Chroniques anachroniques - Damnatio memoriae

Cet automne, le Courrier international consacrait un numéro à ce « passé qui dérange » (n°1405 du 5 au 11 octobre 2017), faisant écho à une vague actuelle qui juge l’Histoire à l’aune de valeurs anachroniques, prétend la juger, la condamner et la vouer à l’oubli. Elle touche notamment aux périodes coloniales et à la question raciale. N’a-t-on pas vu tout dernièrement en France une pétition lancée par le CRAN et son président Louis-Georges Tin pour éradiquer de la mémoire publique la figure de Colbert lui-même (sic).

            Cette forme de damnatio memoriae prend ses racines dans l’Antiquité. Le biographe Plutarque en rappelle un exemple fameux en la personne de Marc-Antoine, quand il évoque l’assassinat de Cicéron.

τὴν δὲ κεφαλὴν ἀπέκοψαν αὐτοῦ καὶ τὰς χεῖρας, Ἀντωνίου κελεύσαντος, αἷς τοὺς Φιλιππικοὺς ἔγραψεν. αὐτός τε γὰρ ὁ Κικέρων τοὺς κατ´ Ἀντωνίου λόγους Φιλιππικοὺς ἐπέγραψε, καὶ μέχρι νῦν τὰ βιβλία Φιλιππικοὶ καλοῦνται. Τῶν δ´ ἀκρωτηρίων εἰς Ῥώμην κομισθέντων, ἔτυχε μὲν ἀρχαιρεσίας συντελῶν ὁ Ἀντώνιος, ἀκούσας δὲ καὶ ἰδὼν ἀνεβόησεν, ὡς νῦν αἱ προγραφαὶ τέλος ἔχοιεν. τὴν δὲ κεφαλὴν καὶ τὰς χεῖρας ἐκέλευσεν ὑπὲρ τῶν ἐμβόλων ἐπὶ τοῦ βήματος θεῖναι, θέαμα Ῥωμαίοις φρικτόν, οὐ τὸ Κικέρωνος ὁρᾶν πρόσωπον οἰομένοις, ἀλλὰ τῆς Ἀντωνίου ψυχῆς εἰκόνα. πλὴν ἕν γέ τι φρονήσας μέτριον ἐν τούτοις, Πομπωνίᾳ τῇ Κοΐντου γυναικὶ τὸν Φιλόλογον παρέδωκεν. ἡ δὲ κυρία γενομένη τοῦ σώματος, ἄλλαις τε δειναῖς ἐχρήσατο τιμωρίαις, καὶ τὰς σάρκας ἀποτέμνοντα τὰς ἑαυτοῦ κατὰ μικρὸν ὀπτᾶν, εἶτ´ ἐσθίειν ἠνάγκασεν. οὕτω γὰρ ἔνιοι τῶν συγγραφέων ἱστορήκασιν? ὁ δ´ αὐτοῦ τοῦ Κικέρωνος ἀπελεύθερος Τίρων τὸ παράπαν οὐδὲ μέμνηται τῆς τοῦ Φιλολόγου προδοσίας. Πυνθάνομαι δὲ Καίσαρα χρόνοις πολλοῖς ὕστερον εἰσελθεῖν πρὸς ἕνα τῶν θυγατριδῶν? τὸν δὲ βιβλίον ἔχοντα Κικέρωνος ἐν ταῖς χερσίν, ἐκπλαγέντα τῷ ἱματίῳ περικαλύπτειν? ἰδόντα δὲ τὸν Καίσαρα λαβεῖν καὶ διελθεῖν ἑστῶτα μέρος πολὺ τοῦ βιβλίου, πάλιν δ´ ἀποδιδόντα τῷ μειρακίῳ φάναι λόγιος ἁνὴρ ὦ παῖ, λόγιος καὶ φιλόπατρις“. Ἐπεὶ μέντοι τάχιστα κατεπολέμησεν ὁ Καῖσαρ Ἀντώνιον, ὑπατεύων αὐτὸς εἵλετο συνάρχοντα τοῦ Κικέρωνος τὸν υἱόν, ἐφ´ οὗ τάς τ´ εἰκόνας ἡ βουλὴ καθεῖλεν Ἀντωνίου, καὶ τὰς ἄλλας ἁπάσας ἠκύρωσε τιμάς, καὶ προσεψηφίσατο μηδενὶ τῶν Ἀντωνίων ὄνομα Μᾶρκον εἶναι. οὕτω τὸ δαιμόνιον εἰς τὸν Κικέρωνος οἶκον ἐπανήνεγκε τὸ τέλος τῆς Ἀντωνίου κολάσεως.

 

Suivant l’ordre d’Antoine, on lui coupa la tête et les mains, ces mains avec lesquelles il avait écrit les Philippiques, car c’est ainsi que Cicéron avait intitulé ses discours contre Antoine, qui ont gardé jusqu’à présent le même titre. Lorsque la tête et les mains de Cicéron furent apportées à Rome, il se trouva qu’Antoine procédait à des élections. Ayant appris que ces trophées étaient là, et les ayant vus, il s’écria : « les proscriptions ont maintenant atteint leur terme. » Il ordonna de placer la tête et les mains sur les Rostres au-dessus de la tribune. Ce spectacle fit frissonner les Romains, qui croyaient voir, non pas le visage de Cicéron, mais l’image de l’âme d’Antoine. Cependant il accomplit en cette occasion un acte louable, un seul : il livra Philologus à Pomponia, femme de Quintus. Celle-ci, devenue maîtresse de la personne de l’adolescent, lui infligea de terribles châtiments et l’obligea notamment à se couper les chairs morceau par morceau, à les faire rôtir, puis à les manger. C’est là ce que racontent quelques historiens, mais Tiron, l’affranchi de Cicéron lui-même, ne mentionne même pas du tout la trahison de Philologus. On m’a rapporté que longtemps après, César étant entré chez un de ses petits-fils, celui-ci, qui avait en main un livre de Cicéron, fut saisi de peur et le cacha sous son vêtement ; mais César avait vu le livre, il le prit et en lut debout un long passage, puis le rendit au jeune homme en disant : « c’était un homme éloquent, mon enfant, éloquent et patriote. » Dès qu’il eut définitivement vaincu Antoine, étant lui-même consul, il prit pour collègue le fils de Cicéron, et c’est pendant ce consulat que le Sénat fit enlever les statues d’Antoine, abolit tous ses autres honneurs et décréta en outre qu’aucun des Antonii ne pourrait porter le prénom de Marcus. C’est ainsi que la divinité réservé à la descendance de Cicéron l’achèvement de la punition d’Antoine.

Plutarque, Vies Parallèles, Cicéron, 48, 6-49

Texte établi et traduit par R. Flacellière et E. Chambry, Les Belles Lettres, 1976

            Issue d’une pratique républicaine, la damnatio memoriae présente deux caractéristiques qui ont perduré à l’époque impériale. Il s’agit d’une décision votée du sénat, dépendante ou non d’un contexte judiciaire, et dont l’exécution intervient dans l’espace public : érasure du nom, destruction des statues, violation du cadavre, privation de sépulture, absence d’évocation par imago lors des funérailles de la parentèle, interdiction aux descendants de prendre le praenomen.

            Tous les condamnés de mémoire n’ont pas subi la panoplie des sanctions de la cité. Il n’en demeure pas moins qu’ils furent un certain nombre à les subir, et pas des moindres : Les Gracques, Marc-Antoine, les deux Julie, Séjan…La damnatio frappa aussi des empereurs, Caligula, Néron, Galba, Domitien… et leur entourage, Messaline, Agrippine (sous le règne de son propre fils).

            Les raisons n’en sont pas bien élevées, règlements de compte, concurrence au sein du pouvoir, plus rarement pour des motifs moraux. Cet oubli imposé est une pratique vieille comme le monde, puisque les Égyptiens burinaient aisément les cartouches et représentations de leurs prédécesseurs pharaons.

            Bien que l’anachronisme nous soit cher, n’y a-t-il pas une certaine vanité autoritaire à imposer une seule lecture de l’histoire ? L’histoire est tout autant oubli que souvenir. Faudra-t-il interdire la lecture de certains auteurs antiques sous prétexte qu’ils avaient des esclaves, même s’il les traitait bien (Pline, Lettres, VIII, 16) ? Ou tel philosophe des Lumières sous prétexte qu’il ne payait pas ses gens à la hauteur d’un SMIC ?

           

 

 


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