Les Sphyrènes d'Alexandrie - Do you speak latin ? (épisode 2)

Voici la suite du premier épisode paru il y a deux mois. 

 

Les Romains, au contraire, furent des pilleurs professionnels, comme le souligne Polybe (VI, 25, 11) : « si un peuple a cette qualité, de changer ses usages pour imiter les bons exemples, c’est précisément le peuple romain. » On peut donc s’attendre à quelques beaux exemples de traducteurs. Et l’on n’est pas déçu. Cicéron, oui, le grand Cicéron, qui se fit traduire par des générations de cancres pendant deux millénaires, ne dédaigna point suer lui-même comme un lycéen de la IIIe République sur le Timée de Platon, de même que sur les Phénomènes d’Aratos. Dans Du meilleur genre d’orateur, V, 14, le regretté Marc Tulle fournit même chichement quelques indices sur sa manière de traduire Eschyle et Démosthène : « Je les ai traduit non en interprète, mais en orateur (nec conuerti ut interpres, sed ut orator), avec la même présentation des idées et des figures, en adaptant les mots à notre propre langue. Pour ceux-ci je n’ai pas jugé nécessaire de les rendre mot pour mot (non uerbum pro uerbo), mais j’ai conservé dans leur entier le genre des expressions et leur valeur. » Catulle aussi traduisit des vers de Callimaque : son poème numéro LXVI n’est autre qu’une traduction de la Chevelure de Bérénice de Callimaque, aujourd’hui perdu. Parmi les exemples fameux, celui de Phèdre, qui traduisit les fables d’Ésope, en vrai précurseur de La Fontaine qu’il était. Apulée traduisit le Περί κόσμου attribué à Aristote, sous le titre De mundo.

Certains pratiquèrent ce qu’Antoine Berman nommait, avec d’autres, la « traduction ethnocentrique », entendez celle « qui ramène tout à sa propre culture, à ses normes et valeurs, et considère ce qui est situé en dehors de celle-ci – l’Étranger – comme négatif ou tout juste bon à être annexé, adapté, pour accroître la richesse de cette culture. » Le fait est qu’il existe plusieurs mots en latin signifiant l’activité de traduire : vertere, transferre, translatare… Le nombre de Romains bilingues était très important : certains apprenaient la rhétorique avec des paedagogi grecs, d’autres voulaient pouvoir châtier leurs esclaves grecs en un grec parfois peu châtié. Un nombre non négligeable de ces Romains parla grec avant même de savoir que rosam est l’accusatif singulier de rosa (méthode dite « de Montaigne »). Marc Aurèle, par exemple, préféra écrire directement en grec. Le fit-il pour ne plus avoir à hésiter sur l’accusatif de rosa, voulait-il s’ouvrir au monde, faire l’expérience de l’altérité, comme un Samuel Beckett des temps jadis, ou juste montrer qui était l’empereur ? Quoi qu’il en soit, il n’échappa point à la nombrilopathie : il écrivit ses pensées pour lui-même, comme c’est écrit en gras sur la page de titre. Heureusement, ces documents furent tôt déclassifiés, ce qui produisit deux avantages notoires. D’abord, ils sont devenus une partie du patrimoine de l’Humanité, comme les adages de Carambar ou les tweets du Président des États-Unis d’Amérique. Ensuite, cela permit à Marc Aurèle de ne point avoir comme voisin l’assez médiocre Cornelius Nepos : il côtoie en effet Platon, Eschyle et Démosthène dans la prestigieuse « Collection des universités de France. Série grecque ». Impérial pour briller sur la plage d’Anzio - autrefois connue sous le nom d’Antium.

 

Bibliographie :
 

Xénophon, Anabase. Livres IV-VII ; éd. et tr. Paul Masqueray, Les Belles lettres, Paris, 1931, 2009. (CUF)

Polybe, Histoires. Livre III ; éd. Jules de Foucault, tr. Éric Foulon et Michel Molin, Les Belles Lettres, Paris, 1971, 2004. (CUF).

Polybe, Histoires. Livre VI ; éd. et tr. Raymond Weil, avec la collaboration de Claude Nicolet, Les Belles Lettres, Paris, 1977. (CUF).

La Lettre d’Aristée à Philocrate ; éd. et tr. André Pelletier, Cerf, Paris, 1962. (Sources chrétiennes).

Apulée, Opuscules philosophiques et fragments ; éd et tr. Jean Beaujeu, Les Belles Lettres, Paris, 1973. (CUF).

Catulle, Poésies ; éd. et tr. Georges Lafaye, Les Belles Lettres, Paris, 1984. (CUF).

Cicéron, Aratea. Fragments poétiques ; éd et tr. Jean Soubiran, Les Belles Lettres, Paris, 1972. (CUF).

Cicéron, L’orateur. Du meilleur genre d’orateur ; éd. et tr. Albert Yons, Les Belles lettres, Paris, 1964. (CUF)

Phèdre, Fables ; éd. et tr. Alice Brenot, Les Belles Lettres, Paris, 1923, 2003. (CUF).

Tacite, Annales, I-III ; éd. et tr. Henri Goelzer, Les Belles Lettres, Paris, 1923-1925. (CUF).

« Bibliothèque chinoise ». Collection bilingue dirigée par Anne Cheng, Marc Kalinowski et Stéphane Feuillas, Les Belles Lettres, Paris.

Achard (Guy), La communication à Rome, Les Belles Lettres, Paris, 1991. (Realia).

Berman (Antoine), La traduction et la lettre ou l’auberge du lointain, Seuil, Paris, 1999. (L’ordre philosophique).   

P.G. Wodehouse, Avec le sourire ; tr. Anne-Marie Bouloch, Les Belles Lettres, Paris, 2015.

 

 


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