Le secret de Pénélope

Il a beaucoup été question de Pénélope, ces temps derniers, dans la presse : occasion de relire L’Odyssée, et notamment la fin du récit, dont elle est un des personnages clefs. Pour une fois le chroniqueur, renonçant à ses grands écarts vers l’époque actuelle – un peu désespérante par moments – se contentera d’une fiction inspirée d’Homère… À vrai dire, une demi-fiction : une lecture, à peine extrapolée, du texte de L’Odyssée

 

Reprenons l’histoire : Pénélope, laissée seule, doit affronter les prétendants. Tout le monde a déjà parié sur la mort de son mari, et tout indique que, si par extraordinaire il revenait un jour, il aurait peu de chance de vaincre, face à la coalition de circonstance de ses différents rivaux. Elle comprend que sa seule chance de salut réside dans la convergence de deux stratégies : gagner du temps, et paraître la plus insignifiante possible. Elle qui, à l’inverse de son époux, déteste la ruse, invente le subterfuge dilatoire de la tapisserie (en fait le suaire supposé de son beau-père Laërte) qu’elle tisse le jour et défait la nuit. Effacer toute trace de son travail : cela devient chez elle une obsession. Son bonheur, croit-elle, est à ce prix. Elle y réussit à merveille : tout le monde se laisse abuser par ce personnage de femme transparente, inefficace, presque aussi invisible que le produit de ce qu’elle trame. Mais au bout de trois ans, nous dit le texte[1], elle est dénoncée, et sa situation devient alors beaucoup plus inconfortable…

Heureusement Ulysse revient et, après avoir bien préparé son coup, abat dans les circonstances que l’on sait tous ses rivaux présomptueux qui, au sens propre, ne l’ont pas vu venir. Au chant XXIII du poème sonne l’heure de la victoire, qui semble consacrer l’industrie de Pénélope, mais son mari, devant le lit conjugal, la prévient que les épreuves ne sont pas encore terminées[2]. L’épopée s’interrompt bientôt, c’est ici que l’autre histoire commence…

Cette histoire, la voici. Pénélope découvre, dans l’intimité de l’amour, que la fameuse cicatrice qui a donné le signal des différentes reconnaissances n’est qu’un emplâtre grossier : seule la vieillesse de la nourrice Euryclée et sa cécité naissante expliquent qu’elle s’y soit laissé prendre. L’épouse exemplaire reconstitue peu à peu le véritable scénario du retour – et de son dénouement. L’habit de mendiant, qui a servi la dissimulation du personnage, a été plus un masque qu’un déguisement ; le chien Argos a probablement été empoisonné parce qu’il se faisait menaçant ; le porcher Eumée et le bouvier Philœtios ont cru l’étranger beau parleur en prenant leurs désirs pour des réalités. Quant à Télémaque, il était bien sûr trop jeune au moment du départ d’Ulysse, vingt ans auparavant, pour avoir gardé le moindre souvenir de son père… Bref, celui qui règne à Ithaque désormais n’est qu’un aventurier, un fourbe, sans doute un de ces marins crétois passés maîtres dans l’art de donner le change[3]. Probablement un compagnon, peut-être même le meurtrier de son ancien époux, quelqu’un d’assez proche de lui, en tout cas, pour avoir découvert la cicatrice mystérieuse. Elle se rappelle le discours que l’étranger lui a tenu, quelques jours auparavant, où il prétendait avoir été, en Crète, l’hôte d’Ulysse : ce qu’elle avait considéré depuis comme un mensonge simulant la vérité n’était probablement, au contraire, qu’une vérité simulant le mensonge[4]… Elle pense un moment avertir les derniers fidèles, mais se rend compte qu’il est trop tard : maintenant que tous les rivaux ont été éliminés, il n’y a plus de plan B. L’épopée, pour elle, devient tragédie : impossible de revenir en arrière.

... L’homme avec qui elle dort n’est pas celui qu’elle a épousé, mais un imposteur. Tel est le lourd secret de Pénélope.

 

[1] Od., II, 89-90 et 107-110.

[2] Od., XXIII, 248-249.

[3] Sur ce sujet, se reporter au livre très documenté de Paul Faure : Ulysse le Crétois, Fayard, 1980.

[4] Od., XIX, 165-202 et 203 : « Il donnait à ses nombreux mensonges l’apparence de la vérité. »


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