Les lauréats du Concours CICERO - Opaline

Depuis 2006, le concours international de culture antique et de langue latine Cicero (Certamen In Concordiam Europae Regionum Omnium, Concours pour la concorde entre l’Europe et les pays du monde) permet à plusieurs pays de participer simultanément à un événement qui promeut les valeurs de convivance et de paix en Europe, ainsi que les langues anciennes, selon le souhait du concepteur et directeur du concours, Patrick Voisin.

En douze questions, La Vie des Classiques vous propose de découvrir quelques lauréats du concours grâce à des entretiens qui vous feront partager la passion de ces jeunes et brillants antiquisants !

 

 

1.    Comment vous présentez : Quel âge avez-vous? Où habitez-vous? Quels-sont vos hobbies ?  Les livres et la musique que vous écoutez en ce moment?

Je m’appelle Opaline, j’ai 17 ans et je suis originaire de Marseille –même si actuellement j’étudie à Paris pour mon année d’hypokhâgne ! On peut compter parmi mes hobbies l’écriture (prose, poème, et tout ce qui peut bien grouiller au sein de mon esprit), la lecture bien sûr, mais également le dessin et le « cosplay ». Cette dernière activité consiste à interpréter véritablement, en confectionnant ses propres costumes, des personnages de séries, de romans ou encore de jeux-vidéos… Comme vous l’aurez constaté, n’importe quel passe-temps relevant de l’imagination ou d’un minimum d’inventivité m’attire !

En ce moment, je lis plutôt des livres d’histoire sur l’Egypte Antique en raison du thème étudié en classe –mais également par goût de cette civilisation fascinante. Toutefois j’ai, à titre personnel, pour projet de lire La Servante Ecarlate, de Margaret Atwood et Mémoires d’une Geisha de Inoue Yuki – romans ô combien lourds de réflexions au sujet de la place de la femme dans les sociétés… Quant à mes goûts musicaux, ils fluctuent d’un jour à l’autre ! Disons simplement que j’écoute souvent des bandes-originales issues de films de Miyazaki, et, plus généralement, toute chanson qui me paraît porteuse de paroles inspirantes ou émouvantes –peu importe la langue dans laquelle elle est chantée !

 

2.    Quand et comment avez-vous commencé à vous intéresser à l’Antiquité? Y-a-t-il eu des rencontres importantes?

Depuis mes 8 ans environ, ou du moins depuis le CE1 très exactement, j’ai développé une passion dévorante pour la mythologie et l’Antiquité. Au départ, c’était la découverte des trois civilisations antiques les plus célèbres : grecque, romaine et égyptienne. Puis j’ai voulu étendre mes recherches sur d’autres continents, en allant des aztèques à la mythologique japonaise, en passant par la mythologique hindoue… Enfin, forcément, une fois que l’on est entré dans l’univers des mythes, on a envie de connaître un peu mieux les peuples à l’origine de ces merveilles, et de comprendre comment ces légendes se reflétaient dans leur vie quotidienne. C’est de cette façon que, petit à petit je me suis renseignée ensuite sur les mœurs antiques en m’amusant à les comparer d’une civilisation à l’autre. Je n’ai jamais eu l’occasion de rencontrer de spécialistes en mythologie ou encore des historiens de l’Antiquité ; toutefois, si je devais citer une rencontre, ou du moins une personne importante, ce serait mon parrain. C’est lui qui m’a achetée de nombreux livres sur l’Antiquité et la mythologie et qui m’a permis de développer cet amour du passé.

 

3.    Comment s’est prise la décision d’étudier les langues anciennes? Qu’on dit vos parents? vos amis? Etudiez-vous aussi le grec?

Etudier la langue des mythes qui ont bercé mon enfance et mon imagination, c’était un rêve lorsque je suis entrée au collège. Je n’ai pas hésité longtemps lorsqu’en cinquième on m’a proposée de faire du latin, et mes parents ne s’y sont absolument pas opposés. Ils ont toujours respecté mes décisions, et m’encouragent encore aujourd’hui à poursuivre sur cette voie –ce qui est une chance, j’en ai bien conscience. Malheureusement, en raison de mes emplois du temps trop chargés, j’ai dû attendre cette année pour débuter le grec ancien –langue que j’apprécie déjà énormément. Bien sûr, mes amis et mes parents ne comprennent pas forcément la passion que j’éprouve pour les langues anciennes, mais ils l’acceptent tout à fait. Il n’est d’ailleurs pas rare qu’ils remettent en question l’intérêt de continuer à étudier des « langues mortes » ; c’est alors tout un débat qui commence…

 

4. Où et comment les avez-vous étudier? Avez-vous eu des enseignants de latin/grec marquants ( terriblement bons ou mauvais!)

Comme je l’ai dit, j’ai commencé le latin en 5ème, au collège privé Pastré Grande-Bastide. D’excellentes professeures m’ont enseignée avec rigueur les bases de la grammaire latine, et je leur en suis gré puisqu’une fois ces règles élémentaires maîtrisées, on s’évite bien des pertes de temps à les réapprendre ! Bien sûr, lorsque je suis arrivée au lycée Thiers, le latin est devenu une option –surtout pour une lycéenne scientifique-, et le niveau d’exigence s’est relâché. A ce sujet, il est vrai que j’ai eu le droit en première S à une sorte de « temps-mort » linguistique, avec un professeur qui, certes, ne nourrissait pas beaucoup d’espoir en l’avenir du latin… Mais heureusement ma professeure de terminale, qui m’a d’ailleurs entraînée au concours Cicero, a repris en main la situation (Merci Madame Tonelli !).

Quoi qu’il en soit, cette année, je poursuis le latin et commence le grec ancien au lycée Henri IV, dans l’espoir d’approfondir l’étude de ces langues dans une khâgne classique !

 

5. Quel est le premier texte que vous avez traduit?

Très bonne question ! Je ne m’en souviens plus très bien, étant donné que l’on commence toujours par de petites phrases, puis, progressivement, des extraits de Cicéron, Tacite ou Tite-Live… Il semble avoir eu droit, parmi les premiers textes que je devais traduire, au début de la conjuration de Catilina par Cicéron –un classique !- ou encore à des textes mythologiques… Concernant le grec ancien, il me semble qu’il s’agissait de quelques phrases du Protagoras de Platon !

 

6. Est-ce que vous trouvez ça difficile les langues anciennes? par rapport aux langues vivantes et aux maths notamment?

Les langues anciennes ne sont pas une chose aisée, il est vrai. Cependant, à l’image des maths, ce sont des disciplines qui répondent à une certaine logique et que l’on doit pratiquer avec passion et curiosité pour en surmonter les difficultés. Pour ma part, j’ai toujours veillé à rester rigoureuse vis-à-vis de la grammaire et du vocabulaire. Au fond, c’est un peu comme un théorème de mathématiques, justement : on apprend et on applique. Enfin… Encore faut-il s’adapter aux situations ! Là encore, nous sommes confrontés aux mêmes difficultés que celles d’un problème scientifique : même si l’on a les connaissances adéquates, il nous faut quand même acquérir une certaine expérience, de la « pratique ». C’est là tout le problème des langues en général, vivantes ou mortes : on doit se projeter dans le contexte d’écriture pour rendre non seulement la structure du texte, mais aussi son sens particulier. Tout compte : l’époque, l’auteur, le titre de l’œuvre… Généralement, on sait très bien que l’on ne peut pas restituer avec exactitude la traduction, mais on essaye de s’approprier le texte de la façon la plus juste possible. Seulement, le bémol avec les langues anciennes –mais c’est aussi ce qui les rend plus stimulantes !-, c’est qu’il s’agit de langues appartenant à l’Histoire. Autrement dit, contrairement à l’anglais ou l’espagnol, nous avons dû inventer des règles et des significations pour des langues que nous ne pratiquons plus activement. Jamais nous n’avons entendu un Romain ou un Grec parler naturellement, et tout le défi est d’imaginer ces langues en arrêtant de les envisager sous un point de vue purement scolaire. C’est beaucoup plus facile pour l’anglais, notamment : on regarde, de nos jours, des séries en « VO » et on voyage pour saisir réellement la vivacité de la langue ; or nous, latinistes ou hellénistes, nous n’avons que des ouvrages et des traces archéologiques. A nous de réinventer le reste !

 

7. Qu’est-ce que cela vous apporte dans votre quotidien? dans votre formation intellectuelle?

L’étude des langues anciennes et de leur civilisation donne toujours un point de comparaison intéressant. En effet, lorsque je me retrouve face à un mot étrange dans une dissertation, ou plus généralement, dans un texte, il est toujours amusant de remonter à son étymologie – ou mieux encore, de deviner son sens à partir de celle-ci ! Le grec ancien comme le latin étant en partie à l’origine du français, on peut alors prendre un peu de recul vis-à-vis du langage qu’on emploie quotidiennement et qui a incroyablement évolué au fil du temps. Toutefois, d’un point de vue culturel, je trouve qu’il est frappant de trouver des similitudes entre notre société et celles de l’Antiquité. On a tendance à mettre une trop grande distance entre les Anciens et nous-mêmes, alors qu’en réalité, eux aussi ont connu des scandales politiques semblables, des plaisanteries que l’on qualifierait de « modernes » ou encore des philosophies, qui aujourd’hui encore, imprègnent notre mode de pensées. Comprendre ces civilisations, c’est finalement comprendre une partie de la nôtre et relativiser cette idée selon laquelle nous aurions été déchus de cet âge d’or pour sombrer dans une  soi-disante modernité…

 

8. Racontez-nous l’aventure du concours Cicero : développez

En terminale S, ma professeure de latin avait pour habitude de nous inscrire d’office au concours Cicero –au moins pour l’épreuve de culture. L’épreuve de version était facultative. Cependant, à l’idée de gagner un voyage un Grèce –mon rêve ultime-, mon sang n’a fait qu’un tour et je m’étais jurée en début d’année de tout faire pour bien me préparer à ce concours. Ainsi, le thème d’Alexandrie était extrêmement bien documenté ; avec mes amis, nous nous faisions quelques petits tests en ligne et partagions les quelques informations glanées entre nos cours… Si au début nous ne faisions que survoler le sujet, il a fallu découvrir les anciens sujets du concours de culture pour comprendre à quel point les questions étaient précises ! C’est à ce moment-là, à environ un mois du concours, que nous avons commencé à nous « réveiller un peu ». Quant à la version, peu de mes camarades s’étaient inscrits ; j’ai bien essayé de m’entraîner à la version, mais le temps manquait. J’ai donc plutôt profité des cours de latin et des traductions faites en classe pour m’y préparer du mieux que je pouvais. Enfin, le samedi du concours, nous nous tous jetés à l’eau.  Ma professeure, très gentille, nous avait apporté des bonbons pour tenir le coup ! Le test de culture général était extrêmement complet. J’avais plus ou moins étudié tous les aspects exigés, mais en raison d’un contrôle de physique-chimie effectué le matin-même, je n’avais pas trop eu le temps de revoir tous ces détails historiques… La question subsidiaire était néanmoins très intéressante ; le problème, c’était que je n’étais pas du tout sûre d’y répondre ! Enfin, j’ai tout de même tenté, au cas où, « sur un malentendu, ça pourrait passer » (pardonnez la référence peu spirituelle)… Quant à l’épreuve de version, je dois admettre que c’était intense, puisque c’était la première fois qu’une version durait aussi longtemps… Le premier paragraphe –le minimum exigé pour les lycéens- m’avait paru faisable, et je m’étais particulièrement appliquée à ne pas rester sur un mot à mot grossier. Cependant, comme j’avais fini quelques heures en avance, j’ai tenté jusqu’à la fin de me pencher sur la partie prépa –en vain… Somme toute c’était une très bonne expérience, dont je garde un bon souvenir et surtout, de très belles récompenses !

 

9. Vous étiez surpris(e) du résultat?

Bien sûr ! Très honnêtement, j’avais été déçue de moi-même en sortant du concours. Ayant surtout révisé mes disciplines scientifiques la semaine du concours, je n’avais pas pu revoir avec assiduité l’histoire d’Alexandrie ; de plus, face à la version, j’avais pour ambition de traduire également la partie « classe prépa ». Malheureusement, par manque de confiance en moi ou en raison d’un de ces blocages comme il nous en arrive tant en latin, je n’ai pas osé le faire –alors que j’étais restée

jusqu’à la fin du concours ! Et puis, lorsqu’on sait que le concours est national et que des centaines d’élèves y participent, on ne s’attend pas vraiment pas à être lauréate ! Et pourtant, quelle ne fut pas la surprise en voyant les résultats ! J’étais vraiment très fière, et d’autant plus touchée que je suis parvenue –je ne sais trop par quel miracle- à obtenir deux prix ! Vraiment, rien ne pouvait me ravir davantage –si ce n’est le voyage en Grèce, qui est un rêve ardemment désiré.

 

10. Continuez-vous les langues anciennes l’an prochain? Pourquoi?

J’ai effectivement pour projet d’intégrer une khâgne classique en poursuivant le grec ancien et le latin. Poursuivant ma passion pour l’Antiquité, j’espère ainsi -peut-être !- intégrer l’ENS Ulm et son département des sciences de l’Antiquité, afin d’approfondir toujours plus mes recherches et apprendre d’autres langues anciennes.

 

11. Citez un auteur de l’antiquité que vous avez lu (votre préféré par exemple) et un que vous souhaitez lire?

J’aime particulièrement Sénèque, aussi bien en raison de sa philosophie stoïcienne (qui par endroit, m’inspire beaucoup) qu’en raison de ses tragédies (je ne me lasse jamais de la puissante Médée qu’il a décrite !). Je songe prochainement à lire Platon, dont les mythes me semblent très intéressants, tout autant que sa philosophie de l’amitié. D’ailleurs, celle-ci revêt pour moi une très grande importance, et c’est pourquoi lire le texte en édition bilingue serait une expérience enrichissante à mes yeux.

 

12. Quel est le personnage historique/héros de l’Antiquité qui vous fait rêver? pourquoi?

Comme vous le savez désormais, les héros de mythologie ont bercé mon enfance. Bien sûr, au départ on se fascine pour Héraklès, Orphée, Jason ou Thésée… Mais très tôt, quatre héroïnes ont attiré mon attention : Médée, Psyché, Cassandre et Clytemnestre – et tout récemment, Méduse. C’est notamment grâce à la collection « Histoires Noires de la Mythologie Grecque » que je suis parvenue à changer mon point de vue à leur sujet, en tentant de dépasser l’image controversée qu’on entretenait depuis des siècles à leur sujet. Je vais prendre l’exemple de la célèbre Médée (même si Clytemnestre mériterait aussi une explication !). Ce qui me fait rêver chez cette femme terrible, ce n’est pas le fait qu’elle ait tué ses enfants, bien sûr que non –d’ailleurs, certains spécialistes affirment que ces meurtres ne figuraient pas dans la version originale. C’est plutôt sa force, cette puissance de caractère qui lui a permis de ne pas s’effondrer, à l’instar de tant de femmes dans la littérature lorsque leur grand amour les quitte ; elle, elle n’a toujours compté que sur elle-même tandis que Jason, soit disant héros, ne doit sa réussite qu’à la magie de cette héroine. Si l’on était tout à fait honnête, on parlerait davantage de « Médée et la Toison d’Or » plutôt que de « Jason et la Toison d’Or ». N’est-il pas fascinant de voir que cette femme est habitée par une si grande puissance qu’elle a été capable d’aller plus loin dans ses actes que d’importe quel personnage de mythologie –et sans même être poursuivie par les furies ? Et puis, que dire de son panache lorsqu’elle s’exprime dans l’œuvre de Sénèque ! C’est quelqu’un qui sait retomber sur ses pattes, peu importe ce qu’il lui arrive, sans jamais s’avouer vaincue face à la situation. Sur ce point je vous citerai ce passage de la pièce de Sénèque, que j’ai toujours trouvé très inspirant :

 

La nourrice

Colchos est loin d’ici, votre perfide époux vous abandonne, et de toute votre puissance il ne vous reste rien.

 

Médée

Il me reste Médée : tu vois en elle la terre et les mers, le fer et le feu, les dieux et la foudre.

 

Quelle phrase ! Tout compte fait, si je devais résumer en un mot ce qui me plait tant chez Médée, c’est sa profonde modernité. Que faire face à une femme aussi redoutable, et qui l’est justement parce qu’elle ne craint pas le moindre du monde les hommes et a la force de dépasser ses propres faiblesses pour ne pas se laisser écraser ? Voilà ce en quoi Médée m’inspire et me fait rêver –et non pas à cause des crimes dont on l’accuse, évidemment. Rares sont les personnages mythologiques pourvus d’une telle passion, d’une telle fureur de soi !


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