Chroniques anachroniques - La mer, la mer !

Qui, enfant, ne se souvient pas, après un long périple dans une voiture surchauffée, un train bondé, ou un avion turbulent, s’être exclamé, en apercevant furtivement un coin d’une mer bleue : « la mer ! la mer ! » ? Dans ce vocable, explosaient l’allégresse comprimée par une année et un long trajet d’attente, l’apparition guettée du miracle, l’horizon ouvert sur des aventures tout odysséennes (« bergère d’azur infinie… », chante Trenet).

Pour des générations d’hellénistes, ce double cri est indissociable du « thalatta, thalatta » que poussèrent les Grecs en découvrant enfin la Mer Noire au point de résumer et de symboliser l’Anabase de Xénophon.

ἐπειδὴ δὲ βοὴ πλείων τε ἐγίγνετο καὶ ἐγγύτερον καὶ οἱ ἀεὶ ἐπιόντες ἔθεον δρόμῳ ἐπὶ τοὺς ἀεὶ βοῶντας καὶ πολλῷ μείζων ἐγίγνετο ἡ βοὴ ὅσῳ δὴ πλείους ἐγίγνοντο, ἐδόκει δὴ μεῖζόν τι εἶναι τῷ Ξενοφῶντι, καὶ ἀναβὰς ἐφ᾽ ἵππον καὶ Λύκιον καὶ τοὺς ἱππέας ἀναλαβὼν παρεβοήθει· καὶ τάχα δὴ ἀκούουσι βοώντων τῶν στρατιωτῶν - θάλαττα θάλαττα καὶ παρεγγυώντων. ἔνθα δὴ ἔθεον πάντες καὶ οἱ ὀπισθοφύλακες, καὶ τὰ ὑποζύγια ἠλαύνετο καὶ οἱ ἵπποι. ἐπεὶ δὲ ἀφίκοντο πάντες ἐπὶ τὸ ἄκρον, ἐνταῦθα δὴ περιέβαλλον ἀλλήλους καὶ στρατηγοὺς καὶ λοχαγοὺς δακρύοντες. καὶ ἐξαπίνης ὅτου δὴ παρεγγυήσαντος οἱ στρατιῶται φέρουσι λίθους καὶ ποιοῦσι κολωνὸν μέγαν. ἐνταῦθα ἀνετίθεσαν δερμάτων πλῆθος ὠμοβοείων καὶ βακτηρίας καὶ τὰ αἰχμάλωτα γέρρα, καὶ ὁ ἡγεμὼν αὐτός τε κατέτεμνε τὰ γέρρα καὶ τοῖς ἄλλοις διεκελεύετο. μετὰ ταῦτα τὸν ἡγεμόνα οἱ Ἕλληνες ἀποπέμπουσι δῶρα δόντες ἀπὸ κοινοῦ ἵππον καὶ φιάλην ἀργυρᾶν καὶ σκευὴν Περσικὴν καὶ δαρεικοὺς δέκα· ᾔτει δὲ μάλιστα τοὺς δακτυλίους, καὶ ἔλαβε πολλοὺς παρὰ τῶν στρατιωτῶν. κώμην δὲ δείξας αὐτοῖς οὗ σκηνήσουσι καὶ τὴν ὁδὸν ἣν πορεύσονται εἰς Μάκρωνας, ἐπεὶ ἑσπέρα ἐγένετο, ᾤχετο τῆς νυκτὸς ἀπιών.

Comme les cris grandissaient à mesure qu’on approchait, que les gens qui ne cessaient d’arriver se précipitaient en hâte vers ceux qui ne cessaient de crier, et que la clameur devenait plus retentissante à mesure que grandissait leur nombre, Xénophon jugea qu’il se passait quelque chose qui n’était pas ordinaire ; il saute sur son cheval, prend avec lui Lykios et ses cavaliers, s’élance au secours. Et voilà que bientôt ils entendent les soldats qui criaient : « La mer ! La mer ! » Le mot volait de bouche en bouche. Tous prennent alors leur élan, même ceux de l’arrière-garde ; les attelages couraient, et aussi les chevaux. Quand tout le monde fut arrivé sur le sommet, alors ils s’embrassaient les uns les autres, ils embrassaient aussi les stratèges et les lochages, en pleurant. Et tout à coup, sans qu’on sût qui en avait donné l’ordre, les soldats apportent des pierres et dressent un grand tertre. Ils y accumulent en tas des peaux de bœuf non tannées, des bâtons et les boucliers d’osier qu’ils avaient capturés. Le guide lui-même mettait les boucliers en morceaux et invitait les autre à en faire autant. Ensuite les Grecs renvoient ce guide, après lui avoir donné sur la masse commune un cheval, une coupe d’argent, un vêtement perse et dix dariques. Ce qu’il demandait surtout aux soldats, c’étaient leurs anneaux et il en reçut d’eux un grand nombre. Il leur montra un village pour y camper et la route qui les mènerait chez les Macrons, puis le soir venu il s’en alla et disparut dans la nuit.

Xénophon, Anabase, IV, 7, 23-27 texte établi et traduit par Paul Masqueray

 

Rappelons les faits : en 401 av. J.-C., Cyrus le Jeune, fils du roi de Perse Darius II, décide d’une expédition contre son frère aîné Artaxerxès II, devenu roi. Pour mener à bien sa campagne, il fait appel à dix mille mercenaires grecs, dont Xénophon. Mais Cyrus trouve la mort, dans la victoire, à la bataille de Cunaxa, près de Babylone, de sorte que, à l’instigation de Xénophon lui-même, l’armée fait retraite et, par une marche à l’intérieur des terres, littéralement anabase (correspondant aux six premiers chapitres du livre I) parvient aux environs de Trapézonte, colonie grecque de la Mer Noire.

La force de l’exclamation tient au fait que Xénophon est témoin direct de cette scène rapportée dans cette sorte de journal de route, au fait que les Grecs avaient vécu de grandes souffrances, le découragement, la crainte, la neige et le froid, de violents combats dans les montagnes d’Arménie, et surtout au fait que peu de Grecs habitaient à plus de trente kilomètres de la mer. Dans ses multiples perceptions, et bien que le milieu marin soit inhospitalier, la mer est un Mare Nostrum pour les Grecs comme pour les Romains. Le double thalatta, dont l’étymologie obscurément archaïque, vaut patrie…donc, retour chez soi…c’est-à-dire pas de vacances ! D’aucuns emploient la célèbre formule de Xénophon pour exprimer un soulagement après avoir encouru un risque ou un danger, ou bien pour signifier l’objectif atteint. Mais c’est surtout ce vaste imaginaire émotionnel de la mer profondément grec qui a vraisemblablement inspiré certaine émission, enclose dans le petit écran.

 

 


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