Dialogue des Arpenteurs - Extrait

Voici les premières lignes du Dialogue des arpenteurs d'Anton Beraber. 

 

Destinée leur versait du café et les quatre vieux regardaient sans rien dire. Elle avait sa manière, prudemment, presque goutte à goutte, car les verres étaient fêlés et le café servi brûlant. L’exiguïté de l’arrière-cuisine semblait accroître la solennité de ces gestes simples, mille fois répétés, fragiles et immuables comme les verres. S’il arrivait qu’elle frôlât une épaule, un bras, on suspendait son souffle à ce contact obscurément espéré, et pendant l’éternité que ce rien durait, imbécile tout-à-coup, on se demandait si par hasard St Pierre nous retrancherait ce péché-là.

C’était la fin du jour et, dans la grande salle qu’on devinait à côté, les derniers clients suppliaient qu’on allongeât leur ardoise. Les vieux n’écoutaient déjà plus ; ils allumaient des cigarettes, l’esprit tout à leurs comptes à rebours, les yeux posés sur la jeune fille qui les servait. Quand elle s’en alla, ils parlèrent un peu des poètes – qu’ils n’aimaient guère – se turent de nouveau, sortirent un jeu de cartes qu’ils n’ouvrirent pas.

Ce fut Yannis, le propriétaire des lieux, qui aborda le sujet. Je ne sais par quel bout il le prit – on m’a rapporté cette conversation bien après – mais il y a fort à parier qu’il s’y mit à contrecœur, pour éviter qu’on parlât à nouveau des poètes, qui finissent toujours par l’apprendre et en tirent si rapidement orgueil.

« C’était vers 18.. , dans le Nord, dans les montagnes. Avant la guerre. Le vieil empire qui gardait cela jusqu’alors avait des râles terribles qui nous rendaient tous malades parce qu’on les entendait de loin, malgré tous les efforts qu’on avait faits, des siècles durant, pour ne pas s’en apercevoir. C’est comme le broc de la cantine : le premier à se plaindre qu’il est vide doit se taper de l’aller remplir, alors ne personne ne dit rien et personne ne boit. Les peuples avaient poussé la combine jusqu’au bout, sans se plaindre, en chien de faïence, sans boire non plus, persuadés qu’ils échapperaient à leurs responsabilités. En vain : peu à peu, à grands fracas ou plus clandestinement, la puissance étrangère s’était retirée de chez nous comme une marée descendante et désormais les crabes se voyaient tenus de partager le sable qu’on leur rendait.

 

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