Les Sphyrènes d'Alexandrie - Obelus et asteriscus

Prenons une bibliothèque d'avant J.-C. au hasard et une bibliothèque moderne. Nous remarquons aussitôt que la principale différence entre les deux modèles tient en deux mots : obèle et astérisque.

Prenons un livre au hasard. Ouvrons une page au hasard. Qu’y trouve-t-on, hormis quelques empreintes digitales plus ou moins célèbres ? Bien souvent, des traits dans la marge, des coups de stylographe fluorescent, des points d’exclamation ou autres marques témoignant d’une lecture soutenue de la prose imprimée. Les bibliothécaires des temps modernes n’aiment point ces marques de tendresse trop prononcées, ils préfèrent les lecteurs plus discrets, ceux qui prennent des notes sur une feuille à part. Parfois, il est vrai, ils se réjouissent. C’est le cas lorsqu’un vulgaire manuscrit de saint Augustin, que rien ne distingue vraiment d’un autre (si ce n’est quelques fautes d’inattention des copistes – l’époque ignorait l’existence du café), est orné de signes attestant d’une lecture attentive. Signes respectivement dénommés « obèle » et « astérisque ». Il y en a d’autres, que détaille le manuscrit Paris. Lat. 7530, fol. 28r (si vous n’avez chez vous ni original ni copie du Paris. Lat. 7530, ce qui peut arriver, vous pouvez à la rigueur consulter l’édition donnée par H. Keil, Grammatici Latini, vol. VII, p. 533-536) : « – obelus. * asteriscus. *– asteriscus cum obelo. ¬ simplex ductus. > diple. >: diple periestigmene. » Intéressons-nous aux deux premiers de ces zozos, les dénommés obelus et asteriscus.

L’obèle (οβελός, obelus), comme d’autres signes bien utiles, passe pour avoir été inventé par Aristophane de Byzance (qui vécut approximativement entre -257 et -180). Cet Aristophane-là fut grammairien, bibliothécaire (directeur de la bibliothèque d’Alexandrie, dont je vous ai peut-être déjà parlé[1]) et philologue : il donna les premières éditions critiques de Pindare, Ménandre ou Aristophane (pas lui-même, l’autre). En tordant un peu l’espace-temps, on peut presque voir en lui l’inventeur du Budé (mais point du livre de poche). Cléo n’exagère même pas : c’est lui qui prit l’habitude de mettre des signes dans les marges des rouleaux, par exemple un ÷ ou un † en face d’un passage douteux d’Homère, probablement ajouté, interpolé. Jetez un coup d’œil dans un volume sorti de la cuisine à Guillaume Budé, et vous retrouverez les passages douteux d’un auteur solidement encadrés entre deux obèles : « Cicero dixit † lagaffus meus † certissimus est, etc. ». Jérôme, dans sa lettre à Pammachius (LVII, 11), écrit : « Il serait trop long d’exposer à présent tout ce que les Septante ont ajouté de leur cru, ou bien omis, tous les passages qui, dans les exemplaires de l’Église sont marqués d’obèles ou d’astérisques. Ce que nous lisons en Isaïe [31, 9] : “heureux qui a semence en Sion et parenté en Jérusalem” excite d’ordinaire le rire des Hébreux quand ils l’entendent. » Le signe ÷ (obelus adpunctus pour les connaisseurs) fut également adopté pour symboliser une division arithmétique. Voilà pour l’obèle, qui signale un ajout douteux.  

L’astérisque  (ἀστερίσκος, astericus), comme son nom l’indique, est une petite étoile. On le note : ❋. Sa fonction, à l’inverse de l’obèle, est de signaler une omission. Jérôme, un peu plus loin, écrit : « Or, du nombre de leurs omissions, témoignent ou les astérisques, comme je l’ai déjà dit, ou notre traduction, si un lecteur diligent la compare à l’ancienne. » Épiphane de Salamine, au début de son Traité des poids et mesures, récemment traduit par Laurence Vianès chez un excellent éditeur parisien, écrit lui aussi : « L’astérisque est le signe dessiné ici : ❋. Là où le signe est en marge d’un mot, il indique que le mot concerné existe dans l’hébreu, et qu’il existe aussi chez Aquila et Symmaque […] mais que les Septante-Deux interprètes, eux, l’ont laissé de côté sans le traduire, parce qu’ils considéraient que ce genre de mot crée une répétition et est redondant à la lecture. »

Vous savez tout, désormais, sur les vrais rapports entre Astérisque et Obélisque, et vous en saurez encore plus lorsque vous aurez lu les adages n° 457 et 714 d’Érasme de Rotterdam. La signification des symboles suivants : 

 ou , quant à elle, vous apparaîtra limpide dès que vous aurez en main le prochain album de deux célèbres héros gaulois, à paraître le 19 octobre chez un (autre) excellent éditeur parisien.    
 

[1] Ce qui fait très chic, surtout lorsqu’on n’est pas passé par la case ENSSIB.

 

Bibliographie :

Keil (Heinrich), Grammatici Latini, VII, Lipsiae, In aedibus B.G. Teubneri, 1878.

Saint Jérôme, Lettres. Tome III ; éd. et trad. Jérôme Labourt, Paris, Les Belles Lettres, 1953. (CUF).

Pfeiffer (Rudolf), History of classical Scholarship from the Beginning to the End of the hellenistic Age, Oxford, Clarendon, 1968.

Érasme, Les Adages ; editio minor, sous la direction de Jean-Christophe Saladin, Paris, Les Belles Lettres, 2013. (Le miroir des humanistes ; 12).

Naissance de la bible grecque ; textes introduits, traduits et annotés par Laurence Vianès, Paris, Les Belles Lettres, 2017. (La roue à livres ; 80).

Signes dans les textes, textes sur les signes ; sous la direction de Gabriel Nocchi Macedo et Maria Chiara Scappaticcio, Liège, Presses universitaires de Liège, 2017. (Papyrologica Leodiensia ; 6).

Astérix et la Transitalique, par Didier Conrad et Jean-Yves Ferri, Paris, Albert René, octobre 2017.


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