Hémiole : Le châtiment de Mandroclès

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On retrouva Mandroclès, un matin, couché nu, bras et jambes cloués en croix, au milieu de l’agora. Ses parties génitales enfoncées dans la bouche lui faisaient un appendice abject et ridicule. L’absence de toute blessure, hormis le sang séché le long des cuisses, signifiait sans l’ombre d’un doute qu’il avait été émasculé debout et que son agonie avait duré longtemps.

L’émotion étreignit la ville. Mandroclès descendait d’une antique et prestigieuse dynastie. Son domaine, au midi du territoire, produisait depuis toujours un incomparable vin sur les coteaux de la Caicinos, la rivière frontière d’avec Caulonia. Son grand-père maternel avait été le stratège de Crotone à la bataille de Syris. Mandroclès lui-même, éphore de la ville, faisait partie du symposion, comme vous le savez. Si l’on peut dire qu’à Crotone Philippe était sans conteste le chef politique, Milon le stratège militaire et Pythagore le guide des consciences, Mandroclès était assurément le premier créateur de richesse. Il manifestait un véritable talent pour tisser de nouvelles voies commerciales et promouvoir au mieux l’économie de la cité. C’est à lui qu’on devait le développement de la mine d’argent de la Necto par l’idée de frapper un statère et des pièces divisionnaires alors qu’Athènes elle-même n’en possédait pas encore. Quelqu’un s’était donc autorisé une insulte à la cité en plus du meurtre d’un homme puissant.

La plupart des gens s’interrogèrent sur les auteurs de cette mise en scène et leurs motivations. Mandroclès n’apparaissait pas d’une complexion qui suscitât les haines recuites. On ne lui connaissait pas d’ennemis irréductibles. On trouverait sûrement des citoyens qui eussent avec lui quelque querelle d’affaire mais rien qui fût connu de toute la cité ou qui pût orienter les recherches. La mutilation abominable orientait certainement les spéculations vers la jalousie d’un amant ou d’un mari. Pourtant, cette explication paraissait hasardeuse dans une cité où les jeux du corps étaient libres et festifs. Même si la luxure ne gouvernait pas Crotone comme la défunte Sybaris, les mœurs étaient loin d’y être austères. L’adultère, lorsqu’il devenait public, s’apurait au pire d’une bastonnade pour l’un et de quelques semaines de honteuse discrétion pour l’autre.

Lors du symposion, au moment des discours, Scylax déplia sa longue et maigre silhouette. C’était, bien évidemment, pour rendre hommage au pair défunt auquel le liait une amitié sincère et notoire. Une oppressante sollicitude nous accordait à lui, car nous avions tous été ébranlés au-delà du dicible, moi pareillement, bien que mes rapports avec Mandroclès eussent toujours été quelque peu distants. Il n’y avait là aucune prévention de ma part, tout juste le résultat du hasard et des caprices du temps. Une infime réticence peut-être aussi. Sans doute ne me trouvait-il pas tout à fait digne de lui.

Scylax commença, le visage défait, la voix brisée, ne cachant rien de son accablement.

– Mandroclès vient de naître à la mort.

» Si on peut l’espérer bienheureux désormais, oubliant son passé au bord du Léthé, revenant à une vie meilleure, nous devons à sa mémoire, à sa famille, ainsi qu’à l’ordre de la cité, de trouver ses meurtriers et leur faire subir le châtiment qu’ils méritent. Le corps supplicié de notre ami me hante et me harcèle. Mon sang se révolte, la colère me presse et m’étouffe, je ne peux l’ôter de ma pensée. Cet homme éminent, utile et honnête, n’avait jamais fait tort à son voisin et avait considérablement enrichi la cité tout entière. Pourquoi cette fin, ce supplice, cette mutilation, cette mise en scène ? Quel genre de monstre ou de barbare trouva-t-il sur sa route ?

– Moi.

Zeus traversant l’andrôn n’eût pas provoqué plus de stupeur. Philippe venait de parler, calmement. Scylax en resta pétrifié.

– Oui, ce barbare, c’était moi. Je vois l’incrédulité dans vos yeux mais c’est ainsi.

Le silence le plus total l’invitait à poursuivre.

– Ceux qui trouvèrent le corps supplicié d’Hélène savent qu’elle aussi endura et souffrit le divertissement d’un barbare, et celui-là, c’était lui !

» Lorsqu’on me remit sa dépouille, elle avait été soigneusement embellie, mais je vis de l’outrage le sceau sur son corps. Elle ne mourut pas des mains d’un soudard aviné, ni du geste fou d’une soldatesque sans repère, mais de l’œuvre d’un lâche qui s’appliqua, des jours durant, à faire d’elle son esclave. Le devoir ne me permit pas de m’abandonner à la douleur ou la colère. J’organisai son passage dans l'au-delà puis j’accomplis ce qui devait l’être : apaiser la plaie de la défaite d’un côté, la plaie de l’odieuse victoire de l’autre. Mais enfin, ma tâche accomplie, je cherchai le bourreau d’Hélène et n’eus pas besoin d’enquêter très loin, ni longtemps. Les plus frustes soldats avaient été scandalisés et les langues n’aspiraient qu’à se délier.

» Mandroclès me poursuivait de sa jalousie. Depuis l’enfance, il se voulait premier à Crotone. Sa naissance, son intelligence, son rôle dans la cité autorisaient cette ambition. Il eût été flatté que Télys le distinguât en le choisissant pour gendre. C’eût été la gloire suffisante pour gravir la dernière et plus haute marche. Mais Hélène et Télys ne le voulurent pas et me donnèrent la préférence. Il comprit alors qu’il ne serait jamais le maître de Crotone, quels que fussent ses mérites et l’issue de la guerre. Trop de vanité, de rancœur, d’amertume, trop d’ambition trop longtemps refrénée devaient trouver leur issue. Lorsque Sybaris s’ouvrit sans défense, il fut le plus impitoyable chasseur, déchaînant sa haine sans miséricorde. Mais cela ne suffit pas à le repaître, car cela ne m’atteignait pas. La profanation que personne n’eût osée, Mandroclès crut pouvoir se l’autoriser pour satisfaire son malaise, contenter sa déraison et assouvir sa vengeance. Puis, son forfait perpétré, comme il craignait ma fureur et Némésis[1], le meurtre était inéluctable.

 

 

[1]. Déesse personnifiant le courroux des dieux et la vengeance.


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