Chant du cygne et champ du signe

Le 7 février dernier s’éteignait l’un des plus grands linguistes contemporains, le Français d’origine bulgare Tzvetan Todorov. S’il n’est plus nécessaire de présenter ses multiples travaux sur la traduction, la poétique, la rhétorique et les genres littéraires, nous souhaitions lui rendre hommage par la voix de Socrate dans le dialogue platonicien, fondamental pour la réflexion en Occident sur le langage (bien avant Wittgenstein, Benveniste, Saussure et d’autres), le Cratyle (384 av. J.-C.). Il faut rappeler ce fait majeur que toutes les cultures n’ont pas développé de littérature (écrite ou non), ni de conceptualisation littéraire, de science grammaticale et encore moins d’analyse du langage. Les Grecs ont eu, entre autres, cet immense mérite de faire de leur langue, et de la langue, un objet d’études qu’ils n’ont pas hésité à théoriser. Ainsi, le Cratyle oppose Hermogène, Cratyle et Socrate dans leurs conceptions respectives du mot.

 

(Σωκράτης) Εἰ μέν γ᾽ οἶμαι τὸ ἄνω καὶ τὸ κοῦφον ἐβουλόμεθα δηλοῦν, ᾔρομεν ἂν πρὸς τὸν οὐρανὸν τὴν χεῖρα, μιμούμενοι αὐτὴν τὴν φύσιν τοῦ πράγματος· εἰ δὲ τὰ κάτω καὶ τὰ βαρέα, πρὸς τὴν γῆν. Καὶ εἰ ἵππον θέοντα ἤ τι ἄλλο τῶν ζῴων ἐβουλόμεθα δηλοῦν, οἶσθα ὅτι ὡς ὁμοιότατ᾽ ἂν τὰ ἡμέτερα αὐτῶν σώματα καὶ σχήματα ἐποιοῦμεν ἐκείνοις.

(Ἑρμογένης) Ἀνάγκη μοι δοκεῖ ὡς λέγεις ἔχειν.

(Σωκράτης) Οὕτω γὰρ ἂν οἶμαι δήλωμά του (σώματος) ἐγίγνετο,  μιμησαμένου, ὡς ἔοικε, τοῦ σώματος ἐκεῖνο ὃ ἐβούλετο δηλῶσαι.

(Ἑρμογένης) Ναί.

(Σωκράτης) Ἐπειδὴ δὲ φωνῇ τε καὶ γλώττῃ καὶ στόματι βουλόμεθα δηλοῦν, ἆρ᾽ οὐ τότε ἑκάστου δήλωμα ἡμῖν ἔσται τὸ ἀπὸ τούτων γιγνόμενον, ὅταν μίμημα γένηται διὰ τούτων περὶ ὁτιοῦν;

(Ἑρμογένης) Ἀνάγκη μοι δοκεῖ.

(Σωκράτης) Ὄνομ᾽ ἄρ᾽ ἐστίν, ὡς ἔοικε, μίμημα φωνῇ ἐκείνου ὃ μιμεῖται, καὶ ὀνομάζει ὁ μιμούμενος τῇ φωνῇ ὃ ἂν μιμῆται

(Ἑρμογένης) Δοκεῖ μοι.

(Σωκράτης) Μὰ Δί᾽ ἀλλ᾽ οὐκ ἐμοί πω δοκεῖ καλῶς λέγεσθαι, ὦ ἑταῖρε.

(Ἑρμογένης) Τί δή;

(Σωκράτης) Τοὺς τὰ πρόβατα μιμουμένους τούτους καὶ τοὺς ἀλεκτρυόνας καὶ τὰ ἄλλα ζῷα ἀναγκαζοίμεθ᾽ ἂν ὁμολογεῖν ὀνομάζειν ταῦτα ἅπερ μιμοῦνται. (Ἑρμογένης) Ἀληθῆ λέγεις.

(Σωκράτης) Καλῶς οὖν ἔχειν δοκεῖ σοι;

(Ἑρμογένης) Οὐκ ἔμοιγε. ἀλλὰ τίς ἄν, ὦ Σώκρατες, μίμησις εἴη τὸ ὄνομα; (Σωκράτης) Πρῶτον μέν, ὡς ἐμοὶ δοκεῖ, οὐκ ἐὰν καθάπερ τῇ  μουσικῇ μιμούμεθα τὰ πράγματα οὕτω μιμώμεθα, καίτοι φωνῇ γε καὶ τότε μιμούμεθα· ἔπειτα οὐκ ἐὰν ἅπερ ἡ μουσικὴ μιμεῖται καὶ ἡμεῖς μιμώμεθα, οὔ μοι δοκοῦμεν ὀνομάσειν. Λέγω δέ τοι τοῦτο· ἔστι τοῖς πράγμασι φωνὴ καὶ σχῆμα ἑκάστῳ, καὶ χρῶμά γε πολλοῖς;

(Ἑρμογένης) Πάνυ γε.

(Σωκράτης) Ἔοικε τοίνυν οὐκ ἐάν τις ταῦτα μιμῆται, οὐδὲ περὶ ταύτας τὰς μιμήσεις ἡ τέχνη ἡ ὀνομαστικὴ εἶναι. αὗται μὲν γάρ εἰσιν ἡ μὲν μουσική, ἡ δὲ γραφική· ἦ γάρ;

(Ἑρμογένης) Ναί.

(Σωκράτης) Τί δὲ δὴ τόδε; οὐ καὶ οὐσία δοκεῖ σοι εἶναι ἑκάστῳ, ὥσπερ καὶ χρῶμα καὶ ἃ νυνδὴ ἐλέγομεν; πρῶτον αὐτῷ τῷ χρώματι καὶ τῇ φωνῇ οὐκ ἔστιν οὐσία τις ἑκατέρῳ αὐτῶν καὶ τοῖς ἄλλοις πᾶσιν ὅσα ἠξίωται ταύτης τῆς προσρήσεως, τοῦ εἶναι;

(Ἑρμογένης) Ἔμοιγε δοκεῖ.

SOCRATE.- Si nous voulions, je suppose, représenter le haut et le léger, nous lèverions la main vers le ciel, pour mimer la nature même de la chose ; si c’était le bas et le lourd, nous l’abaisserions vers le sol. Et pour représenter en train de courir un cheval ou quelque autre animal, nous rendrions, tu le sais, notre corps et nos attitudes aussi semblables que possible aux leurs.

HERMOGÈNE.-Il ne peut, je crois, en être autrement.

SOCRATE.- C’est ainsi, je pense, que le corps serait un moyen de représentation, en mimant, semble-t-il, ce qu’il voudrait représenter.

HERMOGÈNE.- Oui.

SOCRATE.- Mais puisque c’est de le voix, de la langue et de la bouche que nous voulons nous servir pour représenter, n’obtiendrons-nous pas la représentation de chaque chose, celle qui s’acquiert par ces moyens, quand nous les appliquerons à mimer n’importe quoi ?

HERMOGÈNE.- Nécessairement, à mon avis.

SOCRATE.- Ainsi, le nom est, semble-t-il, une façon de mimer par la voix ce que l’on mime et nomme, quand on se sert de la voix pour mimer ce qu’on mime.

HERMOGÈNE.- C’est mon avis.

SOCRATE.- Ce n’est pas le mien, par Zeus ! La définition, mon camarade, ne me semble pas encore bonne.

HERMOGÈNE.-Pourquoi donc ?

SOCRATE.- Ces gens qui imitent les brebis, les coqs et les autres animaux, nous serions obligés de convenir qu’ils nomment ce qu’ils miment.

HERMOGÈNE.-Tu dis vrai.

SOCRATE.- Et tu approuves cette conclusion ?

HERMOGÈNE.-Non pas. Mais, Socrate, quelle sorte d’imitation sera donc le nom ?

SOCRATE.- Tout d’abord, à mon avis, il n’y en aura pas, si, pour imiter les choses, nous employons un moyen analogue à la musique- et dans ce cas-là pourtant c’est aussi la voix qui nous sert à imiter- ; ensuite, si ce sont les objets imités par la musique que nous imitons à notre tour, notre opération, à mon avis, ne sera pas celle de nommer. Voici ce que je veux dire : les choses ont chacune un son et une forme, et même beaucoup d’entre elles, une couleur ?

HERMOGÈNE.-Parfaitement.

SOCRATE.- Si l’on imite ces propriétés, ce n’est donc pas non plus dans ces formes d’imitation, semble-t-il, que l’art est celui de nommer. Car l’une, c’est la musique, et l’autre, la peinture. N’est-ce pas ?

HERMOGÈNE.-Oui.

SOCRATE.- Et ceci, qu’en penses-tu ? Chaque chose, à ton avis, n’a-t-elle pas son essence de même que sa couleur et les autres propriétés dont nous parlions à l’instant ? Et d’abord, la couleur elle-même et le son n’ont-ils pas chacun son essence, comme tout ce qui a mérité l’appellation d’être ?

HERMOGÈNE.- C’est mon avis.

Platon, Cratyle, 423

Texte établi et traduit par L. Méridier

 

La question de l’arbitraire du signe est déjà posée dans ce dialogue. Y a-t-il une origine des mots ? D’où viennent-ils ? Sont-ils une mimèsis, une image des choses ? Les sons des mots sont-ils évocateurs ? Que doit-être une représentation verbale ? Le domaine des mots, dans cette optique sémiologique, confine à celui de la peinture, de la musique et se situe essentiellement dans une dimension poiètique.

Hermogène soutient que le mot est une convention purement arbitraire et sociale, sans lien avec ce qu’il évoque : la vérité relève ainsi de la sphère humaine. Face à lui, Cratyle estime que le mot comprend en lui sa vérité et se trouve en adéquation avec l’objet qu’il évoque. L’homme est exclu de cette vérité naturelle et essentielle. Socrate adopte une position intermédiaire en modifiant l’approche : les mots sont des instruments pour nommer la réalité, voire une image, et ont donc un lien avec elle. Les choses existent en elles-mêmes et ne dépendent pas des hommes, de sorte que les mots sont distincts des choses.

À l’heure où l’apprentissage de la grammaire est devenu un parent pauvre, à l’heure où l’on ignore le sens des mots, où l’on ne sait plus guère nommer, il est bon de rappeler combien la question des mots a trait à la question de la réalité…le champ du signe s’étendant à tout.

 


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