Entretien autour du Traité du Ciel d'Aristote

Entretien avec Micheline Decorps, Victor Gysembergh et les directeurs de la collection La Roue à Livres autour du Traité du Ciel d'Aristote (à paraître en janvier 2017)..

 

1. La parution du Traité du Ciel est un événement : pourquoi ?

Michel Federspiel a travaillé pendant près de quatre décennies au Traité du ciel ainsi qu’aux dix traités pseudo-aristotéliciens qui vont suivre, et qui reçoivent ici leur première traduction française. « La Roue à Livres » a le plaisir et l’honneur d’accueillir dans une série particulière ce travail monumental, effectué par un savant éminent. L’entreprise a été menée à bien grâce à son épouse Hélène Federspiel, à sa disciple Micheline Decorps-Foulquier, qui nous ont transmis les documents provenant de ses archives, ainsi qu’aux collaborateurs qui ont bien voulu prendre en charge la révision et la mise à jour de chaque volume. Victor Gysembergh, qui s’est chargé du traité Du ciel, répond plus bas aux questions sur ce traité de cosmologie qui a connu une influence exceptionnelle. (M. C. et A. C.-S., directeurs de « La Roue à Livres »)

 

2. Qui était Michel Federspiel ?

Ancien normalien et agrégé de grammaire, Michel Federspiel a enseigné la langue grecque à la faculté des lettres de Clermont-Ferrand depuis sa nomination dans cet établissement en 1966. Amoureux de la terre d’Auvergne, il n’a jamais voulu la quitter, faisant ainsi le bonheur de tous ses étudiants et disciples. Il a consacré sa vie à l’enseignement et à la recherche. Son domaine de prédilection est celui des textes philosophico-mathématiques, dont il a toujours cherché à révéler les structures linguistiques. En témoignent ses nombreux articles sur le fonctionnement de la langue mathématique grecque classique ; outre ses traductions d’Aristote et du pseudo-Aristote, on lui doit de nombreuses traductions, dont la seconde traduction française des Livres grecs des Coniques du grand mathématicien hellénistique Apollonius de Perge, et la première traduction française de son commentateur Eutocius d’Ascalon. (M. D.-F.)

 

3. Dans l’ouvrage sont posées des questions aussi essentielles qu’énormes : l’univers est-il fini ou infini ? éternel ? immortel ? un ou multiple ? Comment Aristote a-t-il les moyens d’y répondre ?

Aristote aborde en effet des questions intemporelles et incontournables pour quiconque s’intéresse à la cosmologie, à la nature du monde dans lequel nous vivons. La particularité de l’approche aristotélicienne est de combiner un appareil conceptuel extraordinairement puissant et une connaissance intime des travaux scientifiques de son temps. Ainsi, Aristote prend position par rapport aux traditions savantes de Babylonie, d’Ionie et de Grande Grèce, et bien sûr par rapport à celles de son maître Platon et de l’Académie platonicienne à Athènes. Même si Aristote ne cite pas nommément ce savant polymathe, le traité Du ciel révèle en particulier l’influence d’Eudoxe de Cnide, le plus grand homme de science de son temps – qui fera bientôt l’objet d’un volume aux Belles Lettres. En appliquant son génie spéculatif et sa propre expérience scientifique à ces différentes traditions, Aristote se donne les moyens d’apporter aux grandes questions héritées du passé des réponses nouvelles, et qui font système entre elles. (V. G.)

 

4. Que désignent les « études καθόλου » ?

Καθόλου, qu’on traduit par « universel », veut dire littéralement : « qui concerne la totalité ». Dans le Du ciel, comme l’a montré Michel Federspiel dans son introduction, les « études καθόλου » complètent les études particulières. Il s’agit de raisonnements portant sur un ensemble d’objets considérés à leur plus haut degré de généralité, plutôt que sur des objets déterminés. Un tel niveau d’abstraction entraîne des registres argumentatifs qui relèvent de la « dialectique ». (V. G.)

 

5. Deux autres « monstres sacrés » de la pensée sont abordés dans le traité, la place et la forme de la Terre dans l’espace ainsi que l’harmonie des sphères. Qu’en dit Aristote ?

Après avoir rendu compte des théories de ses prédécesseurs, Aristote cherche à montrer que la Terre est une sphère qui repose au centre de l’univers. Pour ce faire, il emploie des arguments de deux ordres : ceux tirés de l’expérience, et notamment des observations astronomiques, mais aussi d’autres fondés sur les présupposés métaphysiques de son propre système. En effet, pour Aristote, le lieu naturel de l’élément « terre » est le centre, et il s’ensuit que la Terre est au centre du monde. Ce qui est admirable, c’est que de tels présupposés, intenables aujourd’hui, côtoient une estimation de la circonférence de la Terre à 400 000 stades, c’est-à-dire environ 70 000 km. Aristote donne ainsi, pour la première fois à notre connaissance, le bon ordre de grandeur pour cette valeur. Quant à la théorie pythagoricienne de l’harmonie des sphères, Aristote la réfute avec un argument de sens commun : la musique des sphères n’existe pas puisque nous ne l’entendons pas ! Plus fondamentalement, il considère que les sphères célestes ne sont pas soumises au frottement qui, selon les pythagoriciens, produit leur musique. (V. G.)

 

6. Quelle est la valeur de cet enseignement au regard de l’état des connaissances scientifiques ? Que nous apporte aujourd’hui la lecture de ce texte d’Aristote ?

Il va de soi qu’on ne lit pas le traité Du ciel d’abord pour l’exactitude de ses théories particulières. Les savants de l’époque faisaient face, dans le domaine de la cosmologie, à des obstacles difficilement imaginables. La cosmologie scientifique à l’époque d’Aristote était l’affaire de quelques poignées d’hommes, appartenant le plus souvent aux classes aisées, qui y consacraient leur fortune et leurs loisirs. Leurs instruments d’observation étaient rudimentaires et, plus encore, les institutions modernes de la recherche scientifique n’existaient pas.

Pourtant, les programmes de recherche qu’ils ont formulés sont remarquables pour leur envergure et les méthodes sur lesquelles ils s’appuient : il s’agit de produire, à partir d’une étude fine de la réalité empirique, mais sans se priver des outils les plus abstraits, une théorie totalisante de la réalité. C’est le résultat d’une liberté de pensée exceptionnelle pour l’Antiquité, permise par les conditions socio-économiques et politiques de la démocratie athénienne. Chaque homme libre (ce qui excluait quand même les femmes et les esclaves…) était encouragé à discuter et à remettre en cause les idées reçues, dans tous les domaines, avec pour seul critère la recherche de la vérité, laquelle n’était plus l’apanage d’un clergé ou d’une aristocratie.

Le Du ciel est donc un des plus anciens textes dans lesquels on voit la pensée scientifique à l’œuvre. Voilà pourquoi il appartient au patrimoine culturel de l’humanité, au même titre que les textes scientifiques de la Chine, de l’Inde ou de la Mésopotamie antiques. On pourra bien en découvrir toujours plus sur la nature de l’univers ou sur les débuts de l’aventure scientifique, le texte d’Aristote restera toujours irremplaçable. (V. G.)

 

7. Quelle est sa portée dans l’histoire des sciences ?

Les hommes de science n’ont jamais cessé de consulter le traité Du ciel. Aristote a toujours exercé une grande influence sur la pensée cosmologique, pour le meilleur et pour le pire : si son œuvre a parfois été réduite à un fossile scolastique, elle a aussi été décisive pour al-Kindi, Thomas d’Aquin, Kepler, Galilée ou Newton, et continue à inspirer les chercheurs aujourd’hui. Même Stephen Hawking, dans sa Brève histoire du temps, prend le traité Du ciel comme point de départ ! (V. G.)

 

8. On dit que comprendre la théorie du vrai chez Aristote est plus facile que lire le vrai Aristote, pourquoi ? Quels sont les problèmes liés à l’édition du texte d’Aristote ?

La tradition manuscrite d’Aristote est incroyablement foisonnante, et surtout elle a attiré dès l’Antiquité les plus grands savants, qui se sont empressés de corriger les textes selon leur propre conception de l’aristotélisme. Ainsi, la critique textuelle moderne doit combattre non seulement les déformations du texte issues des processus habituels de corruption textuelle, mais encore, bien plus que dans d’autres cas, les interventions plus ou moins bien intentionnées qu’ont effectuées les éditeurs et critiques depuis l’époque hellénistique jusqu’à nos jours. Aujourd’hui, il y a notamment beaucoup à attendre des traductions et commentaires en arabe et en latin, qui reflètent souvent un texte plus ancien et moins altéré que les manuscrits grecs, et des recherches à ce sujet sont d’ailleurs en cours sous la direction de Marwan Rashed. (V. G.)

 

9. Des « œuvres complètes » d’Aristote sont-elles envisageables ?

Non, parce qu’une très grande partie de l’œuvre d’Aristote ne nous est pas parvenue ! On a simplement des traces – des fragments – de ses œuvres « exotériques », celles qui étaient destinées à la publication. En revanche, son œuvre « ésotérique », qui était réservée à ses disciples, est (partiellement) conservée. Ce n’est donc qu’une maigre partie de l’œuvre d’origine qui nous a été transmise. De surcroît, même parmi les œuvres qui nous sont parvenues et forment aujourd’hui un « corpus », toutes en réalité ne sont pas d’Aristote : de nombreux traités sont considérés comme inauthentiques par les modernes. C’est le cas des dix traités qui vont suivre la parution du traité Du ciel dans « La Roue à Livres ». Le corpus d’Aristote est en effet resté ouvert, rendu fluide par la tradition. Il y a à cela différentes raisons, expliquées dans la préface du volume. (A. C.-S.)

 

10. Combien de temps a-t-il fallu pour éditer le texte du Traité du ciel, puis le traduire ? Quelles étaient les difficultés rencontrées ?

Michel Federspiel n’a pas édité le texte, mais l’a traduit. Il est difficile de répondre à la question du temps qu’il lui a consacré, car ce travail ne s’est pas fait en continu, Michel Federspiel travaillant parallèlement sur d’autres auteurs et sur ses articles consacrés à la langue des mathématiciens grecs, sujet peu exploré depuis le dictionnaire de la terminologie géométrique de la langue grecque élaboré par son maître, Charles Mugler, paru en 1958. (M. D.-F.)

 

11. Il existe une édition bilingue de Du ciel d’Aristote. Quelle est la différence avec celle-ci ?

La traduction de Michel Federspiel repose sur les meilleures éditions disponibles aujourd’hui, notamment sur celle de Paul Moraux dans la CUF. Celle-ci a toutefois plus de cinquante ans, et le volume de Michel Federspiel introduit certaines corrections textuelles et propose en outre une série de conjectures nouvelles, proposées à la fin de l’Introduction dans une Note sur le texte grec. Sa traduction, entièrement nouvelle, est doublée d’une interprétation qui la commente, bien souvent l’explique et la justifie dans les passages les plus difficiles. (V. G. et A. C.-S.)

 

12. Quels sujets abordent les autres ouvrages prévus après Du ciel ?

Oui, le traité De ciel ouvre une série de cinq volumes : Michel Federspiel avait préparé la traduction commentée de onze traités. Hormis celui-ci, considéré comme authentique, les dix autres traités sont des opuscules qui ne sont plus attribués à Aristote, et sont donc dits « pseudo-aristotéliciens ». Le deuxième volume prévu couvre des textes particulièrement chers à Michel Federspiel (Les Problèmes mécaniques, Des lignes insécables) ; le troisième volume comprendra Des sons, Des couleurs, Du souffle ; le quatrième nous ramènera en partie vers la cosmologie (Du monde, Du vent, Des plantes), et le dernier vers des « pseudo-sciences » (Les Physiognomoniques, Les Histoires merveilleuses). (A. C.-S.)

 

13. S’il fallait ne retenir qu’une idée du traité Du ciel, ce serait laquelle ?

Que l’être humain peut connaître les lois de l’univers : une idée qui, quelque 2 500 ans plus tard, n’a pas fini de déranger ! (V. G.)


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