Grand Écart — Pline et les supporters

Si les sociétés antiques constituent bien cet « espace alternatif » provoquant un dépaysement absolu, il arrive parfois au lecteur curieux de tomber sur un texte qui semble faire écho aux préoccupations les plus actuelles. Ce sont ces textes et les perspectives qu’ils ouvrent sur notre époque que cette chronique entend explorer : avec cette conviction que l’intérêt présenté par l’Antiquité ne saurait se réduire ni à « un roman des origines » ni à un humanisme intemporel qui resterait insensible aux mutations des sociétés.

 

 

Ce n’est pas un fossé, c’est un abîme qui sépare notre monde moderne de la société antique. On est d’autant plus étonné de tomber sur un texte ancien qui semble pouvoir s’appliquer tel quel à un spectacle contemporain. Ainsi en va-t-il de la présentation que Pline le Jeune fait des courses de chevaux, dans une de ses lettres :

 

Rien de nouveau, rien de varié, rien qu’il ne suffise d’avoir regardé une seule fois. Je m’étonne d’autant plus que tant de milliers de spectateurs désirent voir sans cesse, avec tant de puérilité, des chevaux qui courent et des hommes debout sur des chars. Si encore c’était la vitesse des chevaux ou l’habileté des hommes qui les attirait, il y aurait quelque raison ; mais en réalité ils se passionnent pour un bout de tissu, c’est un bout de tissu qu’ils adorent et si au milieu de la course et en pleine compétition on échangeait les couleurs, la passion et l’engouement changeront de camp, et d’un coup ils abandonneront ces fameux conducteurs, ces fameux chevaux, qu’ils reconnaissent de loin et dont ils hurlent les noms. Tant de faveur, tant de prestige dans une tunique de si peu de valeur, passe encore pour la foule, qui vaut moins que la tunique, mais chez des hommes sérieux ! Quand je pense qu’ils passent leur temps, sans jamais s’en lasser, à cette chose vaine, sans intérêt, répétitive, je prends un certain plaisir à ne pas y trouver du plaisir. Et je consacre très volontiers aux lettres tous ces jours que d’autres perdent à une occupation si oiseuse.[1]

 

Pline rejette ici les courses de chevaux avec un dédain tout aristocratique. Rappelons qu’à Rome les compétitions hippiques constituaient une grande attraction populaire : on y comptait pas moins de quatre cirques, dont le Circus Maximus, entre le Palatin et l’Aventin, qui pouvait accueillir deux ou trois fois plus de spectateurs que nos stades modernes les plus vastes. Les écuries de quatre couleurs, rouge, blanc, vert, et bleu s’y disputaient les faveurs du public. L’engouement collectif suscité par les courses de char, et la passion des supporters pour leur couleur est confirmé par cet extrait de Juvénal, un contemporain de Pline : « Le cirque aujourd’hui (il s’agit des Jeux mégalésiens, en l’honneur de Cybèle) captive Rome tout entière et la clameur frappe mon oreille, d’où je déduis le succès du chiffon vert. Car s’il avait perdu, on verrait notre ville plongée dans la tristesse et la stupeur, comme pour les consuls vaincus dans la poussière de Cannes.[2] Pline, au contraire, ne voit dans les courses qu’un spectacle monotone, qu’il qualifie même de froid (frigidus), c’est-à-dire sans intérêt – ce qui contraste singulièrement avec le comportement des foules qu’il vient d’évoquer. Pour lui cette passion collective est d’autant plus vaine qu’elle va moins aux prouesses des conducteurs qu’au désir infantile de voir triompher sa couleur… Et il ne dissimule pas son mépris d’intellectuel pour la futilité de ce type de divertissement, tout juste bon pour la foule ignare…

 

On peut reprendre telles quelles, devant un champ de courses contemporain, les réflexions de Pline. La monotonie du spectacle engendre vite la lassitude des non-initiés, et les spectateurs avertis semblent plus occupés des chevaux sur lesquels ils ont parié que de l’art des jockeys. On peut même penser que les courses antiques de char, avec les risques qu’elles engendraient et les accidents qui les émaillaient, constituaient un divertissement autrement spectaculaire que les sages tours de piste de nos hippodromes modernes. Enfin, même si un public distingué fréquente traditionnellement les champs de course, le tiercé constitue de nos jours une activité essentiellement populaire, au point de constituer presque un clivage socioculturel, et la clientèle des bars-P.M.U. n’est pas loin de susciter chez certains intellectuels un vague mépris assez comparable à celui qu’exprime plus brutalement l’épistolier romain…

 

En évoquant le spectacle principal de son époque, Pline fait aussi d’une certaine manière le procès de tous les divertissements sportifs, auxquels on peut étendre ses différentes critiques. Les retransmissions télévisées des courses de chars modernes de la Formule I ne leur cèdent rien en monotonie ; et de même qui n’a pas de goût pour ces joutes ne verra dans le football qu’une série de passes répétitives, et dans le rugby que mêlées confuses et règles absconses. Quant aux différents supporters, ils semblent toujours s’intéresser davantage au succès de leur équipe qu’à la beauté du jeu : il est rare de voir les spectateurs sortir en chantant d’un beau match où leur équipe a perdu, alors qu’ils célébreront volontiers même une victoire médiocre et sans panache. Ainsi sommes-nous toujours régis par le fameux panem et circenses (pain et jeux du cirque) auquel Juvénal réduisait les préoccupations du peuple romain, et point n’est besoin de forcer beaucoup l’imagination pour faire du sport le nouvel opium du peuple – ou l’exemple privilégié de divertissement pascalien, suivant les références choisies : le sort d’un maillot coloré gouverne encore le moral de nos cités modernes. Le dédain de Pline pour ces passions vulgaires, jugées aliénantes, semble donc toujours aussi pertinent : et les hommes sérieux ne manqueront pas de s’écarter de la foule profane[3]qui s’amasse sur les gradins, pour s’adonner à de plus nobles occupations… Y gagneront-ils vraiment, cependant ? La lecture d’un mot poétique bien ajusté, dans l’isolement d’une salle d’étude, a-t-elle jamais suscité autant d’émotion que cette reprise de volée qui s’écrase dans la lucarne et fait se lever le stade, hurlant d’une seule voix son bonheur partagé ?

 

Faut-il opter ? Je ne balance pas : je veux être peuple

 

 

 

 

 


[1] Pline le Jeune, Lettres, IX,6

[2] Juvénal, Satire XI, vers 196-201

[3] Cf. Horace : « je hais la foule profane et m’en écarte » (Odes, III,1)


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