La cuisine de Guillaume Budé – Notes et commentaires

« Et sur Racine mort, le Campistron pullule…» (Victor Hugo)

Les épigones, commentateurs et exégètes, suspects de tirer leur maigre vie de la chair pourrissante des grands cadavres, n’ont pas bonne presse. Il y a bien Montaigne, dont les notes en marges des classiques ont poussé assez vigoureusement pour devenir un texte à part entière, mais dans mon cas – à supposer que mes notes aient cette force vive – ce serait trop, beaucoup trop, et trop injuste, presque contradictoire : j’ai passé trop de temps à exhumer « mon » texte pour l’enterrer à nouveau sous des explications. Il est là désormais, en belle page, éclairé comme un buste dans une vitrine, bordé de numéros, numéros de lignes, de paragraphes, de chapitres, de livres, références à des éditions plus anciennes, etc. « Mon » texte devenu « Le » texte semble dire : « Qui me cherche, me trouve, qui veut me lire et me citer pourra le faire avec exactitude ». Au-dessous, comme l’Enfer d’un tympan roman, l’apparat dans son foisonnement, dans son désordre apparent, témoigne des erreurs dont on l’a purifié. Restauré, rajeuni et frais comme Siegfried, il ignore superbement les soins passés de Mime.

Maillon dans une chaîne de transmission, je risque aussi d’encombrer le texte de débats obsolètes, de questions résolues, de problèmes adventices. Au XVIe siècle, l’édition commentée des Progymnasmata d’Aphthonius par Lorichius (Reinhard Lorich) fut copieusement expurgée par l’Inquisition, non que le traité d’Aphthonius contînt des préceptes insupportables pour la Papauté, mais parce que les notes et commentaires de l’humaniste réformé se perdaient en règlements de comptes personnels ou théologiques avec ses ennemis catholiques. Aussi la règle fut-elle longtemps, dans la Collection Budé, de réduire les notes au minimum parce que « c’est ce qui vieillit le plus vite ».

Et pourtant, un ancien et fameux directeur de la série grecque, Jean Irigoin, assouplit un jour cette dura lex, autorisa des notes plus longues, plus détaillées, accompagnées de  bibliographies à jour, car « le temps s’en va, le temps non : nous nous en allons ». Les Classiques, même restaurés, nous sont devenus étrangers. Des éditions nues, comme on en réalisa aux plus grandes heures de la philologie européenne – surtout en Allemagne – sont difficilement concevables aujourd’hui. La traduction elle-même – qui pose en soi des problèmes particuliers, sur lesquels on reviendra  – peut difficilement se passer d’éclaircissements. Et puis, c’est une question d’honnêteté. Publier un texte nu, marmoréen, accompagné d’une traduction aussi dépouillée, comme hors du temps, serait de la part de l’éditeur un acte prétentieux. On a déjà souligné le caractère historique de l’activité philologique. Il faut l’assumer. Et même si les éditions Budé entendent rester dans les rayons des (très bonnes) librairies le plus longtemps possible, ce sont des témoins d’une étape de la réception du texte, pas de sa Vérité, si tant est que cette Vérité existe.

C’est la raison pour laquelle nous avons choisi pour illustrer ce blog une photographie des travaux menés actuellement sur l’Acropole : on n’y remarque pas seulement les échafaudages, on voit que les pierres manquantes ont été remplacées par des « fantômes » de couleur blanche, pierres pouvant combler les trous, c’est-à-dire recevoir et supporter de vraies pierres, mais pierres incertaines, appelées – peut-être jamais, peut-être demain – à céder la place.

Nous sommes en plein paradoxe : vive les notes, ou mort aux notes ? Aristote nous conseille la voie moyenne, naturellement. Et chaque éditeur a ses préférences sur ce happy medium. Personnellement, nous rejetons le commentaire – qu’il soit accroché à des lemmes (mots, phrases du texte) ou suivi, à l’instar du Commentaire Moyen des Arabes – parce que le commentaire n’est plus du « paratexte » mais un texte, qui appartient à un genre différent.

Quelles notes alors ? Des éclaircissements ponctuels peuvent permettre de comprendre le texte et parfois de réduire la distance qui le sépare de ses lecteurs. Une référence à Érostrate sera l’occasion de préciser qu’ « il incendia le temple de Diane à Éphèse, sans raison, juste pour faire du buzz et que la postérité retienne son nom ». Mon lecteur se dira in petto « Ah oui, je connais ça, ça court les rues ces gens qui n’ont rien à dire mais veulent le dire à la télé, ou qui font bien pire pour la même raison ». Mais ces éclaircissements d’ordre historique, institutionnel, juridique, les relevés de parallèles ou d’échos littéraires sont plus souvent « décentreurs » que réducteurs , au sens où ils sanctionnent – tout en les réduisant – la distance qui nous sépare du texte et l’effort qu’il faut faire pour l’atteindre.

Dans le même esprit, je mettrai des notes critiques bien sûr, pour expliquer les restaurations un peu aventureuses et donner au lecteur quelques lumières sur les méthodes employées. Ces notes rendront hommage, en les discutant, aux acteurs de la critique textuelle qui s’est exercée, depuis des lustres, sur le texte.

On ne doit pas exclure enfin – et là doit s’arrêter l’activité champignonnière de l’éditeur – l’indication de quelques pistes exégétiques. J’aurai ainsi révélé quelques-uns de mes présupposés, de mes axes de lecture, de mes options de fond sur le sens du texte. Si j’apporte des arguments, si je m’appuie sur une bibliographie de qualité, j’aurai offert à mon lecteur, le plus honnêtement possible, les moyens de lire le texte par lui-même.

 

L’éditeur ne pense pas pour vous, il vous offre – le mieux possible – la matière à penser.


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