir, entretien amoureux aux propos séducteurs qui trompent le cœur des plus sages. Elle le met aux mains d’Héra et lui dit, en l’appelant de tous ses noms:

« Tiens! mets-moi ce ruban dans le pli de ta robe. Tout figure dans ses dessins variés. Je te le dis: tu ne reviendras pas sans avoir achevé ce dont tu as telle envie dans le cœur. »

Elle dit et fait sourire l’auguste Héra aux grands yeux, et, souriante, Héra met le ruban dans le pli de sa robe. Héra a cependant vite atteint le Gargare, sommet du haut Ida. L’assembleur de nuées, Zeus, l’aperçoit, et à peine l’a-t-il aperçue que l’amour enveloppe son âme prudente, un amour tout pareil à celui du temps où, entrés dans le même lit, ils s’étaient unis d’amour, à l’insu de leurs parents. Devant elle, il se lève, lui parle, en l’appelant de tous ses noms:

« Héra, dans quelle pensée viens-tu donc ainsi du haut de l’Olympe! Tu es là sans chevaux, sans char où monter. » L’auguste Héra alors, perfidement, répond:

« Je m’en vais aux confins de la terre féconde visiter Océan, le père des dieux, et Téthys, leur mère. Ce sont eux qui m’ont nourrie, élevée dans leur demeure. Je vais les visiter et mettre un terme à leurs querelles obstinées. Voilà longtemps qu’ils se privent l’un l’autre de lit et d’amour, tant la colère a envahi leurs âmes. Mes coursiers sont arrêtés au pied de l’Ida riche en sources, prêts à me porter sur la terre et l’onde. Si à cette heure je descends de l’Olympe ici, comme je le fais, c’est à cause de toi, dans la crainte que plus tard tu ne te fâches contre moi, si j’étais, sans te rien dire, partie pour le palais d’Océan aux flots profonds. »

L’assembleur de nuées, Zeus, en réponse dit:

« Héra, il sera temps plus tard de partir là-bas. Va ! couchons-nous et goûtons le plaisir d’amour. Jamais encore pareil désir d’une déesse ni d’une femme n’a à tel point inondé et dompté mon cœur en ma poitrine. Héra, ne crains pas qu’homme ni dieu te voie, au milieu de la nuée d’or dont je te veux envelopper. Le Soleil lui-même ne nous verra pas à travers, lui dont les rayons sont les plus perçants. »

Il dit, et le fils de Cronos prend sa femme en ses bras. Et, sous eux, la terre divine fait naître un tendre gazon, lôtos frais, safran et jacinthe, tapis serré et doux, dont l’épaisseur les protège du sol. C’est sur lui qu’ils s’étendent, enveloppés d’un beau nuage d’or, d’où perle une rosée brillante.

Iliade, XIV, 160-350

 

Saint Jérôme

La tartufferie n’est pas l’apanage des hommes: Jérôme brosse le portrait des vierges et des jeunes gens qui savent composer avec une apparence dévote sans renoncer à ravir des cœurs.

VIERGES FOLLES ET TARTUFFES

Ce sont celles-là qui ont coutume de dire: « Tout est pur pour les purs! Ma conscience me suffit. C’est un cœur pur que désire Dieu, pourquoi me priver de nourritures que Dieu a créées pour qu’on en use? » Si elles se mettent en frais de charme et de gaieté, elles se gorgent de vin pur, puis, joignant à l’ébriété le sacrilège, elles s’exclament: « Bien sûr que non, je ne m’abstiendrai pas du sang du Christ ! » Voient-elles une compagne sérieuse et un peu pâlie, elles la traitent de malheureuse, de moinesse, de manichéenne et le reste. Dans une telle méthode de vie, le jeûne devient une hérésie! Les mêmes circulent dans la foule en se faisant remarquer. Par leurs furtives œillades, elles entraînent derrière elles un troupeau de jeunes gens. À elles s’adresse toujours l’anathème du prophète: « Tu t’es composé un visage de courtisane, tu es une impudique! » La pourpre n’apparaît que sur la robe, et en touche légère; mais, trop lâche, leur bandeau de tête laisse retomber les cheveux; le brodequin est assez grossier, mais sur leurs épaules voltige l’écharpe; étroites sont les manches et moulées aux bras, mais le rythme incertain des genoux rend langoureuse la démarche. Voilà, estiment-elles, le tout de la virginité. Que ces pécores trouvent qui les louent! Que leur profession de vierges leur soit une plus lucrative perdition. C’est volontiers qu’à de telles femmes nous renonçons à plaire! […]

Je ne voudrais pas avoir l’air de ne discourir que des femmes. Aussi bien, fuis ces hommes que l’on peut voir nattés: chevelure de femme, en dépit de l’Apôtre, barbe de bouc, manteau noir, pieds nus comme pour souffrir du froid: tout cela, c’est manifestations du démon. Tel autrefois Antimus, tel naguère Sofronius: Rome s’en lamentait! Ils pénètrent dans les demeures des nobles, ils séduisent des femmelettes « chargées de péchés, ils feignent d’étudier toujours sans jamais parvenir à la science de la vérité » ; ils simulent l’austérité; leurs jeûnes semblent longs, ils les prolongent en s’alimentant la nuit, en cachette. J’ai honte de dire le reste, de peur de paraître invectiver plutôt qu’avertir. Il y en a d’autres – je parle des hommes de mon ordre – qui ambitionnent le sacerdoce et le diaconat pour voir plus librement les femmes. Ils n’ont souci que de leurs vêtements, de leurs parfums; que leur pied ne danse pas dans un soulier avachi; leurs cheveux bouclés portent l’empreinte du fer à friser, leurs doigts scintillent de bagues et, de peur que la chaussée trop humide ne leur mouille la plante des pieds, ils y impriment juste le bout des orteils! Tu croirais voir des fiancés plutôt que des clercs.

Correspondance, XXII, 13 et 28

 

 

 


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