La Cuisine de Guillaume Budé — Moines et moniales copistes, faussaires, négociants et professeurs

Cette chronique expose les principales étapes de l’élaboration d’une édition critique dans la Collection Budé, depuis le choix du texte édité jusqu’à la mise au point définitive. 

 

 

Quand on enquête sur l’histoire de son texte, on se trouve pris, naturellement, dans l’histoire des textes, et l’on ne rencontre pas seulement, on l’a déjà compris, de vieux papiers ou de vieilles peaux, on rencontre aussi des hommes, et des femmes.

 

Eh oui, des femmes. Il y a eu des femmes copistes.

 

On dit qu’Ambroise de Milan, au IIIe siècle, envoya à Origène, pour l’aider dans sa révision de l’Ancien Testament, des diacres et des vierges calligraphes. Ces dernières ne risquaient rien de leur nouveau patron : Origène, qui n’était pas écologiste, s’était castré volontairement, pour échapper aux tentations.

 

Saint Césaire, évêque d’Arles dans la première moitié du VIe siècle, avait fort à faire avec ses ouailles néo-chrétiennes, qui se couchaient par terre pendant l’office si celui-ci était trop long, et qui, pendant le prêche, couvraient sa voix avec leurs bavardages.

 

Mais Césaire ne s’est pas découragé. Il a écrit force sermons dans un style rustique propre à persuader des gens simples. Il a fondé un couvent, et confié aux moniales la tâche de copier des livres à certaines heures fixées.

 

Mais c’est dans la période qu’on a appelée Moyen Age ouvert, du XIe au XIIIe, que les exemples sont le plus nombreux, attestés par les recueils de colophons. Ces notes finales mises au terme de la copie (où la calligraphie, libérée par le soulagement, devient souvent imaginative, voire exultante) comportent parfois de précieuses indications sur la date, le lieu de la copie et le nom du ou de la copiste. Ces colophons, pour les manuscrits occidentaux depuis les origines jusqu’au XVIe siècle, ont été publiés à Fribourg par les Bénédictins du Bouveret (dans le Valais suisse), de 1965 à 1976.

On dispose d’indications plus personnelles encore. La médiéviste Régine Pernoud cite dans son ouvrage devenu classique (La femme au temps des cathédrales, Stock, 1980), d’après le paléographe liégeois Jacques Stiennon, une touchante correspondance, datable du XIIe siècle, entre un commanditaire nommé Sinhold et une moniale nommée H. de Lippoldsberg : Sinhold passe commande à la sœur d’un recueil de matines, lui précise quelle mise en page elle doit adopter, signale que certaines prières ont apocryphes et ne doivent pas être copiées, et lui fait expédier du parchemin et des couleurs. La sœur H. lui répond en s’excusant pour son retard, lui redemande du parchemin et lui passe commande, pour une de ses copines (la sœur G.), de gentiane, plante souveraine, comme on le sait, dans les troubles gastriques ou hépatiques.

 

Régine Pernoud poursuit sur un ton moins pharmaceutique : « On ne réalise pas toujours en effet ce qu’était alors cet harassant métier. Sur cette matière dure qu’est le parchemin – beaucoup moins souple que le papier qui ne commence à être utilisé, on le sait, que vers le milieu du XIIIe siècle – aligner l’un après l’autre les chapitres de traités comportant plus de deux cents ou trois cents folios (doubles pages), cela ne représentait pas une mince tâche. Un copiste y insiste : “ Celui qui ne sait pas écrire ne croit pas que c'est un travail. Il fatigue les yeux, il brise les reins et tord tous les membres. Comme le marin désire arriver au port, ainsi le copiste désire arriver au dernier mot. ” (texte du Xe s. dans le manuscrit de la BNF Ms Latin n°2447, fol. 236). D’où cette recommandation :
 “ Ô très heureux lecteur, lave-toi les mains et prends ainsi le livre ; tourne lentement les feuillets et pose tes doigts loin des lettres, etc. ” »

Ce qui est triste est que la plupart des copistes médiévaux restent anonymes, même quand, à des signes ténus, on réussit à identifier leur écriture et à réunir leur production, sous le nom d’Anonyme n° 1, n° 2. On parlera dans une autre livraison des indices qui nous donnent accès à leur vie personnelle, sinon intérieure (cette faute : nomè – la bouffe – au lieu de monè – le monastère), mais il faut bien dire que les personnes, au sens fort du terme, n’apparaissent à nos yeux qu’avec la Renaissance. Mais quelles personnes, et avec quel relief !

 

On a déjà fait allusion ici à François Filelfe, qui, au service du Cardinal Bessarion, a sauvé méthodiquement des manuscrits menacés par la chute de Constantinople, on a parlé du faussaire Constantin Paléocappa, il faudrait parler aussi d’André Darmarios, il le mérite. Dans le Bulletin de l’Association Guillaume Budé de 1963 (p. 356-363, accessible en ligne), Alphonse Dain a apporté quelques compléments aux ouvrages de Ch. G. Patrinelis et de Vogel-Gardthausen consacrés aux copistes grecs du Moyen Âge et de la Renaissance (on dispose aujourd’hui d’un instrument de travail plus perfectionné grâce à Gamillscheg-Harlfinger et al.). Dain consacre plusieurs pages à ce tourbillon qu’était Darmarios. Né à Épidaure, il a exercé ses talents pendant une trentaine d’années, à partir de 1560. Scribe et aventurier, il a semé derrière lui des centaines de manuscrits copiés par lui-même ou des collaborateurs de rencontre. Il se pointait aux Conciles pour offrir ses services, a séjourné en prison, faisait payer cher des manuscrits dont les pages contenaient treize lignes, les dernières incomplètes. Il passait en quelques jours de Venise à Barcelone et de Grenade à Strasbourg, ou de Tübingen à Genève, bref, célébrait comme un cabri : « L’Europe ! l’Europe ! » bien avant le Général de Gaulle. Il faut se méfier, évidemment, quand on soupçonne son intervention : le lieu et la date de copie ne sont pas forcément les bons, quant à l’œuvre, ce n’est pas forcément celle qu’on s’attend à lire, sans même parler des fautes. « Copiste médiocre et enclin à la supercherie » dit sobrement Alphonse Dain.

 

Ces trafics révèlent au moins que les livres manuscrits avaient de la valeur. Et les professeurs ? Il y en eut de très grands. Bornons-nous ici à annoncer un très beau livre à paraître prochainement chez Droz, « Lire Homère à la Renaissance », par Patrick Morantin, qui analyse de très près l’activité philologique de deux grands esprits de la Renaissance sur le poète Homère : le Vénitien Vettor Fausto et notre Budé national.

 

Voilà qui nous ramène à nos devoirs moins romanesques que la vie d’André Darmarios. Autant l’avouer, la prochaine livraison sera sérieuse de chez pas drôle, au risque du moral des troupes : elle s’intitule « Collationnez, éliminez ». Il va falloir de la gentiane.

 

 

 

 

 


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