Chroniques anachroniques - Coupe hipster : c’est le moment !

            S’il y a un moment pour tout selon la litanie quasi exhaustive de l’Ecclésiaste (3, 1-15), plus rare et plus subtil se présente le bon moment, l’occasion à saisir, l’instant décisif ou l’action humaine efficace, pertinente et juste. Cette articulation harmonieuse entre temps et action touche bien des domaines : Thémistocle à Salamine, Bonaparte à Austerlitz ou Waterloo, De Gaulle à Londres, décider le jour du débarquement, faire passer une loi, trouver l’ouverture chez l’adversaire au sport, prononcer le mot qui fait mouche, déclarer sa flamme, sortir la tarte du four… ou écrire une chronique. Les Grecs subsumaient ces multiples temps opportuns du quotidien, de la petite comme de la grande Histoire, par une notion qui leur est propre, le kairos.

            Au IIIe av. J.-C. Lysippe, par une sculpture animée et Posidippe de Pella par une épigramme décrivant cette sculpture ont recours à l’allégorie artistique pour mieux saisir le presque insaisissable kairos.

εἰς ἄγαλμα τοῦ Καιροῦ

 τίς πόθεν ὁ πλάστης; Σικυώνιος. οὔνομα δὴ τίς ;

 Λύσιππος. σὺ δὲ τίς ; καιρὸς ὁ πανδαμάτωρ.

 τίπτε δ᾽ ἐπ᾽ ἄκρα βέβηκας ; ἀεὶ τροχάω. τί δὲ ταρσοὺς

ποσσὶν ἔχεις διφυεῖς ; Ἵπταμ᾽ ὑπηνέμιος.

 χειρὶ δὲ δεξιτερῇ τί φέρεις ξυρόν ; ἀνδράσι δεῖγμα,

ὡς ἀκμῆς πάσης ὀξύτερος τελέθω.

 ἡ δὲ κόμη, τί κατ᾽ ὄψιν ; Ὑπαντιάσαντι λαβέσθαι.

 νὴ Δία, τἀξόπιθεν δ᾽ εἰς τί φαλακρὰ πέλει ;

 τὸν γὰρ ἅπαξ πτηνοῖσι παραθρέξαντά με ποσσὶν

οὔτις ἔθ᾽ ἱμείρων δράξεται ἐξόπιθεν.

 τοὔνεχ᾽ ὁ τεχνίτης σε διέπλασεν ; εἵνεκεν ὑμέων,

ξεῖνε : καὶ ἐν προθύροις θῆκε διδασκαλίην.

-D’où est le sculpteur ?-De Sicyone.- Quel est son nom ? -Lysippe. –Toi, qui es-tu ?-Kairos, le maître du monde. -Pourquoi marches-tu sur la pointe des pieds ?- Sans cesse je cours.- Pourquoi as-tu des talonnières à chaque pied ?-Je vole comme le vent. –Pourquoi tiens-tu de la main droite un rasoir ? –Pour montrer aux hommes que moi, Kairos, je suis plus aigu et plus rapide que tout tranchant. –Pourquoi ta chevelure est-elle ramenée par devant ? –Pour qu’on la saisisse quand on me rencontre, par Zeus. –Mais pourquoi es-tu chauve par derrière ? –Afin que, une fois que mes pieds ailés m’ont emporté, nul ne puisse me saisir par derrière, quelque désir qu’il en ait.- Pourquoi l’artiste t’a-t-il sculpté ?-Pour vous, étranger, il m’a placé à l’entrée pour vous instruire.

Posidippe de Pella, Anthologie palatine, 16, 275

Trad. Monique Trédé-Boudmer, Kairos. L’à-propos et l’occasion, Les Belles Lettres, 2015.

 

            La virtuosité d’esthétique très alexandrine consiste, par le mouvement dialogué de la parole, à mimer ce terme intraduisible « qui désigne la circonstance à saisir dans sa globalité : non pas seulement l’instant propice, mais le lieu critique, l’interstice où l’articulation qui permettent et parfois même sollicitent l’intervention » (B. Saint Girons, Le Sublime de l’Antiquité à nos jours, Paris, 2005, p. 31). Le pragmatique de cette notion est vraisemblablement un des premiers jalons vers la fulgurance du sublime, ce sommet entre deux abysses (juste avant c’est trop tôt, juste après c’est trop tard). « Connais Kairos » est l’une des sentences des Sept Sages de la Grèce, à l’image du « Connais-toi toi-même » delphique. Pindare chante « rien ne vaut mieux que de connaître Kairos » (Olympiques 13, 48). Une longue tradition lyrique, mais aussi tragique (Sophocle, Électre, 75 sqq.) et rhétorique (Isocrate, À Nicoclès, 33) affirme que savoir profiter des circonstances manifeste un haut degré de la sagesse. Cette image chevelue connaîtra une longue postérité au Moyen Âge en France et en Italie. Elle se justifierait en grec par la racine *ker « couper », idéal pour ce temps tranchant, comme pour le fil de la vie tranchée (cf. les Kères). Mais qu’en est-il des occasions, bien plus nombreuses, ratées ? Ce qu’il aurait fallu faire ? Être dans l’anticipation, la prévision, la clairvoyance, et peut-être dans les bonnes grâces de la Fortune. Il faut croire que les mêmes cheveux de l’opportunité empêchent aussi de reconnaître l’occasion quand elle passe, ailée.

            En fait, pour conclure, que vous soyez cheveux ras, coupe au bol, avec nattes, tresses, chignon ou mèches, l’occasion est toujours tirée par les cheveux ! Méfiez-vous simplement des perruques…


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