Chroniques anachroniques — Apocalypse Amida

À un moment où l’information fuse de toutes parts, il nous a paru intéressant de l’ancrer dans des textes très anciens, afin que l’actualité et l’histoire se miroitent et s’éclairent dans un regard tantôt ou tout ensemble stimulant et amusé, songeur ou inquiet.

 

 

À l’heure où nous célébrons le triste centenaire de la sanglante bataille de Verdun (de février à novembre 1916, plus de 700 000 morts et blessés, 50 millions d’obus tirés), parmi les grandes batailles de l’Antiquité, le siège d’Amida a donné lieu à des affrontements acharnés qui s’en rapprochent beaucoup, signe que l’histoire se répète plus qu’elle n’avance. En 359 apr. J.-C., aux confins orientaux de l’actuelle Turquie, il oppose les Romains, assiégés, aux troupes du roi sassanide Shapur II.

 

 

 

                  Persae omnes murorum ambitus obsidebant ; pars, quae orientem spectabat, Chionitis euenit, qua funestus nobis ceciderat adulescens, Cuseni meridiano lateri sunt destinati, tractum seruabant septentrionis Albani, occidentali portae oppositi sunt Segestani, acerrimi omnium bellatores, cum quibus elata in arduum specie, elephantorum agmina rugosis horrenda corporibus leniter incedebant, armatis onusta, ultra omnem diritatem taetri spectaculi formidanda, ut rettulimus saepe. Cernentes populos tam indimensos ad orbis Romani incendium diu quaesitos, in nostrum conuersos exitium, salutis rata desperatione, gloriosos uitae exitus deinde curabamus iamque omnibus  nobis optatos. A sole itaque orto usque diei ultimum, acies immobiles stabant ut fixae, nullo uariato uestigio, nec sonitu uel equorum audito hinnitu ; eademque figura digressi qua uenerant, cibo recreati et somno, cum superesset exiguum noctis, aeneatorum clangore ductante, urbem ut mox casuram terribili corona cinxerunt.

 

                  Vixque ubi Grumbates hastam infectam sanguine ritu patrio nostrique more coniecerat fetialis, armis exercitus concrepans inuolat in muros ; confestimque lacrimabilis belli turbo crudescit, rapido turmalium processu, in procinctum alacritate omni tendentium, et contra acri intentaque occursatione nostrorum. Proinde diffractis capitibus, multos hostium scorpionum iactu moles saxeae colliserunt ; alii traiecti sagittis, pars confixi tragulis humum corporibus obstruebant, uulnerati alii socios fuga praecipiti repetebant. Nec minores in ciuitate luctus aut mortes, sagittarum creberrima nube auras spissa multitudine obumbrante tormentorumque machinis, quae direpta Singara possederant Persae, uulnera inferentibus  plura. Namque uiribus collectis, propugnatores omissa uicissim certamina repetentes, in maximo defendendi ardore saucii perniciose cadebant, aut laniati uoluendo stantes proxime subuertebant, aut certe spicula membris infixa uiuentes adhuc uellendi peritos quaeritabant.

 

Ita strages stragibus inplicatas, et ad extremum usque diei productas, ne uespertinae quidem hebetauerant tenebrae, ea re quod obstinatione utrimque magna decernebatur.

Agitatis itaque sub onere armorum uigiliis, resultabant altrinsecus exortis clamoribus colles, nostris uirtutes Constanti Caesaris extollentibus, ut domini rerum et mundi, Persis Saporem saansaan appellantibus et pirosen, quod rex regibus imperans et bellorum uictor interpretatur.

 

Ac priusquam lux occiperet, signo per lituos dato, ad feruorem similium proeliorum excitae undique inaestimabiles copiae in modum alitum ferebantur, unde longe ac late prospici poterat campis et conuallibus nihil praeter arma micantia ferarum gentium demonstrantibus.

 

Moxque clamore sublato cunctis temere prorumpentibus, telorum uis ingens uolabat e muris ; utque opinari dabatur, nulla frustra mittebantur inter hominum cadentia densitatem. Tot enim nos circumstantibus malis, non obtinendae causa salutis, ut dixi, sed fortiter moriendi studio flagrabamus ; et a diei principio ad usque lucem obscuram, neutrubi proelio inclinato, ferocius quam consultius pugnabatur : exurgebant enim terrentiumque clamores, ut prae alacritate consistere sine uulnere uix quisquam possit. Tandemque nox finem caedibus fecit, et satias aerumnarum indutias partibus dederat longiores : ubi enim quiescendi nobis tempus est datum, exiguas quae supererant uires, continuus cum insomnia labor absumpsit sanguine et pallente exspirantium facie perterrente, quibus ne suprema quidem humandi solacia tribui sinebant angustiae spatiorum, intra ciuitatis ambitum non nimium amplae legionibus septem et promiscua aduenarum ciuiumque sexus utriusque plebe et militibus aliis paucis ad usque numerum milium uiginti cunctis, inclusis.

 

Medebatur ergo suis quisque uulneribus pro possibilitate uel curantium copia, cum quidam grauiter saucii, cruore exhausto spiritus reluctantes efflarent ; alii confossi mucronibus, prostrati coram, animis in uentum solutis, proiciebantur extincti ; aliquorum foratis undique membris mederi periti uetabant, ne offensionibus cassis animae uexarentur adflictae ; non nulli uulsis sagittis in ancipiti curatione grauiora morte supplicia perferebant.

 

 

 

 

Tous les Perses bloquaient tout le circuit des murs ; la partie orientale échut aux Chionites : c’est là qu’était tombé le jeune homme qui causait notre perte ; les Kouchans furent affectés au côté Sud ; les Albaniens gardaient la zone du Nord, tandis que les Ségestans, les plus vaillants guerriers de tous, furent placés face à la porte de l’Ouest ; avec eux s’avançaient lentement des files terribles d’éléphants aux corps plissés et d’une taille gigantesque, chargés d’hommes armés, spectacle effroyable et dépassant tous les autres en horreur, comme nous l’avons souvent rapporté. Voyant que des foules si démesurées, patiemment recrutées pour incendier le monde romain, étaient maintenant acharnées à notre seule perte, nous avions abandonné tout espoir de salut et nous ne cherchions plus que les moyens de quitter glorieusement la vie : c’est à quoi tendaient désormais les vœux de tous. Ainsi donc, du lever du soleil jusqu’à la fin du jour, les armées se tenaient immobiles comme fixées au sol, sans bouger d’un pas, dans un silence que ne troublait même pas le hennissement d’un cheval ; puis s’étant retirés dans la même formation qu’à l’arrivée, ils se restaurèrent et prirent du repos ; mais alors que la nuit n’était pas tout à fait terminée, conduits par la sonnerie éclatante des clairons, ils ceinturèrent la ville d’un terrible cordon, comme s’ils s’attendaient à la voir bientôt tomber.

 

Et à peine Grumbatès eut-il projeté une lance teinte de sang, selon le rite de sa patrie et à la manière de notre fécial, que l’armée, entrechoquant ses armes, fond sur nos murailles ; aussitôt le tumulte déplorable de la guerre se déchaîne : d’un côté, c’est l’offensive impétueuse des escadrons, qui courent au combat avec un enthousiasme intact ; en face, c’est la résistance des nôtres, aussi énergique que vigilante ; si bien que nombre d’ennemis eurent le crâne fracassé par le choc des quartiers de rocher que projetaient les scorpions ; d’autres percés de flèches, quelques-uns cloués par des carreaux d’arbalète, encombraient le sol de leur corps, tandis que d’autres, blessés, s’enfuyaient précipitamment pour tenter de rejoindre leurs alliés. Mais, à l’intérieur de la cité, on ne voyait pas moins de deuils et de morts, car les nuées incessantes des flèches qui pleuvaient si dru qu’elles obscurcissaient  le ciel, et les machines de jet, dont les Perses s’étaient rendus maîtres au sac de Singare, produisaient de nombreuses blessures ; en effet les défenseurs, reprenant avec des forces neuves le combat qu’ils quittaient à tour de rôle, tombaient mortellement blessés dans l’ardeur extrême de la résistance ; ou bien mutilés, ils entraînaient dans leur chute leurs voisins encore debout ; ou encore, des pointes enfoncées dans leurs membres, ils vivaient encore et réclamaient des gens capables de les leur arracher. Ainsi les massacres succédant aux massacres se poursuivirent jusqu’à la fin du jour, et ils n’avaient pas même été diminués par les ténèbres du soir, tant l’acharnement était grand dans les deux camps. On veilla donc sous le poids des armes, tandis que les collines renvoyaient l’écho des clameurs qui s’élevaient des deux côtés, les nôtres exaltant les vertus de Constance César « maître de l’Empire et du monde », les Perses appelant Sapor « Saanshah » et « Peroz », ce qui signifie roi des rois et vainqueur des guerres.

 

Et avant l’apparition de la lumière, le signal des clairons suscita de partout des troupes innombrables qui se jetaient comme des nuées d’oiseaux dans des combats aussi ardents, les plaines et les vallées sur toute la distance et l’étendue visibles offrant pour tout spectacle les armes miroitantes de ces peuples sauvages. Bientôt une clameur d’éleva et tous s’élancèrent en désordre ; mais de fortes volées de traits étaient tirées de nos murailles et, autant qu’on pouvait en juger, tous portaient, puisqu’ils tombaient au milieu de la masse compacte des combattants. En effet, devant tous les malheurs qui nous entouraient, si nous avions, comme je l’ai dit, renoncé à sauver notre vie, nous brûlions du désir de mourir vaillamment ; et du lever du jour jusqu’au crépuscule, la lutte resta indécise et l’on continua à combattre avec plus d’acharnement que de réflexion : même les cris d’intimidation redoublaient notre flamme ; au point que personne, ou presque, ne pouvait, à cause de l’ardeur générale, tenir debout sans blessure. Enfin la nuit mit un terme aux massacres et les deux partis rassasiés d’épreuves s’accordèrent une trêve qui se prolongea assez longtemps : lorsqu’on nous donna le temps de nous reposer, le peu de forces qui nous restait se trouvait épuisé par un travail sans relâche joint à l’insomnie ; et nous étions épouvantés par le sang et le pale visage des mourants à qui on ne pouvait même pas accorder les ultimes consolations de la sépulture, tant nous étions à l’étroit : à l’intérieur d’une cité qui n’était pas trop grande étaient enfermées sept légions, plus une population d’hommes et de femmes, où se mêlaient étrangers et citoyens, avec quelques autres soldats, soit un rassemblement de vint mille personnes. Chacun donc soignait ses blessures selon ses moyens ou selon les médecins disponibles ; mais certains, grièvement atteints, perdaient tout leur sang et exhalaient leurs derniers souffles d’agonisants ; d’autres, percés de coups de pointe, gisaient à la vue de tous ; mais quand ils avaient rendu l’âme, on se débarrassait de leurs cadavres ; quelques-uns avaient les membres complètement transpercés et les spécialistes interdisaient de les soigner pour ne pas leur infliger des tourments inutiles dans leur état désespéré ; plusieurs s’étaient fait retirer des flèches et dans un traitement risqué enduraient des supplices plus cruels que la mort.

 

Ammien Marcellin, Res gestae, XIX, 2

 

 

L’immense mérite de ce texte, à l’instar des milliers de lettres de nos Poilus, est de nous livrer un témoignage de première main d’un auteur qui, acteur direct, s’est retrouvé au milieu du bruit et de la fureur. Ammien Marcellin, originaire de Syrie (ressassée par l’actualité aussi, pour d’autres raisons…), avait presque 30 ans lorsqu’il participa comme officier à la défense d’Amida. Quelques décennies plus tard, quand il écrit ces lignes, toute la violence traumatisante et sans limites de la guerre obsède sa mémoire, avec force précision et réalisme cru. Après plus de deux mois de siège intense, sans compter les épidémies, les Romains finiront par plier. Bilan : pour 73 jours de siège, des dizaines de milliers de morts, les principaux chefs exécutés et les civils réduits en esclavage.

 

Ce n’était pas  la der des ders… elle non plus.

 

 

Christelle Laizé et Philippe Guisard

 

 

 

 

 


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