Chroniques anachroniques - D’Instagram extraverti au selfie philosophique

            Pour nos contemporains, le bonheur de l’été est ailleurs. On imagine devoir partir pour s’aérer, se recréer, faire le vide vers des destinations parfois lointaines ou tout à fait exotiques. Le balai des vacanciers rythme les mois de juillet et d’août sur bien des continents. Les transporteurs s’activent, les voyages pullulent dans une effervescence frénétique dont témoigne l’excitation photographique des vacanciers.

            Une décennie après la fin des guerres civiles, en cette fin des années vingt avant Jésus-Christ, le poète Horace adresse à un certain Bullatius, parti voyager en Orient, une épître sur le voyage précisément.

Quid tibi uisa Chios, Bullati, notaque Lesbos,

quid concinna Samos, quid Croesi regia Sardis,

Zmyrna quid et Colophon? Maiora minoraue fama,

cunctane prae Campo et Tiberino flumine sordent?

An uenit in uotum Attalicis ex urbibus una?

An Lebedum laudas odio maris atque uiarum?

Scis Lebedus quid sit: Gabiis desertior atque

Fidenis uicus; tamen illic uiuere uellem,

oblitusque meorum, obliuiscendus et illis,

Neptunum procul e terra spectare furentem.

Sed neque qui Capua Romam petit, imbre lutoque

aspersus uolet in caupona uiuere; nec qui

frigus collegit, furnos et balnea laudat

ut fortunatam plene praestantia uitam;

nec si te ualidus iactauerit Auster in alto,

idcirco nauem trans Aegaeum mare uendas.

Incolumi Rhodos et Mytilene pulchra facit quod

paenula solstitio, campestre niualibus auris,

per brumam Tiberis, Sextili mense caminus.

Dum licet ac uoltum seruat Fortuna benignum,

Romae laudetur Samos et Chios et Rhodos absens.

Tu quamcumque deus tibi fortunauerit horam

grata sume manu neu dulcia differ in annum,

ut quocumque loco fueris uixisse libenter

te dicas ; nam si ratio et prudentia curas,

non locus effusi late maris arbiter aufert,

caelum, non animum mutant, qui trans mare currunt.

Strenua non exercet inertia ; nauibus atque

quadrigis petimus bene uiuere. Quod petis, hic est,

est Vlubris, animus si te non deficit aequus.

 

Que t’a-t-il semblé de Chios, Bullatius, et de la célèbre Lesbos ? De Sardes, capitale de Crésus ? De la coquette Samos ? De Smyrne et de Colophon ? Au-dessus ou au-dessous de leur réputation, sont-elles toutes peu de chose à tes yeux  auprès du Champ de Mars et du Tibre ? Ou bien une des villes que possédait Attale fixe-t-elle tes yeux ? Ou bien vantes-tu Lébédos en haine de la mer et des voyages ? Tu sais ce qu’est Lébédos : un bourg plus désert que Gabies et que Fidènes ; pourtant, j’y vivrais volontiers et, volontiers, oubliant mes amis, me faisant oublier d’eux, j’y contemplerais au loin, du rivage, Neptune en fureur. Mais celui qui se rend de Capoue à Rome, trempé de pluie et de boue, ne passera point volontiers sa vie à l’auberge ; celui que le froid a pénétré ne vante point les étuves et les bains comme suffisant à faire le bonheur de la vie ; et, si un Auster violent te ballottait au large, tu ne vendrais point pour cela ton navire sur l’autre rive de la mer Égée. À l’homme dont la situation est intacte, la belle Rhodes et la belle Mytilène conviennent comme un gros manteau au solstice d’été, un simple caleçon sous des vents chargés de neige, le Tibre au solstice d’hiver, le feu d’une cheminée au mois de Sextilis. Tant que nous le pouvons et que la Fortune conserve un visage bienveillant, restons à Rome et vantons Samos, Chios et Rhodes de loin. Mais toi, tous les moments de bonheur qu’un dieu aura pu t’envoyer, prends-les d’une main reconnaissante et n’ajourne pas d’année en année les douceurs de l’existence : ainsi, en quelque lieu que tu aies été, tu pourras dire que tu as vécu satisfait ; car, si la raison et la sagesse peuvent seules emporter les soucis, si le lieu qui commande une vaste étendue de mer n’y peut rien, ceux-là changent de climat et non d’âme qui courent au delà de la mer. Une indolence agitée nous tourmente ; nous allons à la poursuite du bonheur sur des navires, sur des chars à quatre chevaux. Ce que tu  poursuis ici, est à Ulubres si l’égalité d’âme ne te manque pas.

 

Texte établi et traduit par F. Villeneuve

Horace, Épîtres, I, 11

 

            L’originalité de cette missive réside dans le paradoxe que, sous l’apparence d’une demande d’informations, Horace évoque les lieux parcourus par Bullatius, dans une carte postale inversée. En effet, Bullatius a le bonheur de se rendre dans des hauts lieux de l’hellénisme : Lesbos, patrie d’Alcée et de Sappho, des richesses de la capitale de Crésus, Éphèse aux sites enchanteurs, Rhodes, Mytilène, Samos, Chios…bref, des lointains merveilleux et aussi insulaires qui tranchent avec la banlieue de Rome et les bleds du Latium, Gabiès, Ulubres. Il est vrai qu’il existait, bien avant aujourd’hui, de véritables circuits touristiques, dans le bassin méditerranéen.

            Mais, le sage Horace ramène le voyageur à soi, par la sagesse et la mesure épicurienne. De fait, nous emportons nos problèmes dans nos bagages : Tecum sunt quae fugis, « ce que tu fuis est avec toi », écrira le stoïcien Sénèque dans ses Lettres à Lucilius CIV, 20 ! S’il est des chemins à parcourir, ils sont intérieurs (et sont moins onéreux).

À l’heure où vous vous apprêtez à écrire encore de poétiques cartes postales (mais à l’endroit), il est bon de se souvenir que ce fut Auguste qui créa et organisa le service de poste publique, qui sera élargi, plus tard, à l’usage des particuliers. Sinon, il ne vous nuira pas d’être épicurien !

 


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