Extrait n°5 - Un songe thérapeutique dans le Sérapéum d’Alexandrie

La Vie des Classiques vous offre un cinquième extrait de L'ouverture de la mer, paru aux éditions Les Belles Lettres. 

En songe, trois femmes merveilleusement belles me sont apparues. À leurs costumes, je devinais que l’une était égyp­tienne, l’autre juive, la troisième grecque. Les deux premières m’avaient saisi chacune par un bras ; la troisième me tenait fermement les chevilles. Dans un ensemble parfait, elles se mirent à tirer chacune de son côté, avec une force égale. Mon corps se modifiait, s’allongeait, s’étirait. Il subissait cet écar­tèlement et pourtant je ne ressentais aucune douleur. Alors que les forces de traction s’intensifiaient, il prit des dimen­sions gigantesques. Il était, cependant, très léger, presque immatériel. Il se mit à flotter au-dessus de la Méditerranée, qu’il couvrit toute entière. Mes jambes étaient au-dessus de l’Égypte, mon bras gauche s’étendait sur les pays d’Orient, ma main droite pouvait caresser les colonnes d’Hercule. Mon regard contemplait fixement le ciel.

Un instant, j’ai tourné la tête. Près de mon visage, s’élevait le Palatin. Les femmes riaient. Elles me soulevaient comme un drap que l’on déploie pour le mettre à sécher sur l’herbe, au grand soleil. Elles s’interpelaient joyeusement, chacune dans sa langue et semblaient parfaitement se comprendre. Par la suite, elles me firent pivoter et me placèrent en sens inverse : la tête en Égypte, les pieds en Italie. Les bras en croix, je continuais de tourner lentement au-dessus du monde. J’étais aussi ductile et léger qu’une nuée. Les femmes me portaient toutes trois avec la douce autorité d’une mère. Leurs voix me parvenaient de très loin. Elles m’appelaient :

– Mon enfant ! Mon enfant !

Puis, brusquement, elles ont lâché prise. Mon corps, aussi­tôt, s’est rétréci. Je me suis senti rajeunir, au point de n’être plus qu’un nouveau-né. J’étais dans les bois du Palatin et je venais d’être enfanté par la déesse Roma, qui me berçait tendrement. Elle voulut me donner le sein ; mais quantité de sang était mêlé à son lait. Du poing, le nourrisson se frottait la bouche et maculait de rouge son visage. Horrifiée, la déesse le porta, à bout de bras, vers le ciel, dans un grand geste de tragédienne inspirée ; puis, elle le jeta à terre. L’enfant pleura, longtemps. Enfin, elle le reprit et le cajola pour le calmer.

Je me suis réveillé, étendu sur le sol. Je m’étais tant agité dans mon sommeil que j’étais tombé de mon banc. Dans ma chute, je m’étais légèrement blessé à la lèvre supérieure ; ce qui me donnait un goût de sang dans la bouche. Mon premier souci était, naturellement, d’interpréter ce rêve. Ceux que l’on reçoit dans l’enceinte sacrée d’un temple ne peuvent être dépourvus de signification. À l’évidence, celui-là était chargé de symboles qui, une fois décryptés, me donneraient des réponses à mes préoccupations les plus intimes. Depuis des années, je m’interrogeais sur l’identité de ma mère, et voici que trois femmes et une déesse s’étaient présentées ! Chacune semblait me considérer comme son enfant. La déesse Roma s’était manifestée avec plus d’autorité, puisqu’elle m’avait, tout à tour, serré dans ses bras, jeté à terre et enfin repris. Mais, combien m’avaient semblé plus doux et subtiles les jeux des trois femmes !

À la vérité, cette vision fantastique ne me permettait pas de déchiffrer l’énigme de ma naissance. En revanche, elle me suggérait un tout autre point de vue, qui m’affranchissait enfin de ma quête obsessionnelle. En effet, à quoi bon chercher mes origines ! Après tout, ne pas les connaître, n’était-ce pas précisément ce qui m’avait garanti de tout préjugé ? Être curieux de tout, ne rien mépriser, ne rien rejeter a priori, en aurais-je été capable si j’avais dû tenir compte des principes qui font loi au sein d’une famille ou d’une communauté ? Ma liberté de penser n’était-elle pas mon bien le plus précieux ? N’ayant pas de racines, je n’avais pas non plus d’entraves. Je pouvais tout embrasser !

D’ailleurs, le rêve, qui me représentait comme suspendu dans les airs, traduisait en images et en sensations cette hauteur de vue à laquelle m’avait conduit ma liberté. La métaphore était sans équivoque. Cependant, je n’étais en rien détaché du monde. J’avais toujours trouvé un ancrage dans mes amours et mes amitiés. Constamment, j’avais été attentif aux tribulations de mes contemporains et aux menaces que le pouvoir en place faisait peser sur eux. Un moment, ma vie m’était apparue comme une dérive ou une errance. C’était inexact ! Elle se définissait plutôt par ce grand étirement de l’être, par lequel le songe figurait cette particulière dilatation de la conscience qui concède une vision plus ample et permet de considérer les convictions de chacun avec un regard bienveillant.

Cette scène onirique, où mon corps m’était apparu comme déployé sur l’ensemble de la Méditerranée, se révélait libé­ratrice. Elle me montrait que je n’avais pas à choisir. Rien ne m’était imposé. Il suffisait de garder, au fond de mon cœur, ces mères qui s’étaient revendiquées comme telles, sans s’affronter ni me déchirer et, tout simplement, de chérir, sans plus me tourmenter, ces allégories des diverses cultures dont j’étais imprégné. Il fallait continuer de vivre comme je l’avais toujours fait, curieux de tout et prêtant attention aux personnes que je rencontrais et aux événements qui se préparaient.

Ceux qui avaient récemment frappé Rome étaient d’une gravité extrême. Ils annonçaient de grands bouleversements. C’était donc à Rome que je devais aller. Ma décision était prise. J’étais, en effet, parvenu au terme d’un voyage, mais qui n’était pas le dernier. Mes aventures en Égypte, qui n’étaient, en somme, que les épreuves plus ou moins rudes d’un parcours initiatique, s’achevaient avec ce songe reçu dans l’enceinte du Sérapéum d’Alexandrie ; mais, d’autres aventures m’atten­daient ailleurs. Comme tant de pèlerins avant moi, j’avais bénéficié du pouvoir curatif du dieu Sérapis. Je me sentais guéri de mon angoisse et conforté pour l’avenir.

Je me suis redressé et j’ai fait quelques pas dans le jardin pour contempler à nouveau la baie. À l’horizon, le crâne rose du soleil émergeait lentement. On entendait, dans le sanctuaire, des bruits furtifs. Les prêtres se préparaient aux rites de l’éveil des dieux dans leurs naos. J’ai gravi les cent marches qui conduisent au temple et suis allé prier avec les religieux qui, depuis des années, me connaissent et m’accueillent volontiers. Après avoir salué bien humblement les divinités et les hommes, j’ai repris le chemin de la ville et du monde profane. Les ruelles s’animaient ; le vacarme retentissait à nouveau dans le port. J’ai regagné ma chambre d’auberge afin de préparer mon bagage. Dès qu’un navire prendra la mer pour voguer vers l’Italie, je partirai.

 


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