Le Parrhésiaste - Surprises hiérosolymitaines

La parrhèsia, c’est étymologiquement « tout dire », ce qui ne signifie pas pour autant se percevoir comme le détenteur de la vérité. Le parrhésiaste est celui qui s’engage dans ce qu’il croit être le vrai, sans craindre d’affronter les préjugés, de perturber le confort nécessairement éphémère que créent les idées reçues. Le but de cette chronique n’est pas de provoquer pour le plaisir stérile de provoquer, mais d’établir un dialogue exigeant avec tous ceux que la crise actuelle des lettres classiques inquiète profondément, tous ceux qui ne croient pas qu’il suffise d'attendre benoîtement que de très hypothétiques vaches grasses succèdent à de très réelles vaches squelettiques, tous ceux qui savent que dans le domaine réputé minuscule des humanités se joue aussi le sort de notre culture.

 

            Invité pour cette année académique par l'Institute for Advanced Studies de l'Université Hébraïque de Jérusalem, je vais de surprise en surprise et c'est précisément à ces surprises que je vais consacrer cette chronique. Je laisse de côté celle qui est pour moi probablement la plus agréable, à savoir qu'il peut faire beau, et même très beau en novembre à Jérusalem. J'ai tout d'abord éprouvé une véritable jubilation en constatant que je disposais d’un bureau, qui plus est bien équipé, avec un ordinateur que l'informaticien présent en permanence pour secourir les chercheurs en état de détresse numérique avait remarquablement préparé. Pendant une douzaine d’années au moins j'ai siégé plusieurs heures par jour à l'Écritoire, sis place de la Sorbonne. J'ai dirigé pendant toute cette durée une équipe qui regroupait plusieurs dizaines d'enseignants-chercheurs et de doctorants, le défilé était donc permanent. À deux reprises au moins l'AERES dénonça vigoureusement cette anomalie. Elle ne fut réparée, partiellement, que peu avant mon départ. Accessoirement, j'ai pu constater dans ces circonstances que l'humanité se divisait en trois groupes : ceux très minoritaires qui insistaient pour régler leur café ; ceux que cette idée saugrenue n'effleurait même pas ; cet étudiant enfin qui, après avoir commandé, à mes frais évidemment, un steak-frites, s'en alla repu, apparemment fort satisfait de l'entretien. Deuxième surprise, non moins grande. Je suis arrivé, je me suis installé et à aucun moment l'administration ne m'a rien demandé. Au début, j'ai cherché partout un formulaire à remplir. Je me suis même dit que j'étais confronté à un piège assez grossier, qu'on me reprocherait ensuite de ne pas avoir rendu la veille un volumineux dossier reçu trois ou quatre jours plus tard et qu'il me faudrait apporter de tout urgence une demande de permis de séjour, irrecevable parce que j'aurais dû l'envoyer à partir de mon lieu de résidence. Rien, absolument rien. Évidemment, on est en droit d’estimer que c'est vivre comme des sauvages que de ne pas avoir affaire à une administration qui veille jalousement à ce que nous fassions le moins mal possible ce qu'elle aurait dû faire elle-même, mais je dois avouer que ce n'est pas désagréable. Et puis, il y a l'émotion éprouvée quotidiennement lorsque je passe devant quelques pages du manuscrit de la théorie de la relativité que l'Université Hébraïque, dépositaire des archives Einstein, expose à l'entrée du bâtiment où je me trouve. Une petite écriture appliquée, quelques ratures çà et là, des formules mathématiques qui à première vue n'ont rien de rébarbatif. A l'époque du publish or perish, alors que le monde universitaire croule sous la masse des articles, pour beaucoup d'entre eux de circonstance et inintéressants, le fait qu'un seul article ait pu changer la face de la science paraît tout simplement surréaliste. Qui plus est, cet article fut écrit en 1905 par un modeste employé de l'Office des brevets de Berne. Que se serait-il passé aujourd'hui ? Est-ce donc être exagérément pessimiste que de penser qu'il serait allé directement à la poubelle avec la mention : "délire d'amateur". Chassons vite cette sombre pensée et faisons donc confiance à nos “peer reviews”, comme on dit.

            Et puis, un constat, un triste constat. Dans un pays ou les originaires des pays francophones sont légion, le français, ma langue bien-aimée, disparaît en tout cas comme langue de recherche. Pas ou peu d'espace entre l'anglais et l'hébreu. Heureusement il y a les trésors bibliographiques de l'École biblique, pour ceux, rares, qui veulent bien admettre qu'il y a d’excellentes universités en dehors du classement de Shanghai.

 

 


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