Entretien avec Guillaume Flamerie : Pourquoi lire Suétone

Guillaume Flamerie vient de publier une nouvelle traduction de Suétone aux Belles Lettres. Voici un entretien exclusif qu'il donne à La Vie des Classiques.

 

Comment  vous présenter ? Latiniste ? Transmetteur de savoir? Classiciste ou historien?

Avant tout, disons que je suis enseignant et lecteur. J’ai suivi des études de lettres classiques. Si je me suis intéressé à l’histoire des idées et à la façon dont certains auteurs (Tite-Live, Florus, Suétone) écrivaient l’histoire, on ne peut pas dire que je sois un historien. Les événements m’intéressent moins pour eux-mêmes que pour la façon dont ils sont rapportés.

 

Comment avez vous rencontré la culture classique?

En lisant des versions pour enfants de l’Iliade, de l’Odyssée et de différentes légendes antiques chez mes grands-parents suisses, qui vivaient à la campagne et chez qui mes journées d’été étaient absorbées en grande partie par la lecture.

 

Vous souvenez du premier texte de Suétone que vous avez lu/traduit? quelle a été votre impression? et aujourd’hui?

Je devais faire un exposé en troisième sur Suétone; je m’étais alors procuré l’édition GF reprenant la vieille traduction de Baudement. Je me rappelle que je n’avais pas tout compris parfaitement, soit à cause de la langue de la traduction parfois un peu vieillie, soit parce que des allusions un peu salaces m’avaient échappé. Certains termes aussi ne m’étaient pas connus et je me suis trouvé incapable de définir « tutélaire » qui se trouvait dans un texte que j’avais lu devant la classe. Néanmoins, j’avais été assez fasciné en découvrant des empereurs si humains.

 

Quelles  différences faites-vous entre comprendre et traduire?

À vrai dire, je ne suis pas certain que la différence soit si importante, tant il est vrai qu’on croit souvent avoir compris un texte et que c’est au moment de le traduire qu’on s’aperçoit qu’en fait, on n’avait pas tout saisi. De mon point de vue, la traduction est donc en quelque sorte la dernière étape de la compréhension et c’est du reste cette vision des choses qui a, entre autres raisons, poussé les fondateurs de la « Collection des Universités de France » à ajouter au texte en langue ancienne une traduction.

 

Dans votre traduction, vous avez (ré)introduit la légère nuance d’humour, ou du moins de distance amusée,  qu’il y a dans les Vitae: Suétone s’amuse en écrivant ses Vitae? Et vous, en les traduisant?

Je pense que Suétone s’efforçait généralement de mettre ses fiches en ordre, et il a apparemment ajouté çà et là des traits d’humour, qui demeurent plutôt minoritaires. De mon côté, en toute franchise, j’ai plutôt le souvenir de plusieurs étés entiers passés à traquer toutes les fautes que contenaient mes premiers jets, ce qui n’est pas précisément l’idée que je me fais de l’amusement ! J’espère qu’il ne reste pas trop de bévues, mais je n’ai pas encore osé rouvrir mon travail une fois celui-ci imprimé.

 

Quelles sont les difficultés et les particularités lorsqu’il s’agit de traduire Suétone?

L’une des difficultés principales que j’ai rencontrées est que, Suétone travaillant par rubriques, il arrive qu’il change de sujet ou d’idée à chaque phrase : on ne peut donc pas utiliser le contexte général pour éclairer telle ou telle phrase aussi commodément que pour les historiens plus classiques. Par ailleurs, il évoque souvent des réalités juridiques ou institutionnelles d’une façon certainement claire pour lui-même et pour ses contemporains, mais qui nous est passablement hermétique.

 

Cet auteur a eu mauvaise presse : pourquoi?

Il y a deux raisons principales : du point de vue littéraire, son style a longtemps été jugé plat et sans grand intérêt, à l’image d’un mémoire universitaire (!) ; sur le fond, on lui a reproché son côté « concierge », sa crédulité et son manque de discernement, en mettant sur le même plan anecdotes insignifiantes voire controuvées et tendances de fond.

 

Est-il réellement « une langue de vipère » ? Pourquoi cet acharnement à juger, voire à méjuger?

Tout d’abord, on oublie que si Suétone rapporte certains traits déplaisants de ces empereurs, il est aussi très souvent élogieux, en particulier à l’égard de Titus, de Vespasien, mais aussi d’Auguste. De fait, contrairement à ce que colporte une vulgate tenace, Suétone n’a pas pour but de dénigrer gratuitement, par goût du cocasse, les douze Césars : en réalité, il s’efforce de présenter un bilan de leur règne, factuel certes, mais aussi moral. Les douze Césars sont donc appréciés à l’aune de l’image du prince idéal que se fait Suétone. Je ne suis pas certain qu’on puisse parler d’« acharnement » à juger ou à méjuger : tous les historiens antiques portent, explicitement ou implicitement, un jugement moral sur leur objet d’étude, en particulier lorsqu’il touche à l’histoire nationale.

 

À quel auteur/personnage contemporain pourrait-on le comparer?

Je crains qu’il s’agisse de personnages inconnus du grand public, car ce type d’enquête érudite n’apporte plus la gloire !

 

Aujourd’hui, pourquoi lire Suétone?

Il me semble qu’il est difficile de le lire dans la perspective même où les Vies ont été écrites, tant le lectorat a changé. On le lira donc plutôt pour accéder à une présentation succincte et vivante de douze personnages qui ne se réduisent pas à des archétypes mais qui sont cependant nettement dessinés. Beaucoup d’anecdotes ne se trouvent pas ailleurs, ce qui n’est pas nécessairement le signe qu’elles sont inventées ! Et puis le lecteur adolescent que je fus me souffle qu’il offre un point d’entrée formidable et coloré pour qui ne connaît encore cette période qu’indirectement (à travers des émissions de radio ou de télévision, ou bien encore des cours).

Hors les Vies, a-t-il écrit d’autres ouvrages?

Suétone a en effet eu une production littéraire très importante, dans des domaines fort variés : il s’est intéressé par exemple à certains jeux que pratiquaient les Anciens, à des vêtements, à des termes injurieux… Mais on a pratiquement tout perdu, à l’exception de quelques Vies consacrées à des hommes de lettres.

 

Suétone se voyait-il comme un historien? était-il un historien?

Pour la première question, j’imagine que oui, dans la mesure où il compare régulièrement ses déductions et ses informations à celles d’autres historiens. Pour la seconde question, je dirais aussi que oui, en tenant compte des métodes qu’il emploie et des buts qu’il se fixe : il épluche les sources et entend transmettre des données bien établies, parfois peut-être inédites.

 

Quel était son but?

Ainsi que je l’ai dit plus haut, il voulait à mon avis faire œuvre d’érudit, tout en brossant un tableau du prince idéal, en stigmatisant les travers des mauvais empereurs ou bien exaltant les bons princes.

 

Quelle était sa méthode?

Apparemment, il rassemblait à travers divers sources (témoignages oraux, consultation d’archives et d’ouvrages historiques) le plus grand nombre d’informations possible et les ordonnait ensuite par rubriques : la jeunesse du prince, ses mariages, ses actes de cruauté, sa façon de rendre la justice, etc. Mais il paraît avoir été progressivement pressé par le temps, car les dernières Vies sont plus brèves et reposent sur moins de témoignages écrits – ce qui peut du reste s’expliquer en partie par la proximité temporelle.

 

A-t-il fait des émules?

Oui, plusieurs biographes antiques se réclament de lui ou le citent avec éloges, comme par exemple l’auteur de l’Histoire Auguste. Plus tard, notamment à l’époque des Lumières, on a retenu de lui son intérêt pour l’individu et sa façon très directe de peindre les travers des Grands.

 

De ces douze portraits de César, lequel préférez-vous? Pourquoi?

À vrai dire, il s’agit plutôt d’un triptyque : Galba – Othon – Vitellius, vies qui constituent du reste un seul livre (le livre VII) dans la tradition. Brèves, elles retracent bien l’anarchie incroyable dans laquelle était tombé l’empire romain en 68 et 69 sans être chargées des « catalogues » (d’épouses, d’enfants, de meurtres, de dispositions testamentaires…) parfois un peu fastidieux d’autres Vies. Par ailleurs, elles entrelacent le destin de trois personnalités complètement différentes les unes des autres et représentatives chacune d’un aspect de la Romanitas : Galba, le vieil aristocrate un peu dépassé ; Othon, le courtisan sensuel dont la mort glorieuse efface de manière inattendue le souvenir des turpitudes ; Vitellius, le goinfre cruel dont la mort terrible annonce bien des sévices réservés aux empereurs plus tardifs. Évidemment, tous les historiens contemporains soulignent que ces visions sont réductrices, mais quel plaisir pour le lecteur !

 

Lequel est le plus réussi? Le plus pertinent aujourd’hui?

Pour répondre à votre question de façon objective, je vais essayer de me placer dans la perspective de Suétone : je pense que la Vie qui répond le mieux à ses propres attentes est celle d’Auguste, élaborée au prix de grands efforts de recherche, subtilement composée et fournissant l’exemplum d’un prince certes pas exempts de défauts, mais qui, aux yeux de l’historien, refonda Rome. Quant au portrait le plus pertinent aujourd’hui, il revient à chacun d’en juger d’après ses propres préoccupations ! Disons que l’habileté avec laquelle Vespasien parvient à rétablir les comptes de l’État (d’après, encore une fois, le portrait de Suétone) pourrait être utile dans un cours de finances publiques.

 

Nous sommes en année politique, marquée par l’incertitude et la crainte : y-a-t-il un enseignement politique à lire dans ces Vies?

J’ai l’impression d’entendre que nous sommes en « année politique marquée par l’incertitude et la crainte » depuis que je suis en âge d’écouter des informations. Se priver pendant trois jours du journal télévisé, des réseaux sociaux et lire les Vies grâce au temps ainsi gagné permettrait peut-être de saisir ce que sont réellement des sociétés où le chaos et l’arbitraire menacent et de mieux apprécier la vie dans nos contrées.


Dernières chroniques

Le 06 Septembre 2017
Aujourd'hui, La Vie des Classiques vous offre l'entretien liminaire de l'anthologie À l'École des Anciens entre Laurent Pernot et Jacqueline de (...)
Le 22 Août 2017
Gregory Nagy, né en 1942, est professeur d'études antiques à l'Université Harvard, dans le Massachusetts, aux États-Unis. C'est un spécialiste d' (...)