Extrait : L’érotisme enchanteur de la belle Satis

Pour réchauffer votre été, La Vie des Classiques vous offre un extrait de L'ouverture de la mer, paru aux éditions Les Belles Lettres. 

 

La belle Satis avait les hanches étroites, les fesses hautes et rondes, les seins peu développés et fermes. La vie à la campagne avait durci les muscles de son corps svelte. N’eût été sa longue chevelure brune, elle ressemblait plus à un éphèbe qu’à une femme.

Sa grâce, cependant, était incomparable. Elle était la toute jeune veuve de l’ancien chef des superviseurs, qui avait suc­combé à ses blessures après une chasse à l’hippopotame, et n’était pas inconsolable. Son père, décédé depuis peu, avait autrefois été régisseur du domaine. Il avait veillé à ce qu’elle reçût une éducation soignée. Elle parlait et écrivait couram­ment le grec. Mais elle était égyptienne de toute son âme et jusqu’au bout des ongles. Ainsi, lorsque, gainée dans sa tunique de lin finement tissé, elle entrait dans ma chambre, aux heures chaudes de la sieste, elle semblait s’être à peine détachée de ces fresques sublimes qui ornent les parois des temples. Musicienne, elle jouait de la harpe et chantait en s’accompagnant du sistre pour charmer un dieu qui aurait pu être Osiris ou Amon et n’était autre que moi ! Jusque-là, pauvre mortel, j’avais vainement cherché à percer le secret de ma naissance et tenté de me forger un destin en suivant des chemins divers et compliqués. Ils ne m’avaient finalement mené nulle part, si ce n’est à cette passion dévorante qui était désormais ma seule raison d’exister. Satis portait en elle tous les mystères de l’Égypte, auxquels elle m’initiait peu à peu par la magie du plaisir. Tout devenait harmonieux. Les divinités mi-humaines, mi-animales qu’elle adorait participaient de cette harmonie tout comme son androgynie subtile contri­buait à son charme. Elle sacralisait tout ce qu’elle touchait : l’eau, les plantes, les animaux, la terre et jusqu’aux objets du quotidien. Le monde autour d’elle était un enchantement et mon cœur se serrait dès qu’elle disparaissait de ma vue.

J’ai vécu trois années entre cette exaltation amoureuse et la rigueur prosaïque de ma fonction de superviseur en chef. Le jour, je comptais les bœufs, les chèvres, les oies et les quintaux de blé ; la nuit, je côtoyais les dieux. C’était comme si elle m’avait appris à converser avec eux. Ils m’inspiraient notamment les conseils que je donnais au régisseur. Quel jour et à quelle heure fallait-il semer le blé ou le lin pour que la récolte soit abondante ? Que fallait-il attendre de la crue du Nil ? Je ne savais rien et je devinais tout. J’étais le grand spécialiste des oliviers et de la vigne. Le régisseur ne décidait plus rien sans mon avis. J’étais devenu indispensable.

Tout prospérait dans le domaine et la vie des paysans était moins dure. L’âme de l’Égypte avait pénétré mon être. Mon corps prenait la belle couleur brune de la terre. Comme elle, je m’imprégnais de l’eau du fleuve et de la lumière du soleil. Le soir, je contemplais sans angoisse le grand disque rouge qui déclinait à l’horizon et s’immergeait dans le lac. Il allait passer la nuit dans le sein de la grande déesse Nout, qui l’enfanterait à nouveau au matin. De même, j’étais aimé par une déesse qui, chaque nuit, allait me prendre dans ses bras et me régénérer pour le lendemain. Le cycle, toujours recommencé, était immuable et délicieux. Le bonheur était devenu une habitude.

Et puis, tout s’est effondré ! Des serviteurs ont couru se jeter à mes pieds, sans oser parler. D’autres m’ont conduit jusqu’au bord du lac, auprès du corps inanimé de Satis. Ses deux servantes s’étaient enfuies. On les retrouva noyées dans le canal. Satis portait au poignet les marques d’une morsure de serpent. Il n’y avait plus rien à faire ; son visage était bleu et ses membres rigides. Elle n’était plus qu’un cadavre, dont les chairs s’étaient boursouflées et maculées de plaques vineuses sous l’effet du venin. Ce jour-là, il me sembla que le soleil s’effondrait d’un seul coup dans le lac et qu’il ne reparaîtrait jamais plus.

Durant les soixante jours de la momification du corps, je restai prostré dans le coin le plus obscur de la demeure. Je m’efforçais de reconstituer l’image de la femme ravissante qui avait enchanté ma vie. Hélénos organisa pour Satis des funérailles somptueuses. Elle fut inhumée dans le tombeau de son père. Elle allait entreprendre le voyage souterrain dont la tradition raconte les périls. À son charme ambigu, j’attribuais le pouvoir d’amadouer les monstres qui surgiraient pour entraver sa progression au sein des ténèbres. Par son infinie douceur, elle saurait se concilier la bienveillance des Génies qui veillent aux portes du royaume d’Osiris. Ces convictions apaisaient mon chagrin. J’étais tout aussi confiant pour la pesée de son cœur. Mais l’attente du jugement, que je partageais avec elle, me semblait interminable. J’étais à ses côtés dans l’Au-delà et le monde des vivants m’était devenu étranger.

Lorsque j’ai senti que son âme avait triomphé, j’ai accepté de revoir la lumière du jour. Je ne sais combien de temps cela a demandé. Hélénos a refusé de me le dire. Il ne voulait pas avoir l’air de me reprocher mon absence au travail. Lorsque je me suis éveillé de ce cauchemar, je l’ai trouvé fatigué et vieilli. Sans doute, lui ai-je fait la même impression. Nous avons repris notre collaboration. J’étais moins efficace ; il se montrait compréhensif. Ne voulant pas abuser de sa patience, je me suis efforcé de surmonter mon découragement. Le domaine avait souffert. Plusieurs récoltes avaient été perdues. J’ai tout remis en état. J’allais bientôt compter ma quatrième année de bons et loyaux services, lorsque nous avons entendu le message officiel colporté de villes en villages dans tout le pays : l’empereur Claude était mort !


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