Dialogue des arpenteurs - Un extrait d'amour et de cigarette

Un extrait du Dialogue des arpenteurs d'Anton Beraber, nouvelle exclusivité à télécharger gratuitement sur La vie des Classiques au format PDFEPUB ou MOBI.

 

L’après-midi toucha à sa fin et, quelque part au fond de la vallée, le rapide de dix-sept heures s’ébranla vers la sous-préfecture. Nous avions dépassé le col, la pente nous entraînait Dieu sait où et je me demandais s’il me serait encore possible, plus tard, d’accuser l’imprécision de la carte. La jeune fille revint vers moi et s’excusa, il était bien tard, bien sûr que le village était loin, que son pauvre grand-père avait combattu le Turc, le Bulgare et le Serbe, et parfois les trois à la fois, et bien sûr que tout ça ne se faisait pas en plein milieu du village, mais qu’il ne méritait peut-être pas tous ces efforts. Je pouvais repartir maintenant, si je voulais, m’en tenir là, j’avais déjà assez fait, mais elle, elle allait continuer toute seule, et tant pis si elle dormait toute seule sous un olivier ; elle ôterait sa jupe et s’enroulerait dedans comme dans une couverture ; elle n’avait presque pas peur. J’étais embêté, dame ! Je commençais de sentir l’affaire, le chargé de secteur qui demanderait des comptes, les problèmes. Mais la perspective de la laisser seule dans la nuit me serrait le cœur, et peut-être aussi la vision de cette jupe qu’elle enlève, son petit rire quand elle fait ça, « oh, vous m’avez tellement aidée !» et son souffle innocent dans mon cou quand elle dort. Mon cœur n’était qu’une braise rougeoyante, prête à me tomber de la poitrine, à traverser le sol jusqu’au noyau de la Terre, et tout péterait. Aujourd’hui encore, chaque fois que je raconte ça, je dois changer de chemise.

Voyant que je ne répondais rien, elle continua sur le chemin, tournant le dos au village, et nous commençâmes à descendre la colline. C’était l’heure où, le soleil passant l’horizon, la terre rayonne maintenant son spectre propre, inexplicable, dans lequel les oliviers bleuissent et disparaissent ; c’était un autre monde qu’aujourd’hui, il y avait encore des étoiles et les songes trouvaient dans leur pâleur vacillante un inépuisable fortifiant ; il y avait encore des jeunes filles marchant la nuit dans les collines ; il y avait encore l’odeur de leur cheveux devant vous, que vous ne voyez plus mais qui prennent, pour les jeunes gens d’alors, toutes les apparences du destin. Tout cela, quoiqu’on en dise, a passé.

On ne pouvait plus rien voir, mais nous ne nous sommes pas arrêtés. Je lui ai dit que je la trouvais belle. Elle a parlé de ce grand-père, qu’il serait tellement content quand on en aurait fini, que la terre de la patrie est légère à ses héros, que j’étais une sorte de héros moi-même – comme elle les imaginait du moins, quand on lui racontait ce genre d’histoires. Je lui ai murmuré des mots très tendres, que je disais pour la première fois. Elle a parlé des exploits que le grand-père et moi-même accomplissions si facilement ; à n’en pas douter, nous aurions été très proches : le même bois, comme on dit. Je lui ai demandé si elle accepterait de se marier avec moi. Elle a dit qu’on allait tracer la frontière juste après, très près d’ici, sûrement pas plus loin que la rivière parce que les gens d’ici ne la traversaient jamais.

Je ne sais pas combien de temps je l’ai suivie. Longtemps. Cette histoire, j’y ai repensé souvent : c’était mes débuts. J’ai connu l’aventure, la vraie, plus tard, et la guerre aussi – je pourrais vous parler du sacrifice, du miracle, du sublime, tout ce qu’un vieillard doit pouvoir raconter sous peine de n’avoir pas vraiment vécu. J’ai vraiment vécu. Chose curieuse, cependant : cette promenade, cette nuit, elle me reste comme le souvenir d’une de ces maladies d’enfance, une fièvre ancienne que vous hésitez à compter pour une expérience de plus, car ceux qui vous félicitent d’avoir guéri finalement semblent mentir ; il manque en vous des pans entiers, et vous ne sauriez dire exactement ce qu’on vous a enlevé cette nuit-là.

Quand elle m’avertit qu’on était arrivés, que c’était le bon endroit, nous avions de beaucoup dépassé la rivière. Elle a récité, je crois, une prière d’enfant, quelque chose pour les Pâques mais ce devait être la seule qu’elle connaissait. Puis elle s’est allongée dans l’herbe et elle s’est endormie. Moi, j’ai compris qu’on avait beaucoup marché, j’ai sortis les instruments et j’ai pris un nouveau point, à la vieille manière, avec les étoiles. Quand j’en eus fini, je l’ai réveillée et nous sommes rentrés au village. C’était loin. On est arrivés au petit jour.

Commentaires

Des personnages à la Buzzati, une langue littéraire et orale à la fois, une chute superbe.