La Cuisine de Guillaume Budé — Codicologie et paléographie

Cette chronique expose les principales étapes de l’élaboration d’une édition critique dans la Collection Budé, depuis le choix du texte édité jusqu’à la mise au point définitive. 

 

 

L’imprimerie a inauguré une nouvelle ère dans la vie culturelle, ère de transmission plus fiable des textes, ère de plus large diffusion des idées, de débats plus ouverts et plus libres, avec des conséquences incalculables notamment en matières religieuse et politique.

 

Ère aussi de banalisation. Aujourd’hui encore, le département des manuscrits, dans nombre de bibliothèques européennes, est une sorte de Saint des Saints, feutré, aux couleurs chaudes de vieux bois vernis ou polis par l’usage. On y sent la poussière, c’est vrai, mais aussi l’encaustique et de très vieux parfums de cuir et de bois précieux. On n’y pénètre pas sans sentir la force d’attraction du silence qui déserte si souvent les salles de lecture généralistes, sans éprouver le désir de longues heures de concentration dans un milieu propice aussi bien à la réflexion qu’à des pauses de rêverie, posées elles-mêmes sur les échos de la ville proche, par exemple à la Marcienne, ah Venise ! sur le ronronnement divers des gros et des petits vaporetti.

 

On a une pensée rapide – si, chose rare, le conservateur est revêche et « fait tresse avec son siège » – pour Les Assis de Rimbaud (« Oh, ne les faites pas lever ! »). On est bien plus souvent accueilli par le regard clair d’une dame un peu forte, fière de vivre au milieu de merveilles et d’en offrir l’accès à des happy few.

 

Car dans ces temples on n’entre pas sans avoir montré patte blanche, ni s’être dépouillé d’armes dangereuses comme le stylo à encre ou – horresco referens – le stylo Bic. On n’y tolère guère que le crayon à papier et la gomme. Il faut dire que les manuscrits sont tous uniques, donc précieux, et que tous les lecteurs ne sont pas innocents. Paul-Louis Courier, militaire, aventurier, pamphlétaire, mais aussi mathématicien et fou de littérature grecque, fut ainsi accusé par le bien nommé Francesco del Furia, préfet de la bibliothèque Laurentienne de Florence, d’avoir maculé d’encre une page d’un manuscrit de Longus (Daphnis et Chloé) qu’il venait de transcrire. Paul-Louis ne souhaitait pas, semble-t-il, qu’un autre philologue s’y collât et pût vérifier sa façon de combler une lacune. Francesco était furieux, semble-t-il, de ne pas avoir vu l’importance du passage découvert par le Français. Autre épisode, parmi bien d’autres : en juin 1982, la Bibliothèque nationale de France (BNF) s’est fait dépouiller d’un codex aztèque issu d’une vente conclue en 1841 au bénéfice d’un savant du nom de Joseph Aubin. Que personne ne sorte ! Le voleur ? un étudiant mexicain, qui se prétendait patriote. Plus vraisemblablement, c’est parce qu’il n’avait pas trouvé le débouché rêvé sur le marché des œuvres volées qu’il avait inventé ce prétexte, avant – grande âme – de remettre le codex à l’Institut d’anthropologie et d’histoire de Mexico. Ce trésor n’est pas revenu en France, ni n’a été, du reste, rendu vraiment à son pays d’origine. Il sommeille encore – sauf erreur – dans les limbes d’un coffre-fort au Mexique, objet – officiellement – d’un prêt de longue durée.

 

Ce genre d’épisode n’a pas assoupli les règles d’accès aux salles de lecture, ni – ce qui est plus grave – amélioré les relations entre le Mexique et la France.

 

Dans ces antres secs, dans ces grottes d’altitude, le manuscrit s’offre dans sa matérialité : support, reliure, écriture, tout est témoin d’une histoire unique, objet d’enquêtes non seulement scientifiques mais policières, car les indices s’enrichissent de recoupements, et donnent lieu parfois à de belles surprises. L’objet est si complexe que son étude s’est divisée en plusieurs disciplines à part entière, toutes susceptibles d’alimenter d’informations utiles l’éditeur convaincu de l’éloignement du texte original dont il rêve et de l’importance décisive de chaque étape de sa transmission.

 

Il y a la codicologie, science qui inclut la connaissance quasi archéologique des supports : parchemin, papier. Le parchemin, ce sont des peaux soigneusement tannées, dont la blancheur, parfois, est intacte plus de mille ans après l’inscription du texte. Le parchemin (mais le procédé est utilisé aussi pour le papier), ce sont des réglures, cadres tracés à la pointe sèche selon des normes codifiées et permettant de définir la surface écrite, c’est-à-dire la mise en page du manuscrit. Les règles en usage dans la réglure ont évolué elles aussi et servent d’indices de provenance. L’étude du papier – issu d’une pâte de bois ou de tissu additionnée de colle puis séchée –, c’est aussi tout un monde. Il y a le papier oriental, il y a le papier occidental, notamment italien, qui fut filigrané (le filigrane est une marque de cuivre, déposée au fond de la forme où est coulée la pâte, qui permet d’identifier la production) à partir de la fin du XIIIe siècle, ce qui permet de dater et de localiser un grand nombre de copies. Il existe des répertoires de filigranes, dont le premier fut celui de Charles-Moïse Briquet (1907), un Genevois non seulement rigoureux et patient (pardon pour le pléonasme) mais éclairé, comme son nom l’indique… L’encre elle aussi, sert d’indice.

 

L’écriture a son histoire à elle, également, depuis l’écriture formatée des scriptoria médiévaux (le copiste idéal est le moine ignorant : son écriture est celle qu’il a apprise et il ne comprend rien à ce qu’il copie) jusqu’aux écritures personnelles des humanistes, si personnelles qu’on a bien du mal à les déchiffrer. L’écriture a ses modes, comme la diabolique tendance à l’archaïsme qui peut faire prendre une écriture du XIIIe siècle pour de la minuscule ancienne (IXe siècle). D’autres modes sont bonnes filles, comme la Fettaugenmode, la mode des yeux dans le bouillon gras, alias le goût de parsemer la page de lettres circulaires grossies, courante au XIIIe siècle.

 

Mais il y a pire : les abréviations. Plus pervers encore : la tachygraphie, quand le copiste se prend pour une sténodactylographe !

 

Je sens bien l’angoisse qui saisit le lecteur. Mon dieu que c’est compliqué ! Mais, comme diraient les Saintes Écritures et Jean-Paul II réunis, « N’ayez pas peur ». D’abord, on s’est formé, non ? (cf. livraison n°2), ensuite, on n’est pas obligé de devenir soi-même spécialiste de tous ces aspects du texte manuscrit : redisons-le, nous avons la chance, en France, d’avoir à portée de main ou de TGV une institution remarquable, l’IRHT (Institut de Recherche et d’Histoire des Textes), où travaillent d’éminents spécialistes toujours heureux de répondre aux questions. Et même si l’on n’a pas la chance de pouvoir bavarder avec un Jacques-Hubert Sautel (éditeur de Denys d’Halicarnasse et spécialiste des règlures sur parchemin, entre autres), on trouve sur place des instruments de travail que l’on peut consulter à loisir. Signalons l’un d’eux pour finir : le Repertorium der griechischen Kopisten (faut-il traduire ?), d’Ernst Gamillscheg, Dieter Harlfinger, Paolo Eleuteri, Christian Gastgeber et Brigitte Mondrain, vaste entreprise allemande puis internationale qui consiste, bibliothèque après bibliothèque, à présenter le travail des copistes identifiés pour la langue grecque : on y trouve des fac similés, une analyse des traits caractéristiques de l’écriture, une notice fournissant les renseignements biographiques sur le copiste, la liste de ses autres productions, donc celle de ses centres d’intérêt, que l’on peut rapprocher de celles de ses contemporains, dans un ou plusieurs espaces… Cet ouvrage est ouvert, il se veut une aide pour celui ou celle qui veut à son tour mettre un nom sur une écriture.

 

Le domaine est si ouvert au progrès scientifique qu’il ne se prive d’aucun progrès de la technique. Le déchiffrement des palimpsestes (manuscrits où une première écriture a été effacée pour laisser la place à un texte nouveau, pas forcément plus fun) a beaucoup progressé du jour où l’on a codé les nuances de gris, sur une page numérisée, et assombri artificiellement celles qui correspondent à une écriture effacée…

 

Ainsi se constitue l’histoire de la transmission des textes, dont la connaissance est indispensable certes à la reconstitution des originaux rêvés, mais aussi à la découverte de la vie, des voyages et du rayonnement du texte auquel on a décidé de consacrer une partie de sa vie.

 

 

 

 

 


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