Hémiole : La grotte bleue de Capri

Cette semaine, La vie des Classiques vous offre chaque jour une page d'Hémiole, le roman de Pierre Squara, que vous pouvez commander en cliquant ici.  

 

Nous arrivions à destination. Remettant à plus tard notre activité d’exploration mythologique, nous quittâmes nos vêtures pour entrer dans l’eau et nager vers une étroite ligne sombre au ras des flots. L’entrée de la grotte était sous-marine et nécessitait un plongeon profond de trois pieds et long de trente. Cela faisait encore partie des possibilités d’un bon nageur de mon âge. Il fallait simplement se méfier des mouvements d’eau contre la roche coupante au-dessus de nos têtes.

Immédiatement après avoir pénétré le ventre de la terre, l’enchantement prenait à la gorge et menait les larmes aux yeux. Dans une douce tiédeur et le silence absolu que troublait à peine notre brasse et, de temps à autre, le bref clapotis d’un animal marin, une magie de lumière se diffusait à tout un lac intérieur. Seule Aurore, peut-être, dans quelque contrée fantastique, pouvait imiter cet azur opalescent, intense, irréel, d’une effrayante beauté[1]. La partie de nos corps immergée dans cet univers limpide prenait les mêmes reflets argentés que la multitude de poissons qui nous entourait, comme si nous étions recouverts d’écailles. Ce phénomène, unique sur la terre, défiait toute logique et ne pouvait provenir que d’une volonté surnaturelle. Pour cette raison, bien des années auparavant, avions-nous décidé de vouer cet espace caché des hommes à notre protectrice, et de venir l’invoquer chaque année de notre vie à la date anniversaire de notre rencontre.

Nous laissâmes la parfaite sérénité et l’onde délicieuse nous porter ensemble pendant de longues minutes jusque vers le fond du bassin. Là, une marche naturelle permettait d’accéder à un minuscule replat propice à reprendre son souffle. Nous nous serrâmes l’un contre l’autre. Nos vieilles peaux n’avaient plus de surprises à s’offrir mais nos moments de tendresse, leurs silences et leurs mots, pouvaient encore nous apporter quelques friandises. Je retirai le coffret lacé autour de mon cou pour l’ouvrir et prendre un peu de précieux safran de Soles. En l’accompagnant d’une muette prière nous fîmes notre offrande à la gardienne de notre amour. Aphrodite, en effet, ne dédaigne pas les parfums terrestres et nous sut toujours gré de ce geste.

Après le temps du recueillement, ma voix résonna sous la voûte du spélonque par une réverbération qu’aucun théâtre ne reproduira jamais.

– L’affaire serait maintenant d’identifier notre collier d’Harmonie. Quelle malédiction notre bonheur cacherait-il ?

Athanasia fit d’abord mine d’être scandalisée par mon audace. Puis, se ravisant, sembla reconnaître que mon propos n’était pas impie dans ce temple. Elle répondit doucement.

– Celle de tous les couples heureux. La faim trop facilement rassasiée fait perdre le goût de la cueillette et de la chasse. Qui sait si de plus grands malheurs ne nous eussent pas portés vers de plus grands desseins, par des révoltes plus nombreuses, plus résolues, plus fécondes. Il y eut peut-être trop d’Aphrodite et pas assez d’Arès dans notre harmonie.

– Loin de moi l’audace d’une critique à ton encontre, mais je suis petitement satisfait de ta réponse, cette fois. C’est trop de superficialité, chère impatiente. Harmonie et Cadmos furent heureux. Le collier d’Harmonie ne fit le malheur que de ceux qui le portèrent ensuite. C’est leur descendance surtout qui subit l’adversité.

– En quoi notre harmonie pourrait-elle compromette le bonheur de nos enfants ?

– C’est ma question.

– Assommant Tagès. Il ne faut pas prendre toute la poésie d’Hésiode à la lettre jusque dans les ornements. Non content d’empoisonner ma contemplation, tu vas dérégler notre progéniture.

– Tu as bien vu qu’il y a trop de vérité dans cette fable pour que cela soit fortuit. Tu as bien vu que, lorsqu’on cherche, on trouve l’anagogie.

À l’épuisement d’une charmante agacerie, Athanasia voulut se montrer conciliante.

– Puisque tu m’obliges à spéculer, il se pourrait donc, vieille mule, que nous portions malheur à nos enfants si nous léguons notre harmonie comme un collier ou un domaine. Ce n’est pas un objet dont on acquiert la propriété, ni un bien que l’on transmet, mais une quête, une ambition qu’il faut assumer seul.

– On progresse !

– Ainsi, le message de la mythologie nous inviterait à faire en sorte que nos héritiers ne se parent en aucune façon de notre propre harmonie. Ils devront trouver la leur, assumer leurs amours, leurs souffrances, leurs combats, leurs acquiescements et leurs révoltes. Au décours de l’enfance, la tiède sécurité familiale ne prépare pas à l’avenir. Il faut aller embrasser et conquérir le monde.

– Comme le grain, l’harmonie dégénère en revenant à la même terre.

– Après cette vigoureuse formule, nous pouvons envisager ton passage sereinement. Tu n’as pas à craindre le jugement de Minos[2].

– Une chose encore peut-être, exquise et indispensable compagne, puisque tu me parles de Minos et pour que le tour d’Harmonie soit complet. C’est alors qu’il cherchait vainement Europe, abusée par Zeus, que Cadmos connut Harmonie…

– Tu deviens ennuyeux, Tagès.

– Harmonie, substitut fécond d’une Europe naïve et introuvable, cela t’inspire-t-il quelque subtile application ? Un sens caché, une parabole qui me serait inaccessible ? Un soupçon, peut-être un atome de… 

Elle glissa doucement dans l’onde et, sirène argentine nimbée d’une scintillante escorte multicolore, repartit sans se retourner.

L’écho me renvoya son espiègle imprécation.

– Tu peux mourir, maintenant, tu ne dis plus que des bêtises !

 

 

[1]. Aujourd’hui, la Grotta Azzura est ouverte par la baisse du niveau de la mer.

[2]. Juge des Enfers mais aussi fils de Zeus et d’Europe.


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