Entretien avec Philippe Brunet

Philippe Brunet, professeur de littérature grecque à l'université de Rouen Normandie, a créé Démodocos en 1995, et traduit en hexamètres l’Iliade (2010). Il est le metteur en scène de la compagnie Démodocos et le directeur artistique des Dionysies. À l’occasion de l’édition 2018, il nous fait rentrer dans les coulisses d’une compagnie pas banale, en exclusivité pour La Vie des Classiques. 

 

A quoi s’attendre quand on va voir un spectacle de Démodocos?

A la possibilité de s'arracher au lieu commun, scolaire ou culturel, du moins on l'espère, pour expérimenter quelque chose du rite théâtral ancien : la langue, le rythme, l'alliance du geste et de la voix, de la musique et de la danse.

Photo de Prométhée enchaîné, crédit photo Lot Ph

Photo des Perses, crédit photo Céline Rabaud

Photo des Perses, crédit photo Céline Rabaud

Photo Les Sept contre Thèbes, crédit photo Emmanuel Durest

Faut-il connaître le grec ancien?

Bien sûr que non. On a la chance de pouvoir entendre la beauté de cette langue, sa force, et de sentir par contrecoup le poids du silence qui pèse parfois sur ces langues dites mortes et qui ressemble de fait à de la censure.

 

Quelle prononciation est utilisée? Pourquoi?

Nous pratiquons une restitution de la phonétique, de la quantité, de l'intonation, du rythme ; parce que il ne sert à rien de dire de l'anglais dans la phonétique du français... C'est la même chose pour le grec ou le latin. Nous ne nous replions pas sur des phonétiques nationales, scolaires, ethnocentriques.Mais nous espérons aussi dépasser cet académisme et interpréter ; souvent c'est l'origine du comédien, son rapport intime à la langue et au langage qu'on entend à travers le grec.

 

Pourriez-vous nous rappeler qu’elle est la prononciation enseignée en France? Pourquoi?

C'est un usage qui voudrait que l'on prononce le grec ancien, après Erasme, dans une prononciation distincte du grec moderne ; mais le défaut de cet usage est qu'il maintient la pensée et le corps des élèves dans du français !! Depuis quelques années, après les expériences des pionniers (Stephen Daitz, nous-mêmes, Démodocos), les enseignants ont moins peur d'aller vers cette restitution. Tous les pas en avant sont bons à prendre.

 

Comment est rendue la versification? 

En grec, la métrique fait partie de l'écriture poétique des anciens Grecs. On peut entendre la versification dans des transpositions accentuelles et quantitatives, en français d'aujourd'hui comme en grec. Le grec est rythmé et dansé selon la scansion et par conséquent, on peut enrichir la prosodie française et ne pas se contenter du vers libre ou de versifications syllabiques trop liées à des références Grand Siècle.

 

Tous les acteurs sont-ils hellénistes ? Faut-il l’être pour rejoindre l’association?

Les acteurs viennent de tous les horizons. Ils découvrent la richesse de cette langue et de ses transpositions françaises scandées. Ils font de la musique, du théâtre, de la danse selon les codes antiques. Tout le monde est bienvenu.

 

Quand est né Démodocos? Pourquoi?

Démodocos est né deux fois, en 1995, avec un premier travail sur l'épopée d'Homère que j'ai mené avec R. Ayres, puis en 1997 dans l'approche de la tragédie en tant que phénomène dionysiaque.

 

Quels en ont été les moments importants et les figures marquantes?

Dans une telle expérience, toutes les étapes furent importantes. Le parrainage de J. de Romilly en 1995, mais aussi celui d'hellenistes aussi différents que Jean Irigoin ou Pierre Vidal-Naquet. La forme bilingue est née de la collaboration avec un metteur en scène américain, Robert Ayres en 1995, puis ma première mise en scène en 1997, A quand Agamemnon? a créé un choc ; la langue grecque reconstituée a été portée par des masques et des cothurnes radicalisés par l'esthétique contemporaine. Tout s'est inscrit dans ce conflit initial : métrique française, métrique du grec. Les Perses furent un grand moment, en 2001, et le début de huit années à Avignon. La création de festivals autour de notre travail, à Vaison-la-Romaine, à Argenton sur Creuse (les Milliaires en 2007), les Dionysies au réfectoire des Cordeliers. Et tout recommence par cycle, l'épopée, avec les lectures intégrales de l'Iliade en 2005-06, et la concurrence de la tragédie, avec Antigone au Nord Ouest, créé en 2006.

 

Quand l’avez vous rejoint? Pourquoi?

J'ai créé et dirigé cette compagnie théâtrale, en formant des étudiants au théâtre et de jeunes comédiens à l'art de la Muse antique.

 

Quel votre plus beau souvenir ? Et votre plus bel espoir?

Ariane, Circé, les Grenouilles n'ont pas été dépassées. Les danses des Bacchantes ont définitivement fait rentrer la danse comme pratique chorale fondée sur la métrique. Un double espoir cette année, réussir l'intégrale d'Eschyle qui sera donnée à Vaison du 8 au 11 juillet et aller à Kea jouer les Suppliantes le 4 août ; finir le film des Bacchantes qui sera projeté à Argenton-sur-Creuse le 21 juillet, en même temps que seront jouées les Suppliantes, cette tragédie de notre siècle de réfugiés. Voir les masques et le jeu de masques naître et renaître, dans les Perses, et bientôt dans les Suppliantes.

 

Quelles sont les particularités de l’édition 2018?

Nos 4 pièces d'Eschyle alternent avec 3 mises en jeu de Platon par des metteurs en scènes issus de l'école Vassiliev. Les 4 tragédies d'Eschyle sont jouées avec chants et danses métriques. Et apportent la vision sublime du monde immense dans l'espace limité du théâtre. Sophocle et Euripide sont grands, mais plus proches de nous. Eschyle fait naître la dynamique des chœurs dans un processus épique extraordinaire.

 

Pour finir, une citation, en grec qui vous est chère et que vous souhaiteriez partager ? 

Τάχυνε δ' ὡς ἄμεμπτος ὦ χρόνου… Mots de Darios que je dis le 23 mars dans les Perses. Hâtons nous nous aussi. Les Dionysies ne durent qu'un instant.


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