Anthologie théogonique

S’ils sont fondateurs, les mythes d’Hésiode n’ont pas valeur de dogme : il y a plusieurs façons d’envisager la naissance du monde et des Enfers, de même qu’il y a plusieurs créations de l’homme. Admirons la sagesse qui consiste à croire en gardant un point d’interrogation.

 

 

Théogonie, la naissance de l’Enfer

 

Donc, avant tout, fut Abîme [Chaos] ; puis Terre [Gaia] aux larges flancs, assise sûre à jamais offerte à tous les vivants, [(à tous) les immortels, maîtres des cimes de l’Olympe neigeux, et le Tartare brumeux, tout au fond de la terre aux larges routes] et Amour [Éros], le plus beau parmi les dieux immortels, celui qui rompt les membres et qui, dans la poitrine de tout dieu comme de tout homme, dompte le cœur et le sage vouloir.

D’Abîme [Chaos] naquirent Érèbe et la noire Nuit. Et de Nuit, à son tour, sortirent Éther et Lumière du Jour [Héméré] [qu’elle conçut et enfanta unie d’amour à Érèbe]. Terre [Gaia], elle, d’abord enfanta un être égal à elle-même, capable de la couvrir tout entière, Ciel [Ouranos] étoilé, qui devait offrir aux dieux bienheureux une assise sûre à jamais. Elle mit aussi au monde les hautes Montagnes, plaisant séjour des déesses, les nymphes, habitantes des monts vallonnés. Elle enfanta aussi la mer inféconde aux furieux gonflements, Flot [Pontos] – sans l’aide du tendre amour. Mais ensuite, des embrassements de Ciel [Ouranos], elle enfanta Océan aux tourbillons profonds, – Coios, Crios, Hypérion, Japet – Théia, Rhéia, Thémis et Mnémosyne, – Phoibé, couronnée d’or, et l’aimable Téthys. Le plus jeune après eux, vint au monde Cronos, le dieu aux pensers fourbes, le plus redoutable de tous ses enfants ; et Cronos prit en haine son père florissant.

Elle mit aussi au monde les Cyclopes au cœur violent, Brontès, Stéropès, Arghès à l’âme brutale, [qui donnèrent à Zeus le tonnerre et lui fabriquèrent la foudre] en tout pareils aux dieux, si ce n’est qu’un seul œil était placé au milieu de leur front. [Cyclopes était le nom dont on les nommait, parce qu’un seul œil rond était placé sur leur front.] Vigueur, force et adresse étaient dans tous leurs actes.

D’autres fils naquirent encore de Ciel [Ouranos] et Terre [Gaia], trois fils, grands et forts, qu’à peine on ose nommer, Cottos, Briarée, Gyès, enfants pleins d’orgueil. Ceux-là avaient chacun cent bras, qui jaillissaient, terribles, de leurs épaules, ainsi que cinquante têtes, attachées sur l’épaule à leurs corps vigoureux. Et redoutable était la puissante vigueur qui complétait leur énorme stature.

Car c’étaient de terribles fils que ceux qui étaient nés de Terre [Gaia] et de Ciel [Ouranos], et leur père les avait en haine depuis le premier jour. À peine étaient-ils nés qu’au lieu de les laisser monter à la lumière il les cachait tous dans le sein de Terre [Gaia], et, tandis que Ciel [Ouranos] se complaisait à cette œuvre mauvaise, l’énorme Terre [Gaia] en ses profondeurs gémissait, étouffant. Elle imagine alors une ruse perfide et cruelle. Vite, elle crée le blanc métal acier ; elle en fait une grande serpe, puis s’adresse à ses enfants et, pour exciter leur courage, leur dit, le cœur indigné :

« Fils issus de moi et d’un furieux, si vous voulez m’en croire, nous châtierons l’outrage criminel d’un père, tout votre père qu’il soit, puisqu’il a le premier conçu œuvres infâmes. »

Elle dit ; la terreur les prit tous, et nul d’eux ne dit mot. Seul, sans trembler, le grand Cronos aux pensers fourbes réplique en ces termes à sa noble mère :

« C’est moi, mère, je t’en donne ma foi, qui ferai la besogne. d’un père abominable je n’ai point de souci, tout notre père qu’il soit, puisqu’il a le premier conçu œuvres infâmes. »

Il dit, et l’énorme Terre [Gaia] en son cœur sentit grande joie. Elle le cacha, le plaça en embuscade, puis lui mit dans les mains la grande serpe aux dents aiguës et lui enseigna tout le piège. Et le grand Ciel [Ouranos] vint, amenant la nuit ; et, enveloppant Terre [Gaia], tout avide d’amour, le voilà qui s’approche et s’épand en tous sens. Mais le fils, de son poste, étendit la main gauche, tandis que, de la droite, il saisissait l’énorme, la longue serpe aux dents aiguës ; et, brusquement, il faucha les bourses de son père, pour les jeter ensuite, au hasard, derrière lui. Ce ne fut pas pourtant un vain débris qui lors s’enfuit de sa main. Des éclaboussures sanglantes en avaient jailli ; Terre [Gaia] les reçut toutes, et, avec le cours des années, elle en fit naître les puissantes Érinyes, et les grands Géants aux armes étincelantes, qui tiennent en leurs mains de longues javelines, et les nymphes aussi qu’on nomme Méliennes, sur la terre infinie. Quant aux bourses, à peine les eut-il tranchées avec l’acier et jetées de la terre dans la mer au flux sans repos, qu’elles furent emportées au large, longtemps ; et, tout autour, une blanche écume sortait du membre divin. De cette écume une fille se forma, qui toucha d’abord à Cythère la divine, d’où elle fut ensuite à Chypre qu’entourent les flots ; et c’est là que prit terre la belle et vénérée déesse qui faisait autour d’elle, sous ses pieds légers, croître le gazon et que les dieux aussi bien que les hommes appellent Aphrodite, [déesse née de l’écume, et aussi Cythérée au front couronné] pour s’être formée d’une écume, ou encore Cythérée, pour avoir abordé à Cythère [ou Cyprogénéia, pour être née à Chypre battue des flots, ou encore Philommédée, pour être sortie des bourses]. Amour [Éros] et le beau Désir [Himéros], sans tarder, lui firent cortège, dès qu’elle fut née et se fut mise en route vers les dieux. Et, du premier jour, son privilège à elle, le lot qui est le sien, aussi bien parmi les hommes que parmi les immortels, ce sont les babils de fillettes, les sourires, les piperies ; c’est le plaisir suave, la tendresse et la douceur.

Mais le père, le vaste Ciel [Ouranos], les prenant à partie, aux fils qu’il avait enfantés donnait le nom de Titans : à tendre trop haut le bras, ils avaient, disait-il, commis dans leur folie un horrible forfait, et l’avenir en saurait tirer vengeance.

 

[…]

 

Nuit enfanta l’odieuse Mort [Moros], et la noire Kère, et Trépas [Thanatos]. Elle enfanta Sommeil [Hypnos] et, avec lui, toute la race des Songes – et elle les enfanta seule, sans dormir avec personne, Nuit la ténébreuse. Puis elle enfanta Sarcasme, et Détresse la douloureuse, et les Hespérides, qui, au-delà de l’illustre Océan [Okéanos], ont soin des belles pommes d’or et des arbres qui portent tel fruit. Elle mit au monde aussi les Parques [Moires] et les Kères, [Clotho, Lachésis, Atropos, qui aux hommes, lorsqu’ils naissent, donnent soit heur ou malheur,] implacables vengeresses, qui poursuivent toutes fautes contre les dieux ou les hommes, déesses dont le redoutable courroux jamais ne s’arrête avant d’avoir au coupable, quel qu’il soit, infligé un cruel affront. Et elle enfantait encore Némésis, fléau des hommes mortels, Nuit la pernicieuse ; – et, après Némésis, Tromperie [Apaté] et Tendresse [Philotès] – et Vieillesse [Géras] maudite, et Lutte [Éris] au cœur violent.

Et l’odieuse Lutte [Éris], elle, enfanta Peine [Ponos] la douloureuse, – Oubli [Léthé], Faim [Limos], Douleurs larmoyantes, – Mêlées, Combats, Meurtres, Tueries, – Querelles, Mots menteurs, Disputes, – Anarchie [Dysnomie] et Désastre [Atè], qui vont de compagnie, – Serment [Horkos] enfin, le pire des fléaux pour tout mortel d’ici-bas qui, de propos délibéré, aura commis un parjure.

Elle mit aussi au monde les Cyclopes au cœur violent, Brontès, Stéropès, Arghès à l’âme brutale, [qui donnèrent à Zeus le tonnerre et lui fabriquèrent la foudre] en tout pareils aux dieux, si ce n’est qu’un seul œil était placé au milieu.

115 sqq.

 

La prison infernale

 

Pour Briarée, Cottos, Gyès, du jour où d’eux leur père eut pris ombrage, il les lia d’un lien puissant, jaloux de leur force sans pareille, de leur stature, de leur taille, et il les relégua sous la terre aux larges routes. C’est là qu’en proie à la douleur dans leur demeure souterraine ils gîtaient au bout du monde, aux limites de la vaste terre, depuis longtemps affligés, portant un deuil terrible au cœur. Mais le fils de Cronos et les autres dieux immortels qu’avait enfantés de l’amour [philotês] de Cronos Rhéia aux beaux cheveux, sur les conseils de Terre [Gaia], les ramenèrent au jour. Car Terre [Gaia] leur avait tout dit expressément : c’étaient là ceux par qui ils obtiendraient le succès et un renom éclatant. Depuis de longs jours déjà, peinant douloureusement, ils combattaient les uns contre les autres au cours des mêlées puissantes, les dieux Titans et les fils de Cronos, établis, les uns – les Titans altiers – sur le haut de l’Othrys, les autres, sur l’Olympe – les dieux auteurs de tous bienfaits, qu’avait enfantés Rhéia aux beaux cheveux unie à Cronos. Les uns contre les autres, un courroux douloureux au cœur, sans répit, ils combattaient depuis dix années pleines, et nul dénouement, nul terme à la rude lutte n’apparaissait à aucun des deux partis ; pour tous également la fin de la guerre restait en suspens. Mais quand à ceux-là les dieux eurent offert ce qui était séant, le nectar et l’ambroisie, dont ils sont seuls à goûter, dans leur poitrine à tous se gonfla leur cœur valeureux. Le père des dieux et des hommes leur tint alors ce langage :

« Prêtez-moi l’oreille, radieux enfants de Terre [Gaia] et de Ciel [Ouranos], pour qu’ici je vous dise ce qu’en ma poitrine me dicte mon cœur. Il y a de longs jours déjà que, les uns contre les autres, pour le succès et la victoire, nous combattons chaque jour, les dieux Titans et nous, les enfants de Cronos. À vous de révéler ici, face aux Titans, votre force terrible et vos bras invincibles dans l’atroce bataille. Songez à faire preuve de loyale amitié, vous qui devez à notre seul vouloir le bienfait de revoir le jour, libres d’un lien cruel au fond des brumes ténébreuses. »

Ainsi parlait-il, et Cottos, le héros accompli, à son tour répliquait : « Las ! seigneur, tu ne nous révèles rien dont nous ne soyons instruits. Nous savons bien que tu l’emportes par le sens et par l’esprit : tu as des immortels écarté le mal frissonnant. Grâce à la sagesse, du fond des brumes ténébreuses, libres de liens incléments, nous sommes revenus ici, seigneur fils de Cronos, par un bienfait inespéré. C’est pourquoi, d’un cœur inflexible, de tout notre sage vouloir, nous lutterons pour votre victoire, dans la redoutable rencontre, en combattant les Titans au cours des mêlées puissantes. »

Ainsi parlait-il, et les dieux auteurs de tous bienfaits applaudirent à ses paroles. Leur cœur plus que jamais avait soif de guerre ; et tous, dieux et déesses, en ce jour éveillèrent un horrible combat – tous, et les dieux Titans, et les fils de Cronos, et ceux qu’avait ramenés Zeus de l’Érèbe souterrain au jour, terribles et puissants, doués de force sans pareille. Ils avaient chacun cent bras, qui jaillissaient, terribles, de leurs épaules, ainsi que cinquante têtes, attachées près de l’épaule à leurs corps vigoureux. Et lors ils se dressèrent en face des Titans dans l’atroce bataille, tenant des rocs abrupts dans leurs mains vigoureuses. Les Titans, à leur tour, avec entrain raffermissaient leurs rangs, et des deux côtés on montrait ce que peuvent la force et les bras. Terriblement, à l’entour, grondait la mer infinie. La terre soudain mugit à grande voix, et le vaste ciel, ébranlé, lui répondait en gémissant. Le haut Olympe chancelait sur sa base à l’élan des immortels. Un lourd tremblement parvenait jusqu’au Tartare brumeux, mêlé à l’immense fracas de pas lancés dans une ruée indicible, ainsi que de puissants jets d’armes. Ils allaient ainsi se lançant des traits chargés de sanglots, et, des deux côtés, les voix en s’appelant montaient jusqu’au ciel étoilé, tandis que tous se heurtaient en un tumulte effrayant.

[Et Zeus lui-même cessait alors de retenir sa fougue et, la fougue aussitôt emplissant son âme, il déployait sa force tout entière. À son tour, il venait du ciel et de l’Olympe, lançant l’éclair sans répit, et, de sa main vigoureuse, les carreaux de la foudre volaient accompagnés de tonnerre et d’éclairs, faisant tournoyer la flamme divine, précipitant leurs coups. et, tout autour, le sol, source de vie, crépitait, en feu ; et, en proie à la flamme, les bois immenses criaient à grande voix. La terre bouillait toute, et les flots d’Océan [Okéanos], et la mer inféconde. Un souffle brûlant enveloppait les Titans, fils du sol, tandis que la flamme montait, immense, vers la nue divine, et qu’en dépit de leur force ils sentaient leurs yeux aveuglés, quand flamboyait l’éclat de la foudre et de l’éclair. Une prodigieuse ardeur pénétrait l’abîme. Le spectacle aux yeux, le son aux oreilles étaient pareils à ceux que feraient, en se rencontrant, la terre et le ciel sur elle épandu. Le bruit ne serait pas plus fort si, l’une s’écroulant, l’autre s’écroulait sur elle : tant était terrible celui des dieux se heurtant au combat ! Et les vents, se mettant de la partie, faisaient vibrer le sol ébranlé, la poussière soulevée, le tonnerre, l’éclair, la foudre flamboyante, armes du grand Zeus, et allaient porter les cris et les défis entre les fronts opposés. Un fracas effrayant sortait de l’épouvantable lutte, où se révélaient de puissants exploits. Alors, le combat déclina ; jusque-là, les uns contre les autres, tous obstinément, sans faiblir, luttaient dans des mêlées puissantes.]

 

Mais au premier rang Cottos, Briarée, Gyès, insatiables de guerre, éveillèrent un âpre combat ; et c’étaient trois cents pierres que leurs bras vigoureux envoyaient coup sur coup. Sous des masses sombres de traits ils écrasèrent les Titans ; puis ils les dépêchèrent sous la terre aux larges routes, et là ils lièrent de liens douloureux les orgueilleux qu’avaient vaincus leurs bras, aussi loin désormais au-dessous de la terre que le ciel l’est au-dessus [telle est la distance de la terre au Tartare brumeux] : une enclume d’airain tomberait du ciel durant neuf jours et neuf nuits, avant d’atteindre le dixième jour à la terre [la distance est pareille de la terre au Tartare brumeux] ; et, de même, une enclume d’airain tomberait de la terre durant neuf jours et neuf nuits, avant d’atteindre le dixième jour au Tartare [en un lieu moisi à l’extrémité de l’énorme terre]. Autour de ce lieu court un mur d’airain. Un triple rang d’ombre en ceint la bouche étroite. Au-dessus ont poussé les racines de la terre et de la mer inféconde. C’est là que les Titans sont cachés dans l’ombre brumeuse, par le vouloir de Zeus, assembleur de nuées. Ils n’en peuvent sortir : Poséidon a sur eux clos des portes d’airain, le rempart s’étend de tous les côtés ; là enfin habitent Gyès, Cottos, Briarée au grand cœur, gardiens fidèles, au nom de Zeus qui tient l’égide.

[Là sont, côte à côte, les sources, les extrémités de tout, de la terre noire et du Tartare brumeux, de la mer inféconde et du ciel étoilé, lieux affreux et moisis, qui font horreur aux dieux, abîme immense dont on n’atteindrait pas le fond, une année entière se fût-elle écoulée depuis qu’on en aurait passé les portes : bourrasque sur bourrasque vous emporterait, cruelle, tantôt ici, tantôt là, prodige effrayant, même pour les dieux immortels. Là se dresse l’effrayante demeure de l’infernale Nuit, qu’enveloppent de sombres nuées.]

[Devant cette demeure, le fils de Japet, debout, soutient le vaste ciel de sa tête et de ses bras infatigables, sans faiblir. C’est là que Nuit et Lumière du Jour [Héméré] se rencontrent et se saluent, en franchissant le vaste seuil d’airain. L’une va descendre et rentrer à l’heure même où l’autre sort, et jamais la demeure ne les enferme toutes deux à la fois ; mais toujours l’une est au dehors, parcourant la terre, tandis que, gardant la maison à son tour, l’autre attend que vienne pour elle l’heure du départ. L’une tient en mains pour les hommes la lumière qui luit à d’innombrables yeux ; l’autre porte en ses bras Sommeil [Hypnos], frère de Trépas [Thanatos] : c’est la pernicieuse Nuit, enveloppée d’un nuage de brume.]

[Là ont leur séjour les enfants de la Nuit obscure, Sommeil [Hypnos] et Trépas [Thanatos], dieux terribles. Jamais Soleil [Hélios] aux rayons ardents n’a pour eux un regard, qu’il monte au ciel ou du ciel redescende. L’un va parcourant la terre et le vaste dos de la mer, tranquille et doux pour les hommes. L’autre a un cœur de fer, une âme d’airain, implacable, dans sa poitrine ; il tient à jamais l’homme qu’il a pris ; il est en haine même aux dieux immortels.]

[Là s’élève en face de l’arrivant la demeure sonore du dieu des Enfers, le puissant Hadès, et Perséphone la redoutable. Un chien terrible en garde l’approche, implacable et plein de méchante ruse : ceux qui entrent, il les flatte à la fois de la queue et des oreilles ; mais ensuite il leur interdit le retour et, sans cesse à l’affût, il dévore tous ceux qu’il surprend sortant des portes.]

617 sqq.

 

 

La terrible Styx et le Tartare brumeux

 

[Là réside une déesse odieuse aux immortels, la terrible Styx, fille aînée d’Océan [Okéanos], le fleuve qui va coulant vers sa source. Elle habite, loin des dieux, une illustre demeure que couronnent des rocs élevés et que de tous côtés des colonnes d’argent dressent vers le ciel. La fille de Thaumas, Iris aux pieds rapides, y vient rarement, sur le large dos de la mer, signifier un message : il faut qu’une querelle, un discord se soit élevé parmi les immortels. Alors, pour savoir qui ment parmi les habitants du palais de l’Olympe, Zeus envoie Iris chercher en ce lointain séjour « le grand serment des dieux ». Dans une aiguière d’or, elle rapporte l’eau au vaste renom, qui tombe, glacée, d’un rocher abrupt et haut. C’est un bras d’Océan [Okéanos], qui, du fleuve sacré, sous la terre aux larges routes, ainsi coule, abondant, à travers la nuit noire. Il représente la dixième partie des eaux d’Océan [Okéanos]. Avec les neuf autres, en tourbillons d’argent, Océan [Okéanos] s’enroule autour de la terre et du large dos de la mer, avant d’aller se perdre dans l’onde salée. Celle-là vient seule déboucher ici du haut d’un rocher, fléau redouté des dieux. Quiconque, parmi les immortels, maîtres des cimes de l’Olympe neigeux, répand cette eau pour appuyer un parjure, reste gisant sans souffle une année entière. Jamais plus il n’approche de ses lèvres, pour s’en nourrir, l’ambroisie ni le nectar. Il reste gisant sans haleine et sans voix sur un lit de tapis : une torpeur cruelle l’enveloppe. Quand le mal prend fin, au bout d’une grande année, une série d’épreuves plus dures encore l’attend. Pendant neuf ans, il est tenu loin des dieux toujours vivants, il ne se mêle ni à leurs conseils ni à leurs banquets durant neuf années pleines ; ce n’est qu’à la dixième qu’il revient prendre part aux propos des immortels, maîtres du palais de l’Olympe : si grave est le serment dont les dieux ont pris pour garante l’eau éternelle et antique de Styx, qui court à travers un pays rocheux.]

[Là sont, côte à côte, les sources, les extrémités de tout, de la terre noire et du tartare brumeux, de la mer inféconde et du ciel étoilé, lieux affreux et moisis, qui font horreur aux dieux. Là sont des portes resplendissantes, ainsi qu’un seuil d’airain, inébranlable, appuyé sur des racines sans fin, taillé par la nature. C’est devant ce seuil, loin de tous les dieux, qu’habitent les Titans, au-delà de l’abîme brumeux, tandis que les illustres auxiliaires de Zeus retentissant ont leur demeure au-dessous du lit d’Océan [Okéanos] – Cottos et Gyès du moins ; pour Briarée, en raison de sa bravoure, l’Ébranleur de la terre aux lourds grondements en a fait son gendre, en lui donnant pour épouse sa fille Cymopolée.]

775 sqq.

 

Typhée fils des Enfers

 

[Mais lorsque Zeus du ciel eut chassé les Titans, l’énorme Terre [Gaia] enfanta un dernier fils, Typhée, de l’amour du Tartare, par la grâce d’Aphrodite d’or. Ses bras sont faits pour des œuvres de force, et jamais ne se lassent ses pieds de dieu puissant. De ses épaules sortaient cent têtes de serpent, d’effroyables dragons, dardant des langues noirâtres ; et des yeux éclairant ces prodigieuses têtes jaillissait, par-dessous les sourcils, une lueur de feu ; et des voix s’élevaient de toutes ces têtes terribles, faisant entendre mille accents d’une indicible horreur. Tantôt, c’étaient des sons que les dieux seuls comprennent ; tantôt la voix d’un taureau mugissant, bête altière, à la fougue indomptable, tantôt celle d’un lion au cœur sans merci ; tantôt des cris pareils à ceux des jeunes chiens, étonnants à ouïr ; tantôt un sifflement, que prolongeait l’écho des hautes montagnes.

Alors une œuvre sans remède se fût accomplie en ce jour ; alors Typhée eût été roi des mortels et des immortels, si le père des dieux et des hommes de son œil perçant soudain ne l’eût vu. Il tonna sec et fort, et la terre à l’entour retentit d’un horrible fracas, et le vaste ciel au-dessus d’elle, et la mer, et les flots d’Océan [Okéanos], et le Tartare souterrain, tandis que vacillait le grand Olympe sous les pieds immortels de son seigneur partant en guerre, et que le sol lui répondait en gémissant. Une ardeur régnait sur la mer aux eaux sombres, allumée à la fois par les deux adversaires, par le tonnerre et l’éclair comme par le feu jaillissant du monstre, par les vents furieux autant que par la foudre flamboyante. La terre bouillait toute, et le ciel, et la mer. De tous côtés, de hautes vagues se ruaient vers le rivage à l’élan des immortels. Un tremblement incoercible commençait : Hadès frémissait, le souverain des morts dans les Enfers, et aussi les Titans, dans le fond du Tartare autour de Cronos, ébranlés par l’incoercible fracas et la funeste rencontre. Et Zeus, rassemblant sa fougue et saisissant ses armes, tonnerre, éclair et foudre flamboyante, se dressa du haut de l’Olympe et frappa ; et il embrasa d’un seul coup à la ronde les prodigieuses têtes du monstre effroyable ; et, dompté par le coup dont il l’avait cinglé, Typhée, mutilé, s’écroula, tandis que gémissait l’énorme Terre [Gaia]. Mais, du seigneur foudroyé, la flamme rejaillit, au fond des âpres et noirs vallons de la montagne qui l’avait vu tomber. Sur un immense espace brûlait là l’énorme terre, exhalant une vapeur prodigieuse ; elle fondait, tout comme fond l’étain, que l’art des jeunes hommes recueille au-dessous du creuset troué où ils l’ont fait chauffer, ou comme le fer le plus résistant, quand, aux vallons de la montagne, le feu dévorant en a fait sa proie, dans le sol divin, sous l’action d’Héphaïstos : ainsi fondait la terre sous l’éclat du feu flamboyant. Et Zeus, l’âme en courroux, jeta Typhée dans le vaste Tartare.

De Typhée sortent les vents fougueux au souffle humide, sauf Notos et Borée et Zéphyr le rapide : ceux-là sont nés des dieux et pour les mortels sont un grand bienfait. Les autres, sur la mer, soufflent à l’étourdie. Ce sont eux qui s’abattent sur le large brumeux, au grand dam des mortels, pour y sévir en cruelle tourmente. Ils vont soufflant, tantôt ici, tantôt là, dispersant les nefs, perdant les équipages, et contre tel fléau il n’est point de recours, lorsqu’on se heurte à lui en mer. D’autres aussi, sur la terre infinie que parent les fleurs, perdent les riantes moissons des hommes nés sur ce sol, en les noyant dans la poussière et dans un pénible gâchis.]

820 sqq.

 

 


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