Optionnel - Homo homini lupus est

Pauline  Lejeune enseigne le latin et le grec dans un lycée de la banlieue parisienne. C’est son choix. Partagez le quotidien d’un cours pas tout à fait comme les autres.

Pour ceux et celles qui n’ont pas l’immense chance d’être totalement isolés dans leur établissement, et de porter à bout de bras l’enseignement des langues anciennes en faisant office à la fois de gardien (celui qui ouvre l’établissement dès potron-minet et le ferme tous les soirs à la nuit tombée), de G.O. du Club-Med, pardon, de l’unique organisateur de voyages, mais également de bouc émissaire lors de chaque dysfonctionnement (les mauvais emplois du temps ? c’est à cause du latin ; les heures perdues sur la DHG ? c’est à cause du latin bien sûr ; le niveau catastrophique des élèves ? c’est encore et toujours à cause du latin ; la faim dans le monde ? cette fois c’est à cause du grec, à n’en point douter), pour tous ceux qui ne connaissent pas ce bonheur élyséen donc, il existe un fléau encore pire que Cerbère et la Sphynge réunis : la présence d’un voire de plusieurs collègues de lettres classiques. Sartre le disait déjà : « l’Enfer c’est les autres », mais pour qui n’a pas encore vécu cette expérience et veut en avoir une vague idée, il suffit de s’imaginer dans la peau de Catilina au temple de Jupiter Stator le soir du 3 novembre 63 avant J.-C. : vous serez encore largement en deçà de l’ambiance sympathique et chaleureuse qui peut vous attendre.

Alors pour tous ceux qui se préparent à un futur conseil d’enseignement, voici quelques impedimenta indispensables. Première règle : rayez de votre conversation les mots de moins de quatre syllabes, même quand il s’agit simplement d’acquiescer : « oui, indubitablement », « j’agrée parfaitement » seront des formules a minima. La deuxième règle d’or est de réussir à placer une allusion antique bien sentie à chaque occasion favorable : ainsi, ne demandez pas d’aller récupérer des dossiers au sous-sol mais proposez une « catabase érudite » (à ne surtout pas confondre avec une nekuya sous peine de vous faire reprendre sine mora). Il faudra également mettre l’accent sur vos propres prouesses, pédagogiques s’entend : n’oubliez pas, le cas échéant, de dénombrer le nombre de participants malheureux que vous avez envoyés au concours général[1], mais avec un détachement de circonstances (« je n’y suis pour rien, c’est grâce à toi qui les as eus l’année dernière », ou encore, « oui, je sais, il est un peu nul mais les parents ont insisté ») ; à défaut, et en cas de coup dur, il vous reste l’arme secrète mais à n’utiliser qu’en cas de légitime défense : le délétère « tu fais comme ça, toi ? ». Enfin, vous devrez toujours connaître toutes les références mentionnées et tous les ouvrages cités : vous vous devez absolument d’être à la fois un historien de l’antiquité, un linguiste spécialiste de la langue française, de la langue grecque, de la langue latine, un commentateur de textes littéraires latins, grecs et français, un historien de l’art (évidemment) et un cinéphile (cela va de soi). L’option « je vais au théâtre toutes les semaines et à l’opéra deux fois par mois » sera également un plus non négligeable pour gagner du crédit auprès de vos « chers collègues ».

Et si malgré tout cela vous avez encore l’impression de ne pas être pris au sérieux ou bien qu’à chaque nouvelle réunion vous craignez d’être voué aux gémonies, n’oubliez pas qu’un jour ou l’autre arrivera un collègue qui prendra votre place, celle du Nouveau : Homo homini lupus est.

Pauline le Jeune

 

[1] Fonctionne également avec le concours Euroclassica en collège.


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