Hémiole : l'amitié dans la démocratie

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Lycurgue put enfin se faire entendre clairement...

- Quelle est la question d’aujourd’hui ?

- Cinq cents des vôtres, établis en lisière des deux cités, ont craint l’audacieuse avancée de votre gouvernement et voulu conserver l’administration de nos pères. Qui ne comprendrait votre aigreur à cette dissidence ? Mais la colère n’est pas un bon guide. Réfléchissons, voulez-vous ?

- Ce choix ne ferait problème que si nous devions nous diviser, nous opposer, nous exclure. Si nous demeurions assemblés, unis pour nous défendre, commercer, prospérer, profiter de la vie ainsi que nous l’avons toujours fait, quelle en serait l’importance, quelle en serait la conséquence ? Notre communauté bicéphale ne s’affaiblirait en rien. Nul ne gagnerait ni ne perdrait. Seules la liberté des consciences et l’amitié de nos deux peuples y trouveraient leurs contentements et leurs fruitions.

- On ne m’accusera ni de lâcheté ni de forfaiture si je rapporte des faits, vérifiables, indiscutables. Sybaris dépasse Crotone par la taille, le nombre et l’opulence. Cet avantage est-il la cause de votre quiétude face au progrès quand nous-mêmes le craignons ? Possible ! Cette prévalence vous promet-elle la victoire en cas de conflit ? Probable ! Mais qu’en feriez-vous ? Manquez-vous de nourriture, d’espace, d’argent, d’esclaves ? Parvenus au faîte de l’opulence, quel bénéfice véritable pourriez-vous en espérer ? Qui, d’entre vous, abandonnerait sa luxueuse aisance pour aller coloniser nos territoires vaincus ? En réalité, je vous le prédis, vous iriez vous battre pour offrir des domaines à vos périèques ou pire, à de nouveaux colons venus d’Athènes, de Sparte, de Syracuse ou d’ailleurs. Et je vous le demande enfin, seraient-ils meilleurs voisins que nous ?

- Souvenez-vous ô nobles Sybarites que toute victoire commande un débours. Vous êtes plus nombreux mais vous ne me direz pas fou si je vous rappelle aussi que nos guerriers sont d’égale bravoure. Pour nous vaincre, combien d’entre vous devront quitter la vie ? Combien resteront infirmes ou disgraciés, dix mille, vingt mille ? Qui d’entre vous s’apprête au sacrifice ? Regardez-vous, comptez-vous, sur quatre qui m’écoutez, un ne reviendrait pas !

- Quelle absurde victoire que celle qui n’apporte aucun bénéfice pour tant de sacrifice !

- Je viens de vous le démontrer par ces preuves éclatantes, la querelle d’aujourd’hui ne mérite pas une guerre. La démocratie est un gouvernement nouveau. Elle surprend les habitudes de certains esprits, mais d’autres sont intéressés ou même séduits.

- Lorsqu’on chemine en compagnie d’un vieil ami et que son pas ralentit parce qu’il craint de trébucher, on l’attend, on l’encourage, on peut même le railler mais le gourmander ne pourrait que messeoir. L’invective, le fouet, le meurtre ont moins encore leur place et leur utilité. Aujourd’hui, nous progressons plus lentement que vous. Attendez-nous ! Nourris au même sein, animés des mêmes espérances, pourquoi n’aboutirions-nous pas à même destination ? Qui sait quand, ceux qui vous quittent aujourd’hui, vous reviendront-ils renforcés de quelques milliers de crotoniaques ?

- Songez, ô nobles Sybarites, que la politique a pour objet l’amitié entre les hommes. Prenons garde qu’une dispute à propos de la meilleure façon de s’aimer n’en vienne à créer la désolation. Quelle absurde parangon de la stupidité serait-ce là !

Lycurgue se tut, abandonnant toute la place à l’écrasante lumière et au silence devenu respectueux. Prolonger outre faisait prendre le risque de lasser et de voir le charme retomber. Il finit par conclure.

- Amis, ne nous faisons pas la guerre, n’allons pas répandre la mort. Multiplions les ambassades pour laisser au temps le soin d’accorder nos politiques. Un jour prochain, nous trouverons le moyen terme propre à satisfaire chacun, l’harmonieuse alliance de nos deux patries, de nos deux administrations. Ne doutez pas que l’entente ne revienne entre nous. Vous vous souviendrez alors de mes paroles et me louerez pour cela.

Puis il haussa le ton, prenant celui de l’incantation.

- Amis, je vous appelle, je vous engage, je vous exhorte, je vous supplie à la vie.

- Amis, je vous adjure à la paix !

Disant ces derniers mots, sa voix défaillit et l’on entendit plutôt « laper » que « la paix ». Après quelques sourires, de nombreuses voix s’élevèrent pour corriger son bafouillage.

- La paix ! La paix !

Lycurgue, ouvrant ses bras, alors se tourna vers Télys.

- Entendez bien, ô citoyens de Sybaris, et toi Télys, le premier. Ce sont les vôtres qui le demandent !

Telys ne répliqua mot. Après un instant de silence où l’on eut l’impression qu’il balançait sur le meilleur parti à prendre, il partit d’un grand éclat de rire, irréel, injustifié, assassin. Il fut rapidement imité de proche en proche. Puis des hommes du premier rang se jetèrent sur les malheureux Crotoniaques dans un mouvement d’une improbable spontanéité, suivis d’une partie de la foule.

La sublime ambassade fut lacérée, dépecée, jetée dans les fossés de la ville où les cochons sauvages firent disparaître jusqu’au cuir de leurs sandales.

Ainsi passa l’excellent Lycurgue qui fut l’honneur de sa race. Rien ne pouvait plus retarder le désastre annoncé. Le sort des deux cités voisines se trouvait désormais dans la main des dieux.


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