Le gâteau infernal de Psyché

Voici une histoire digne d’Halloween : aujourd’hui, La Vie des Classiques vous offre un extrait traduit par D. Van Mal-Maeder dans les Romans Grecs et Latins, Editio Minor, Les Belles Lettres 2015. Dans Les Métamorphoses d’Apulée, Aphrodite au doux sourire se transforme en belle-mère tyrannique lorsqu’il s’agit de mettre à l’épreuve Psyché, l’amoureuse de son fils. Pour l’amour d’Amour, le jeune-femme descend aux Enfers…

 

Tu vois le pic au sommet de la montagne, au-dessus du rocher qui culmine tout en haut ? Il y a là une source sombre dont les eaux noires dévalent jusque dans le réservoir de la vallée d’à côté, où elles restent enfermées pour irriguer les marais du Styx et ravitailler le courant grondant du Cocyte. Là-haut, en amont de la source, tout au fond où elle jaillit, l’eau est glacée : va en puiser et ramène-la dans ce flacon sans perdre une seconde.” Et sur ces mots, elle lui tendit un petit récipient en cristal poli, non sans lui adresser les pires menaces.

« Psyché se dirige vivement vers le point culminant de la montagne, elle accélère le pas pour y trouver tout au moins un terme à sa misérable existence. Arrivée aux abords du sommet en question, elle mesure l’immensité de l’entreprise et sa difficulté mortelle. Un rocher énorme, gigantesque, tout en hauteur, glissant, inaccessible, tout en aspérités, vomissait de ses mâchoires de pierre des eaux effrayantes qui, des fissures de cette crevasse, jaillissaient dans le vide, dévalaient le long de la pente, se glissaient dans le lit creusé d’un étroit canal pour arriver invisiblement dans la vallée voisine.

« Et voici qu’à droite et à gauche deux féroces dragons sortent en rampant d’une cavité du rocher et tendent leur cou interminable, leurs yeux voués à une veille sans sommeil, leurs prunelles comme des sentinelles fixant éternellement la lumière. À leur tour les eaux parlantes, pour se protéger, lui criaient et lui répétaient des “Va-t’en !”, “Que fais-tu ? Regarde !”, “Qu’est-ce qui te prend ? Prends garde !”, “File de là !”, “Tu vas te tuer !” Impuissante, Psyché se retrouvait elle-même pétrifiée. Quoique présente physiquement, elle était absente par ses sens, écrasée sous le poids de l’inéluctable péril, privée même de l’ultime consolation des larmes.

« Mais l’infortune de cette âme innocente n’échappa pas au regard vigilant de la Providence secourable. Déployant largement ses ailes d’un côté et de l’autre, surgit soudain, royal, l’oiseau du très haut Jupiter, l’aigle ravisseur, qui, se souvenant d’avoir obéi jadis à un ordre et enlevé un petit échanson phrygien sous la conduite de Cupidon pour l’offrir à Jupiter1, descendit des hautes cimes et des voies jupitériennes pour apporter, en hommage au puissant dieu, le secours dont avait besoin son épouse dans ses épreuves. Volant au-devant de la jeune fille, il lui dit : “Tu es vraiment une naïve, tu n’as aucune expérience de ces choses. Qu’est-ce que tu espères ? Que tu vas réussir à dérober – ou même seulement à toucher – une seule goutte de cette source, sacrée entre toutes et tout autant redoutable ? Tu dois savoir – tu l’as au moins entendu dire – que même les dieux, jusqu’à Jupiter en personne, tremblent devant ces eaux stygiennes, et quand vous jurez par la puissance des dieux, les dieux jurent, eux, par la majesté du Styx. Allez, donne-moi cette urne.”

« Aussitôt, il s’en empara, l’agrippa et plongea, en balançant la masse de ses ailes qui ondoyaient, dirigeant son rémige à droite et à gauche entre les dragons, leurs mâchoires aux dents cruelles et leur langue aux triples fourches, pour recueillir les eaux qui se refusaient et le menaçaient : qu’il s’en aille s’il voulait rester en vie ! Il prétendit qu’il était là sur ordre de Vénus, qu’il était à son service, et cette ruse lui ménagea un accès plus facile.

« Psyché, ravie, reçut la petite urne bien pleine et se dépêcha de la ramener à Vénus. Mais même alors, elle ne put trouver grâce auprès de la féroce déesse qui, tout en la menaçant d’humiliations plus formidables, plus redoutables encore, lui adressa ce discours avec un sourire sinistre : “Là, tu m’as tout l’air d’une grande magicienne, une vraie de vraie, pour avoir si bien exécuté des ordres comme ceux que je t’ai donnés. Mais tu vas devoir me rendre encore un service, ma cocotte.

Prends ce coffret – elle le lui tendit – et file droit aux enfers, jusqu’à la demeure funeste d’Orcus en personne. Ensuite, tu donneras le coffret à Proserpine et tu lui diras : ‘Vénus demande que tu lui envoies un peu de ta beauté, un chouïa, juste ce qu’il faut pour une seule petite journée : ce qu’elle avait, elle l’a tout vidé, tout utilisé pour soigner son fils malade.’ Mais ne rentre pas trop tard, parce que je dois m’en mettre avant d’aller au théâtre des dieux.”

« Alors plus que jamais, Psyché sentit qu’elle touchait au terme de sa destinée. Le voile était tombé, elle vit clairement qu’on la précipitait vers une mort immédiate. N’était-ce pas évident ? Elle était forcée de se rendre, sur ses propres pieds, jusque dans le Tartare et chez les Mânes. Elle n’hésita pas plus longtemps et se dirigea vers une tour très haute pour s’y jeter depuis le sommet. Comme ça, se disait-elle, elle pourrait fort bien et merveilleusement descendre aux enfers. Mais la tour se mit soudain à parler : “Pauvre malheureuse, pourquoi donc veux-tu te tuer en te jetant dans le vide ? Et pourquoi, dans cette dernière épreuve, dans cette dernière tâche, te laisses-tu abattre, tu n’y penses pas ! Parce que si ton esprit vient à être séparé de ton corps, c’est sûr et certain, tu atterriras au fond du Tartare, mais tu ne pourras pas en revenir, par aucun moyen. Écoute-moi.

“Lacédémone, illustre cité d’Achaïe, n’est pas loin d’ici. Aux confins de la ville, en un lieu écarté, se cache le Ténare : cherche-le1. Là se trouve le soupirail de Dis. À travers ses portes béantes, on découvre un sentier non tracé. Une fois que tu auras franchi le seuil et que tu t’y seras engagée, tu longeras un couloir qui te mènera droit au palais d’Orcus. Mais ne va pas traverser ces ténèbres sans rien amener avec toi : tu devras tenir dans tes deux mains des galettes d’orge pétries avec du vin et du miel, et porter dans ta bouche deux piécettes. Quand tu auras parcouru une bonne partie de ce chemin qui mène à la mort, tu rencontreras un âne boiteux chargé de fagots, avec un ânier tout pareil qui te demandera de ramasser quelques brindilles tombées à terre de son ballot. Mais toi, ne dis rien, passe ton chemin en silence.

“Tout de suite après, tu arriveras au fleuve des morts, qu’administre Charon. Il exige qu’on lui remette immédiatement le prix du passage, après quoi il transporte les voyageurs de l’autre côté de la rive sur une barque cousue. Oui, tu vois, l’avarice est vivante, même parmi les morts, et l’illustre Charon, ce grand dieu, le percepteur de Dis, ne fait rien gratuitement. Quand il meurt, un homme pauvre doit chercher de quoi payer son voyage et s’il se trouve qu’il n’a pas d’argent sous la main, personne ne lui permettra d’exhaler son dernier souffle. Pour prix du transport, tu donneras à cet horrible vieillard une des pièces que tu portes, mais de manière à ce qu’il la prenne lui-même, de sa main, dans ta bouche. La même chose quand tu traverseras le fleuve paresseux : un vieillard mort, flottant à la surface, lèvera vers toi ses mains décomposées et te priera de le tirer à bord : ne te laisse pas fléchir, la pitié est interdite.

“Quand tu auras traversé le fleuve et que tu auras fait un petit bout de chemin, de vieilles tisserandes occupées à monter une toile te prieront de leur donner un petit coup de main. Là non plus, ne touche à rien, tu n’en as pas le droit. Parce que tout cela, et bien d’autres choses encore, ce sont des pièges que Vénus te tend pour que tu laisses tomber au moins une de tes deux galettes. Et ne va pas croire qu’une bête galette, ce n’est pas grand chose : si tu en perds ne serait-ce qu’une, cette lumière du jour, tu vois, te sera définitivement refusée. Parce qu’il y a un chien gigantesque avec trois têtes – et des têtes vraiment énormes –, un monstre effroyable qui déverse de sa gueule des tonnerres d’aboiements contre les morts auxquels il ne peut plus faire aucun mal, les remplissant d’une vaine terreur. Couché juste devant le seuil et les noirs couloirs de Proserpine, il est toujours là, à garder la maison déserte de Dis. Une fois que tu l’auras muselé en lui offrant une de tes galettes en pâture, tu pourras facilement passer et t’introduire directement chez Proserpine.

“Elle t’accueillera avec bonté et t’invitera gentiment à t’installer confortablement sur un coussin et à prendre un repas copieux. Mais toi, assieds-toi par terre, demande du pain noir à manger. Ensuite, quand tu auras raconté pourquoi tu es venue et que tu auras pris ce qu’on te remettra, fais demi-tour, soudoie la férocité du chien avec la galette qui te restera et donne la pièce que tu avais gardée à ce grippe-sou de batelier, traverse son fleuve, suis la trace de tes pas et tu seras de retour sous le chœur des étoiles célestes. Mais le conseil le plus important : surtout, rappelle-toi de ne pas essayer d’ouvrir la petite boîte que tu tiendras, ni de guigner dedans. Ne t’occupe pas du trésor de beauté divine qui y est caché.”

« C’est ainsi que la tour visionnaire s’acquitta de sa fonction de prophétesse. Psyché se dirigea sans attendre vers le Ténare, se procura les pièces requises, ainsi que les galettes, et courut vers le boyau des enfers. Elle passa sans mot dire devant l’ânier éclopé, donna au batelier la pièce pour le passage du fleuve, ignora la requête du cadavre flottant, dédaigna les suppliques hypocrites des tisserandes, assoupit la terrible fureur du chien à coup de galette, et pénétra dans la demeure de Proserpine. Refusant le fauteuil douillet et les mets sublimes que lui offrait son hôtesse, elle s’assit par terre, à ses pieds, se contenta d’un bout de pain sec et lui fit part de la mission dont Vénus l’avait chargée.

« Aussitôt la boîte fut mystérieusement remplie et refermée. Psyché la prit, musela les aboiements du canidé avec la seconde galette, remit au nocher la pièce qui restait, et ressortit des enfers au pas de course, plus vivante que jamais.

Quand elle eut retrouvé notre lumière du jour et qu’elle l’eut saluée d’un geste d’adoration, bien qu’ayant hâte de terminer son service, une curiosité folle s’empara de son esprit. “Je suis vraiment bête, se dit-elle, je suis là à transporter de la beauté de déesse, et je ne m’en prends pas, même pas un tout petit peu, juste pour essayer de plaire à mon bel amoureux.”

« Et sur ces mots, elle ouvrit la boîte. Mais dedans, rien, pas la moindre beauté, juste une torpeur infernale, toute stygienne, qui l’envahit sitôt le couvercle dévissé et s’empara d’elle en répandant sur tous ses membres un épais nuage léthargique : elle s’effondra sur ses pieds, au beau milieu du sentier. Étendue, immobile, elle n’était plus rien qu’un cadavre endormi.

 

Apulée, Métamorphoses, VI, 15-22

 

 


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