Grand Écart — Théophraste et le politiquement correct

Si les sociétés antiques constituent bien cet « espace alternatif » provoquant un dépaysement absolu, il arrive parfois au lecteur curieux de tomber sur un texte qui semble faire écho aux préoccupations les plus actuelles. Ce sont ces textes et les perspectives qu’ils ouvrent sur notre époque que cette chronique entend explorer : avec cette conviction que l’intérêt présenté par l’Antiquité ne saurait se réduire ni à « un roman des origines » ni à un humanisme intemporel qui resterait insensible aux mutations des sociétés.

 

 

« La plus grande passion de ceux qui ont la meilleure place dans un état populaire n’est pas le désir du gain ou de l’accroissement de leurs revenus, mais une impatience de s’agrandir et de se fonder, s’il se pouvait, une souveraine puissance sur celle du peuple. » Vous venez d’ouvrir Les Caractères de La Bruyère et vous êtes tombé sur la première phrase d’un texte qui s’intitule : Des grands d’une République. Vous vous dites : comme c’est juste et comme tout cela – hormis le langage, très Grand Siècle – nous paraît contemporain ! Vous pensez au cumul des mandats, à la difficulté qu’ont nos dirigeants à faire place aux jeunes, à cette tendance naturelle des hommes politiques à finir par se croire indispensables…

 

Vous regardez d’un peu plus près le passage, et vous vous vous apercevez qu’il s’agit d’une traduction de Théophraste, le disciple d’Aristote, dont Les Caractères ont servi de modèle à l’écrivain français. Vous consultez d’autres traductions, le texte original, et vous demeurez stupéfait : le texte grec, qui s’intitule L’Oligarque, en lieu et place de la longue phrase de La Bruyère, dit en effet exactement ceci : « L’oligarchie semble être un amour du pouvoir qui convoite la puissance et le gain.» Ce n’est pas une traduction que propose La Bruyère mais une glose, qui prend en outre tellement de liberté avec le texte original qu’elle transforme une forme affirmative, concernant l’appât du gain, en forme négative. Dans le Discours sur Théophraste qui sert de présentation à sa traduction, La Bruyère se justifie ainsi de ces libertés prises avec le texte : « Les définitions qui sont au commencement de chaque chapitre ont eu leurs difficultés : elles sont courtes et concises chez Théophraste, selon la force du grec, et le style d’Aristote qui lui en a fourni les premières idées ; on les a étendues dans la traduction pour les rendre intelligibles. »

 

Cette « intelligibilité » passe, pour l’écrivain classique, par une transposition qui lui permet d’adapter le propos à la société de son époque. La dénonciation des liturgies, impôts spécifiques aux grandes fortunes, est par exemple supprimée purement et simplement de sa traduction. L’oligarchie, du temps de Théophraste, désignait un régime politique distinct du gouvernement du peuple, et dont les partisans étaient dans l’opposition. Le début du texte de La Bruyère ne permet guère de saisir cette réalité politique. D’une manière générale, cette dernière dimension tend à s’effacer, dans le texte proposé, pour faire place à une critique qui mêle étroitement le rang social à une certaine attitude morale. Les prises de position de l’oligarque sont ainsi ramenées à son intérêt privé, alors que le texte original, une fois passée la première phrase, évoque plutôt un positionnement politique et la dénonciation des institutions démocratiques. En voici un large extrait :

Il est assurément rompu aux propos de ce genre : « il faut que nous nous réunissions pour délibérer de ces affaires, nous débarrasser de la foule et de l’assemblée populaire, cesser d’accéder aux magistratures en encourant ainsi les outrages ou les honneurs qui y sont attachés » et « c’est soit à eux soit à nous d’habiter la ville ».

 

Il sort au milieu de la journée, soigneusement mis, coupe de cheveux moyenne, ongles bien coupés, marche fièrement et dit d’un ton tragique : « avec les délateurs, il n’est plus possible d’habiter la cité » et « dans les tribunaux nous en voyons de belles avec les juges corrompus », « je me demande ce qu’ils veulent, ceux qui prennent des charges publiques » ; « quelle ingratitude, que de se livrer à qui partage et donne » et qu’il a honte, à l’assemblée, quand un individu malingre et crasseux s’assoit auprès de lui. Il dit aussi : « quand en finirons-nous avec ces liturgies et ces triérarchies qui nous tuent[1] ? »

 

En fait, l’oligarque de Théophraste superpose trois dimensions : la première (celle qu’a surtout retenue La Bruyère) est morale : à travers la démarche et le comportement, on devine une morgue tout aristocratique ; la seconde est sociale – il s’agit de quelqu’un de riche, qui porte beau, ne supporte pas le contact avec le peuple et vitupère contre l’impôt sur les grandes fortunes ; la critique en règle des institutions démocratiques constitue enfin la dernière dimension : celle d’un opposant politique partisan d’un autre régime.

 

Si, suivant l’exemple de la Bruyère, nous essayons de transposer à notre époque ce personnage, nous nous heurtons à une difficulté immédiate : c’est qu’il n’existe plus, chez nous, d’ennemi de la démocratie. Tout le monde veut le bien du peuple, chez ceux qui aspirent à gouverner. On imagine mal un parti oligarchique, proposant explicitement de réserver le pouvoir à une élite. Cela ne serait pas politiquement correct – ni même concevable. Il n’y a plus que des démocrates, le débat portant plutôt en apparence sur les moyens d’améliorer la situation des masses, entre ceux qui donnent la priorité à la prospérité économique ou ceux qui veulent d’abord le bien-être social – avec, on le sait, des frontières de plus en plus floues entre ces différents partis.

 

Les oligarques ont-ils donc disparu de notre horizon politique ? Rien n’est moins sûr. Tout d’abord, il faut préciser ce que les Grecs entendaient par ces deux régimes antagonistes, démocratie et oligarchie. La démocratie athénienne, rappelle David Van Reybrouck dans un essai récent, « est non seulement un gouvernement pour le peuple, mais un gouvernement par le peuple [2]. » À Athènes, la plupart des magistratures étaient désignées par tirage au sort. À l’inverse, deux éléments principaux caractérisent l’oligarchie selon Aristote. L’un est le pouvoir des riches. « Il faut dire qu’il y a plutôt gouvernement du peuple là où les hommes libres sont souverains, et oligarchie quand ce sont les riches ; or il se trouve que ceux-là sont en grand nombre, ceux-ci en petit nombre.» L’autre critère est le recours aux élections, qui caractérise donc non pas la démocratie, attachée au tirage au sort, mais l’oligarchie. « Ainsi à ce qu’il paraît, démocratique est le fait d’avoir des magistratures tirées au sort, oligarchique des magistratures électives [3]. » David Van Reybrouck rappelle comment, juste après la Révolution française puis au moment de rédiger la Constitution des États-Unis, les juristes, qui ne faisaient pas confiance au peuple, optèrent délibérément pour une démocratie élective, si bien implantée dans nos esprits désormais que les deux notions se confondent : la démocratie est assimilée aux élections, et inversement. Or nous avons désormais recours à celles-ci en toutes circonstances : on est censé élire, entre des motions touffues et fort indigestes, les orientations des partis et des syndicats ; on élit le plus beau roman de la rentrée, la Reine du muscadet, le joueur du match, la voiture de l’année. Parmi les explications de la désaffection du vote démocratique, on peut prendre en compte le fait qu’à force d’être galvaudée, la procédure de l’élection perd de son attrait : nous sommes fatigués de voter pour n’importe quoi. Mais il n’y a bien sûr pas que cela. Si l’on se réfère aux deux critères d’Aristote, on s’aperçoit que notre démocratie met des oligarques au pouvoir. Ceux-ci sont de deux natures : les plus visibles sont nos responsables élus qui, au nom des compétences acquises, répugnent à céder leur place, sans prendre conscience que l’expérience a aussi ses effets pervers en termes d’accoutumance. La politique est devenue un métier, ce qui est tout à fait contraire à l’esprit de la démocratie athénienne (même si sa réalité historique est plus complexe). Moins en vue sont les dirigeants économiques liés à des intérêts financiers dont la puissance n’est plus à démontrer. L’oligarque de Théophraste menaçait de quitter la cité : ceux-ci, dénonçant comme lui l’excès d’impôt, menacent à l’occasion d’aller investir à l’étranger, voire de s’installer dans des pays à la fiscalité plus accommodante... Nos oligarques modernes se distinguent comme ceux d’Athènes par leur tenue : ils portent la cravate qui les met au-dessus du commun des mortels –  ou le tailleur strict des femmes puissantes. Ces élites politiques et financières entretiennent des rapports plus ou moins discrets, se retrouvent dans des clubs privés, et ne prennent guère le métro où l’on risque de se trouver au contact de quelque pouilleux populaire. Elles se gardent bien de critiquer les institutions démocratiques avec lesquelles elles font bon ménage : tout au plus, si un dirigeant est mis en cause dans une affaire compromettante, on le voit parfois accuser ces sycophantes[4] modernes que sont les journalistes, et dénoncer l’acharnement judiciaire dont il est victime. Il est plus facile d’aimer le peuple, à bonne distance, quand c’est lui qui vous abandonne le pouvoir…

 

La démocratie est devenue de nos jours une appellation obligatoire et non contrôlée, dont l’élection constitue l’indispensable formalité – un peu à la manière de ces tampons nécessaires à la validation des passeports, mais qui ne changent rien à leur destination préétablie. On peut même reconnaître assez facilement sous ce nom unique, à travers les différents continents, l’éventail de tous les régimes répertoriés depuis l’Antiquité : tyrannie, monarchie, aristocratie, etc. La mondialisation, l’emprise de l’économie et de ses mécanismes complexes favorisent, en Europe, la montée des oligarchies : comme hier à Athènes, le partage du pouvoir – et non seulement sa délégation – constitue le grand défi de nos démocraties modernes.

 

J.-P. P.

 

 

 


[1] Théophraste, Caractères, 26

[2] David Van Reybrouck : Contre les élections (Babel) – essai fort stimulant, auquel les lignes qui suivent sont redevables. Il faut rappeler que « le peuple » ne représente pas l’ensemble de la population : ni les femmes, ni les esclaves, ni les étrangers n’ont voix à l’assemblée.

[3] Aristote, Politique, Livre VI, ch.3, 7 et ch.7, 3.

[4] À Athènes les sycophantes, qui dénonçaient leurs concitoyens et intentaient contre eux une action en justice, pouvaient toucher une partie de l’amende en cas de condamnation. Ce n’est pas le cas de nos journalistes du Canard Enchaîné ou de Mediapart ! 

 

 

 

 


Dernières chroniques

Le 28 Juin 2017
De nos jours, la nouveauté fait vendre. Dans une société marquée par le mercantilisme et l’emballement du progrès technologique, l’étiquette «  (...)
Le 19 Mai 2017
Voici une nouvelle chronique de Grand écart, dont vous pouvez par ailleurs retrouver une anthologie libre en exclusivité sur notre site. (...)