Hémiole : L'exil de Pythagore

Cette semaine, La vie des Classiques vous offre chaque jour une page d'Hémiole, le roman de Pierre Squara, que vous pouvez commander en cliquant ici.  

 

Pythagore comprit qu’il ne reverrait jamais Crotone. Milon ne laissa pas s’installer de mélancolie. Il reprit l’interrogatoire à son compte.

– Et toi, Pythagore, raconte-moi ?

– Je vais très bien !

Cela fut dit d’un ton trop volontairement désabusé qui démentait l’assertion. Pythagore cachait mal ses blessures. L’orgueil avait vieilli tout autant que le corps. Milon s’en rendit compte sans doute.

– Manques-tu de quoi que ce soit ?

– Tu sais qu’il me faut peu de chose. Un toit, une paillasse, de l’eau claire, quelques fruits, quelques élèves. Hippase me procure cela. Je suis en paix, ayant fait le deuil de mes illusions. Mon cénacle s’est rétréci, mais les nombres sont les mêmes.

– Comment as-tu été accueilli ?

– Fort bien, les indigènes sont amicaux à mon égard. Ils m’apportent de la nourriture. N’est-ce pas aimable ? Et puis Théano et Damo demeurent avec moi. Elles font ma fierté, ma consolation. J’en ai bien besoin, tu sais, surtout depuis qu’Arkhippos et Lysis sont partis.

Milon sourcilla, incrédule.

– Arkhippos parti et Lysis aussi ! Mais où cela ?

Pythagore fit lever son hôte, lui offrit de l’eau fraîche qu’il tira lui-même du puits, puis l’entraîna dans une promenade à travers les vergers. La maturité des pommes de Cydonie enivrait l’air d’un parfum délicat, à ce point exquis que les vignerons de Métaponte en agrémentaient leurs vins, et les jeunes femmes, leur lit nuptial.

– Ils étaient assez vagues sur leurs ambitions, mais ils envisageaient de gagner Thèbes, en Béotie. Qu’Hermès leur vienne en aide.

– Que Zeus les étouffe, oui ! Les lâches. Ils n’ont pas attendu trois mois.

– Il faut les comprendre, Milon, ils ont une vie à bâtir. Ici, ils n’avaient aucun avenir. Métaponte restera toujours désormais une petite ville dominée par Crotone.

– Ils auraient pu attendre de m’en parler !

Après une pause :

– Au moins, je n’aurai pas à me soucier de leur sort.

– Milon, oublie-les, mais sans les effacer, ils ont été nos compagnons ! Donne-moi plutôt d’autres nouvelles. Que font mes disciples survivants et Aristée ? Ont-ils pu se regrouper ?

Milon répondit seulement d’un regard franc, dépourvu de tristesse ou de compassion, engageant son ami à tourner la page. Un long silence s’installa entre les deux hommes, sans véritable malaise, sans qu’aucun des deux ne ressentît l’urgence de le rompre. Finalement, ce fut Pythagore qui reprit le premier, psalmodiant pour lui-même plus que ne parlant, comme un rhapsode, au rythme de son pas.

– J’ai sans doute manqué de clairvoyance. L’assassinat de Junia était une erreur funeste. Sans cela, nous aurions pu développer notre école plus longtemps. L’intégration de la population de Sybaris a retardé notre marche. Nous étions si près de créer la cité idéale. Quel dommage ! Mon échec est celui de l’aristocratie. Maintenant, la médiocrité démocratique va triompher partout. La civilisation va régresser de dix siècles, à moins que Rome ne finisse par imposer sa loi. Quoi qu’il en soit, le monde grec court vers son déclin.

– Ne soliloque pas ainsi, Pythagore, tu me fais mal ! Ta politique était juste. Ton enseignement rendait fort, vrai, et surtout il unissait le peuple autour d’une ambition concrète. Ne regrette rien de ces hommes, ils ne savent pas où ils vont ni ce qu’ils veulent. Ils ne te méritaient pas.

– Je n’en sais rien, Milon, au fond, je n’en sais rien. J’ai peut-être voulu précipiter les choses. Je ne disposais que de vingt ou trente ans pour faire de Crotone le centre du monde. La fraternité du secret me paraissait la meilleure méthode pour gagner rapidement des disciples en nombre et en mérites suffisants.

Milon restait silencieux, conscient d’assister à un passage climatérique. Jamais Pythagore n’avait livré son ambition, ni esquissé la moindre critique de sa méthode. Pour la toute première fois, la carapace se fissurait. Milon avait admiré cet homme dont la domination spirituelle faisait le pendant de sa propre domination physique. Il découvrait presque à regret que le héros de sa vie avait un cœur humain.

– Et si j’avais présumé de moi… Si la tâche que je m’étais fixée formait un absurde dessein pour le temps d’une vie ?

» Et si j’avais présumé des hommes, si l’excellence d’un peuple tout entier dessinait un impossible rêve ?

» Et s’il fallait accepter que la facilité soit plus aimable à la nature humaine que le mérite ?

» Et s’il s’avérait, à l’âme, plus doux de jouir que de s’élever ?

» Et si les dieux n’avaient d’autre projet que de se jouer de nous, sans raison ni justice, sans autre logique que leur plaisir d’un jour ?

» Et si tout n’était vraiment que vanité ?

 


Dernières chroniques

Le 24 Mars 2017
Voici les premières lignes du Dialogue des arpenteurs d'Anton Beraber.    Destinée leur versait du café et les quatre vieux (...)
Le 21 Mars 2017
Aujourd’hui, La vie des Classiques vous offre l’entretien avec Pierre de Chalendar qui ouvre Imperator, un recueil de textes antiques sur l’art (...)