Cadeau de Noël n°5 : Une débauche de cadeaux

Suétone, Vies, extrait de la vie de Tibère

 

Il donna plusieurs spectacles de gladiateurs, tantôt dans l’amphithéâtre de Taurus[1], tantôt dans l’enclos des élections ; il y mêla des troupes de pugilistes africains et campaniens, en sélectionnant l’élite de ces deux régions. Il ne présida pas toujours personnellement les exhibitions, mais laissa parfois cet honneur à des magistrats ou à des amis. [2] Il produisit fréquemment des jeux scéniques, en variant les genres et les lieux de représentation, une fois même en nocturne, en illuminant toute la ville de flambeaux. Il fit aussi lancer çà et là des cadeaux de différentes natures et attribua à chaque personne une corbeille de victuailles ; lors d’un de ces repas, un chevalier romain placé en face de lui savourait ce qu’il mangeait avec un appétit singulier : Gaius lui fit porter sa propre part ; en revanche c’est un billet, dans lequel il le désignait préteur extraordinaire[2], qu’il fit porter à un sénateur pour la même raison. [3] Il donna encore de très nombreux jeux dans le cirque, du matin au soir, avec, en guise d’intermèdes, tantôt une chasse de bêtes africaines, tantôt des manœuvres troyennes ; il donna aussi certains jeux spéciaux, à l’occasion desquels il faisait semer le cirque de minium et de chrysocolle[3], sans laisser concourir aucun aurige qui n’appartînt pas à l’ordre sénatorial. Il organisa même des jeux à l’improviste, ayant été sollicité en ce sens, pendant qu’il observait les installations du cirque, par une poignée de gens se trouvant sur des balcons tout proches[4].

19. Il imagina en outre un spectacle d’un genre neuf et inouï. Il jeta en effet un pont sur l’étendue, longue d’environ trois mille six cents pas, située entre Baïes et la digue de Pouzzoles ; pour ce faire, il fit venir des navires de transport de toutes parts, les rassembla, les fit mettre à l’ancre sur un double rang, les recouvrit de terre et les aligna à l’imitation de la voie appienne. [2] Il ne cessa de faire des allers et retours sur ce pont pendant deux jours de suite : le premier jour, il était monté sur un cheval orné de phalères et se distinguait par une couronne de chêne, un petit bouclier, un glaive et une chlamyde rehaussée d’or ; le second jour, il portait la tenue d’un conducteur de quadrige, conduisait un char dont l’attelage était composé de deux chevaux vedettes, en exhibant devant lui Darius, un enfant qui comptait parmi les otages parthes ; il se faisait aussi accompagner d’une unité de prétoriens, et de la cohorte de ses amis dans des chariots. [3] La plupart des gens, je le sais, ont pensé que si Gaius avait imaginé un tel pont, c’était par désir de rivaliser avec Xerxès (celui-ci avait marqué les esprits en faisant l’Hellespont, pourtant sensiblement plus étroit)[5] ; selon d’autres, c’était pour intimider la Germanie et la Bretagne, sur lesquelles il avait des vues, par le bruit de quelque réalisation colossale. Mais, dans mon enfance, j’entendais mon grand-père raconter que la raison de cette entreprise, aux dires de courtisans bien introduits, c’était que l’astrologue Thrasylle avait déclaré à Tibère, qui se tracassait pour son successeur et penchait plutôt pour son petit-fils biologique[6], que Gaius n’avait pas plus de chances d’être empereur que de cavaler sur le golfe de Baïes.

20. Il donna aussi des spectacles hors d’Italie : en Sicile, à Syracuse, des jeux urbains, et en Gaule, à Lyon, des jeux composites ; mais dans cette même ville, il organisa aussi un concours d’éloquence grecque et latine, à l’issue duquel, rapporte-t-on, les vaincus furent tenus d’offrir des récompenses aux vainqueurs et de composer en outre des louanges en leur honneur. Par ailleurs, dit-on encore, les candidats qui avaient eu le moins de succès recevaient l’ordre d’effacer leurs écrits en usant de leur langue comme d’une éponge* – à moins de préférer des coups de férule ou un plongeon imposé dans le fleuve le plus proche.

 


[1] Le premier amphithéâtre bâti en pierre ; d’après Cassius Dion, Caligula reprochait à cet édifice son exiguïté.

[2] C’est-à-dire que sa désignation ne dépendrait pas du vote des sénateurs.

[3] C’est-à-dire de pigments rouges et verts, sans doute mêlés au sable de l’arène. La faction des Rouges et celle des Verts étaient les favorites de la plèbe ; Caligula était lui-même partisan des Verts, comme le sera aussi Néron après lui.

[4] Des balcons des maisons alentours.

[5] Xerxès avait fait réaliser cet ouvrage pendant la deuxième guerre médique, pour envahir la Grèce.

[6] Tiberius Gemellus (cf. Tib. 55).


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