Macro, homo nouus

            France, mai 2017. Sur l’échiquier politique français, un candidat élu président a fait figure de terzo comodo pour certains, incomodo pour d’autres, puis d’outsider. L’insolite troisième voie qu’il ouvrait jointe à son noviciat dans des élections démocratiques a pu le faire qualifier d’homme nouveau, soit homo nouus. Qu’en est-il de ce concept romain ?

            Rome, 64 av. J.-C. Les élections pour le consulat de 63 se préparent. Le grand Cicéron est candidat. À l’occasion de cette campagne, son frère cadet, Quintus Cicéron, lui adresse, sous forme de lettre, un manuel de conseils où il passe en revue les forces et faiblesses de Cicéron, homo nouus.

Ciuitas quae sit cogita, quid petas, qui sis. Prope cottidie tibi hoc ad forum descendenti meditandum est: « Nouus sum, consulatum peto, Roma est. » Nominis nouitatem dicendi gloria maxime subleuabis. Semper ea res plurimum dignitatis habuit; non potest qui dignus habetur patronus consularium indignus consulatu putari. Quam ob rem quoniam ab hac laude proficisceris et quicquid es ex hoc es, ita paratus ad dicendum uenito quasi in singulis causis iudicium de omni ingenio futurum sit. Eius facultatis adiumenta, quae tibi scio esse seposita, ut parata ac prompta sint cura, et saepe quae de Demosthenis studio et exercitatione scripsit Demetrius recordare. Deinde fac ut amicorum et multitudo et genera appareant; habes enim ea quae qui noui habuerunt? - omnis publicanos, totum fere equestrem ordinem, multa propria municipia, multos abs te defensos homines cuiusque ordinis, aliquot conlegia, praeterea studio dicendi conciliatos plurimos adulescentulos, cottidianam amicorum adsiduitatem et frequentiam. Haec cura ut teneas commonendo et rogando et omni ratione efficiendo ut intellegant qui debent tua causa, referendae gratiae, qui uolunt, obligandi tui tempus sibi aliud nullum fore. Etiam hoc multum uidetur adiuuare posse nouum hominem, hominum nobilium uoluntas et maxime consularium ; prodest, quorum in locum ac numerum peruenire uelis, ab iis ipsis illo loco ac numero dignum putari. Ii rogandi omnes sunt diligenter et ad eos adlegandum est persuadendumque est iis nos semper cum optimatibus de re publica sensisse, minime popularis fuisse; si quid locuti populariter uideamur, id nos eo consilio fecisse ut nobis Cn. Pompeium adiungeremus, ut eum qui plurimum posset aut amicum in nostra petitione haberemus aut certe non aduersarium. Praeterea adulescentis nobilis elabora ut habeas, uel ut teneas studiosos quos habes ; multum dignitatis adferent. Plurimos habes ; perfice ut sciant quantum in iis putes esse. Si adduxeris ut ii qui non nolunt cupiant, plurimum proderunt.

Demande-toi quels sont les caractères de la cité dont tu fais partie, ce que tu recherches, qui tu es. C’est presque chaque jour qu’il te faut, en descendant au forum, méditer ces pensées : « Je suis un homme nouveau, je brigue le consulat, ma cité est Rome. » La nouveauté de ton nom, tu y remédieras principalement par ta gloire d’orateur. Toujours l’éloquence a procuré la plus grande considération. Celui qu’on juge digne d’être l’avocat de personnages consulaires ne peut être tenu pour indigne du consulat. Puisque donc cette gloire est ton tremplin, que tout ce que tu es, tu le lui dois, présente-toi toujours pour parler avec une préparation aussi parfaite que si, dans chaque cause, on devait porter un jugement d’ensemble sur ton talent. Les ressources que, je le sais, tu t’es ménagées dans cet art, fais en sorte de les avoir toutes prêtes et à ta portée, et rappelle-toi souvent ce que Démétrius a écrit sur l’application que mettait Démosthène à s’entraîner. Ensuite veille à faire paraître combien nombreux sont tes amis et à quelles catégories ils appartiennent. Tu as en effet ce que peu d’hommes nouveaux ont eu : tous les publicains, l’ordre équestre presque tout entier, beaucoup de municipes qui te sont exclusivement dévoués, beaucoup de particuliers, de tous les ordres, que tu as défendus, bon nombre de collèges, avec cela une foule de jeunes gens que l’étude de l’éloquence t’a attachés, des amis qui chaque jour sont autour de toi empressés et nombreux. Efforce-toi de conserver ces avantages en faisant comprendre par des avertissements, par des prières, par tous les moyens possibles, à ceux qui te doivent de la reconnaissance, qu’ils n’auront pas d’autre occasion de te la prouver, à ceux qui veulent t’obliger, que l’heure est venue de le faire. Ceci aussi  paraît capable d’aider beaucoup un homme nouveau : la sympathie des nobles, et principalement des consulaires. Il est utile que les personnages au nombre et au rang desquels tu veux atteindre te jugent eux-mêmes digne d’être de ce nombre et à ce rang. Il faut les solliciter tous avec soin, il faut leur faire parler en ta faveur et les persuader que nous avons toujours partagé les opinions politiques  des grands, que nous avons fort peu recherché la faveur populaire ; que si nous paraissons avoir parfois tenu un langage démocratique, nous l’avons fait dans le dessein de nous concilier Cn. Pompée, voulant que l’amitié, ou tout au moins la neutralité d’un homme dont l’influence est si considérable, nous fût assurée dans notre candidature. Avec cela travaille à avoir pour toi les jeunes gens de la noblesse, ou à conserver ceux qui te sont déjà attachés. Ils t’apporteront beaucoup de considération. Tu en as un grand nombre : fais en sorte qu’ils sachent toute l’importance que tu leur attribues. Si tu amènes ceux qui se contentent de n’être pas hostiles à se faire les champions de ta cause, ils te seront des auxiliaires très précieux.

Quintus Cicéron, Lettre à mon frère pour réussir en politique, Traduction de L. A. Constans, Les Belles Lettres, 2012

            L’orateur antique et le communiquant moderne devront jouer tous leurs atouts, leur talent oratoire, leurs divers soutiens, dans les ordre équestre et sénatorial pour le premier et dans les sphères dirigeantes diverses pour le second, pour compenser leur principal handicap, le statut d’homo nouus. Sous la République romaine, cette expression (où nouus possède un sens fort) désigne un homme qui accomplit une carrière politique au sein du cursus honorum sans avoir, dans sa famille, un ancêtre qui ait obtenu une magistrature curule (édile curule, préteur, consul, censeur, dictateur). Il s’agit, en définitive, d’un magistrat, non patricien, qui atteint le consulat. Sans être un Rastignac, l’homo nouus est une désignation ni négative, mais ni vraiment positive, qui pointe un parvenu politique, sans porter atteinte à son statut officiel de candidat. Elle ne désigne nullement une appartenance à un quelconque parti politique (dans la Rome républicaine, les Optimates et les Populares monopolisaient le champ de la vie publique). Bien qu’il n’en soit pas nécessairement à son coup d’essai en politique, l’homo nouus pâtit d’un préjugé sénatorial à son égard qui fait néanmoins handicap dans une oligarchie politique, lorsqu’il accède aux plus hautes fonctions.

            Que ce soit à Rome ou dans nos démocraties modernes, le renouvellement des élites politiques est une question saine pour le bon fonctionnement dans le temps des institutions. À Rome, déjà, la carrière des hommes nouveaux est difficile, par manque d’appui et par défiance naturelle : 10% des consuls est d’origine non noble, et 10% encore issus de famille prétorienne ou sénatoriale. Il n’y a donc qu’un petit 1% de véritable renouvellement social, les vieilles familles conservant le contrôle du système.  Pour autant, l’histoire nous a laissé le nom d’homo nouus célèbres, tels Caton l’Ancien, l’homme du Carthago delenda, Marius, le réformateur de l’armée romaine,  Cicéron, qu’on ne présente plus, les historiens Salluste et Tacite.

            Mais il vaut mieux pour notre président être un homo nouus actuel : à Rome, il n’aurait pas eu l’âge requis de 43 ans pour briguer le consulat et il aurait risqué de finir comme Cicéron…


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