La cuisine de Guillaume Budé - Traduire, disent-ils…

Le cahier des charges d’un traducteur dans la collection Budé, a priori, tient en quelques mots : la traduction étant inséparable de l’édition (c’est la pierre de touche, qui atteste que les choix critiques débouchent sur un texte intelligible), son unique objectif est de restituer exactement le sens du texte édité. Les conditions de cette fidélité sont transparentes comme le cristal, elles aussi : la traduction doit être précise, et complète. Les normes transmises par la tradition orale (ou académique, quand l’éditeur a commis sa première édition en tant que thèse, sous la houlette d’un professeur lui-même éditeur ou éditrice) comportent un requisit un tout petit peu plus « littéraire » : il est bon autant que possible de restituer le mouvement du texte, c’est-à-dire de suivre, autant que possible, l’ordre des mots de l’original. Autant que possible, car le français n’est pas une langue à flexion, l’ordre des mots est lié chez lui à la syntaxe et à la sémantique, alors que les langues anciennes, pourvues de cas, font un usage plus libre, plus expressif dudit ordre. Le présentatif « c’est… que… » permet de pallier cette difficulté mais sa lourdeur est dissuasive.

Une telle servilité de la traduction se justifie non seulement par la responsabilité de l’éditeur comme « passeur », mais aussi par la densité, la subtilité des textes qui nous ont été transmis, une densité, une subtilité parfois pétrifiantes. Par exemple, si le grec est réputé langue philosophique, c’est notamment par la facilité avec laquelle il passe du concret à l’abstrait : tout se substantive, non seulement l’infinitif, l’adjectif mais la plupart des subordonnées, les groupes prépositionnels (« le sur la montagne »), sans parler des pluriels neutres (« les [choses] justes ») utilisés pour cerner un concept (la justice). Cette plasticité, cette familiarité avec la notion et le concept font craindre les déperditions. Quant au latin, on sait depuis longtemps qu’on ne saurait le réduire à une langue vouée aux réalités concrètes. Jules Marouzeau lui-même, l’auteur d’une formule (le latin comme langue de paysan) apparemment dépréciative, a décrit les potentialités expressives et conceptuelles de la langue de César dès les années 20 du siècle passé, et plus personne ne nie aujourd’hui, après les travaux d’un Carlos Lévy, qu’il existe une philosophie romaine. Patrimoine intimidant, qui fait que, tacitement, le traducteur Budé se sent moins tenu à l’élégance, à l’euphonie, qu’à la restitution de chaque détail de son modèle, tant il a peur d’en perdre. Il se représente lui-même davantage en scientifique qu’en littéraire, et il voue un souverain mépris aux « belles infidèles » que l’on publiait au XIXe siècle, plus aérées (comme le biscuit de Savoie) qu’aériennes, et dont les charmes insipides ne reflétaient qu’une infime partie de l’œuvre originale.

D’où une sorte de répartition des rôles. La collection Budé offre des traductions parfois austères, sinon un peu rugueuses, qui semblent servir de passerelles vers le latin ou le grec, langues qui restent au fond l’azimut véritable pour le lecteur véritablement cultivé, qui lit la belle page et s’aide, d’un coup d’œil, de la traduction reléguée sur la gauche. Cette exigence a un coût. L’Aristophane Budé donne une idée précise de l’invention verbale du Comique, mais ne permettra pas forcément une mise en bouche théâtrale, alors que la traduction Debidour (Le Livre de Poche) s’y prêtera mieux. On imagine aussi des traductions-adaptations, où les démagogues du Ve s. athénien trouveraient leurs homologues contemporains : qui est notre Cléon ? ou plutôt qui sont-ils ? La question est pertinente, mais si Aristophane reste, les Cléon passent, et la collection Budé opte résolument pour Aristophane plutôt que pour Cléon. Les Belles Lettres, dans d’autres collections (L’Intégrale, les Classiques en Poche, La Roue à Livres), ou d’autres maisons d’éditions peuvent accueillir d’autres projets et des traductions inspirées d’autres principes.

Doit-on en rester là ? À cette cote mal taillée ? À ces oppositions un peu frustes entre l’exact et le « littéraire » ? Entre le rêve d’exactitude parfaite et l’ambition d’adapter, de transposer, d’actualiser ? Entre happy few et public (un peu) plus large ? Peut-être pas. Faisons un rêve.

Il faut d’abord rappeler la diversité des textes qui renvoie elle-même à des enjeux bien différents. La traduction d’un traité technique n’a que peu à voir avec celle d’une lettre d’Ovide, traduire Homère n’est pas traduire Tacite, le raffinement stylistique d’un Platon – dont on a gardé les œuvres destinées à la publication – ne se retrouve pas chez Aristote – dont seuls les traités voués à l’usage interne de l’Ecole ont survécu.

Surtout, l’« élégance » de la traduction, si les critères en sont pauvres, stéréotypés, constitue une fausse piste. Marguerite Yourcenar – dont l’œuvre est par ailleurs admirable – est tombée dans ce piège en réduisant à quelques mètres pairs, l’alexandrin, l’octosyllabe, des poèmes grecs aux rythmes extrêmement divers, amples, incisifs, guerriers, syncopés, cacophoniques, agressifs, lascifs ou charmeurs. On rit du voluptueux distique élégiaque qui ornait jadis nos trains :

 

Le train ne peut partir / que les portes fermées (alexandrin : 6-6)

       Ne gênez pas / leur fermeture (octosyllabe : 4-4)

 

Mais de nombreuses traductions françaises sont aussi incongrues, à force de couler dans un moule moelleux de la prose ou de la poésie anciennes autrement épicées.

Mais où voulez-vous en venir ? s’exclame le lecteur que la poésie ferroviaire touche peu (à tort : le train est une école de rythme). Vous en étiez à dire qu’il fallait choisir entre traduction exacte et traduction littéraire tout en évitant le « beau style » fadasse des traductions de grand-papa et, soyez honnête, vous paraissiez embarrassé.

Où je veux en venir ? À ceci : les Anciens ont réfléchi à l’écriture, et ils l’ont fait avec pour objectifs la mise en voix, parfois la mise en corps (la danse) de leurs textes. Tiziano Dorandi (Le Stylet et la tablette, Les Belles Lettres, 2000, p. 115 sq.) raconte que le premier mode de diffusion des textes était la lecture à voix haute, y compris dans la rue, pour attirer le chaland. Bien des conversions philosophiques se firent ainsi.

Mais du jour – à partir de l’époque hellénistique – où la rhétorique est sortie du cercle étroit de l’éloquence pour devenir la technique de la persuasion et de l’expression dans tous les genres, du jour où les productions de l’époque classique sont devenus des modèles, les rhéteurs se sont mis à articuler étroitement l’apprentissage du style à l’analyse de ces modèles. On dispose donc de traités extrêmement précis où le style des grands auteurs est analysé en ses composants (choix des thèmes, conduite de la pensée, choix du vocabulaire, choix entre divers découpages de la chaîne parlée, figures, articulation des sons entre eux, rythmes) eux-mêmes rapportés à des intentions expressives (la beauté, la grâce, la véhémence, la complication, la clarté, etc.).

Et c’est ainsi qu’ils ont constitué un thesaurus de moyens d’expression à deux entrées : une entrée critique – qui permet d’analyser et de classer les textes anciens –, une entrée rhétorique – qui permet de composer un nouveau texte. Qui ne voit le profit qu’en peut tirer un traducteur ?

La collection Budé n’est pas passée à côté de ces ressources. Citons une seule d’entre elle, un imposant traité Des catégories stylistiques (en grec : des idées) écrit par Hermogène au second siècle de notre ère, que Michel Patillon a édité comme tome IV du Corpus rhetoricum en 2012.

On criera donc aux futurs traducteurs Budé ce cri moderne et ancien à la fois : à vos calames !


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