Que reste-t-il de l’orthographe prônée par Robert Estienne ?

Avant de répondre à cette question, rappelons que le français est devenu la langue officielle pour tous les actes légaux et notariés par l’ordonnance de Villers-Cotterêts en 1539. La langue française prend peu à peu sa place comme langue officielle… et cela entraîne une grande réflexion dans les milieux intellectuels. C’est dans ce contexte que le poète Joachim du Bellay écrit et publie (en 1549) La Défense et illustration de la langue française. La mise en valeur du français va permettre de commencer à donner des règles à la langue et de s’intéresser à son orthographe. C’est donc ici qu’intervient Robert Estienne !

Page de titre de La deffence et illustration de la langue françoyse.

Source : Bibliothèque nationale de France – Gallica.

Article doigt du Dictionaire francois latin de Robert Estienne (1539).

Source : Bibliothèque nationale de France – Gallica.

Nous avons vu dans des chroniques précédentes (pour ceux qui rencontrent aujourd’hui Robert Estienne, elles se trouvent là + lien) que Robert Estienne était un imprimeur et un lexicographe. Dans les textes en français qu’il imprime, on peut voir qu’il soutient une orthographe étymologique. L’histoire de la langue lui donnera raison… sur bien des points ! Nous en verrons aujourd’hui quelques uns.

Dernière remarque avant de passer aux exemples : il serait faux de conclure des lignes précédentes que personne ne s’intéressait à la langue française et à l’orthographe avant Robert Estienne ! Depuis que la langue s’écrit, elle est sujette à réflexion. Robert Estienne s’inscrit donc souvent dans la lignée des juristes médiévaux qui avaient commencé à donner des règles et des normes à l’orthographe française.

Entrons maintenant dans le vif du sujet ! L’orthographe de nombreux mots ne peut s’expliquer que par le latin. C’est le cas de froid, lard, plomb, sang ou tard qui finissent pas une consonne muette. En effet, Robert Estienne – à la suite des juristes médiévaux – garde la consonne de la racine latine (frigidus, lardum, plumbum, sanguis, tardus). C’est aussi en raison du latin que Robert Estienne préconise d’écrire doigt avec gt même si ces consonnes sont muettes, puisque ce mot est issu de digitus.

Il y a plusieurs façons d’écrire en français le son [s] : nous nous intéresserons seulement à la différence entre immense et clémence. Immense vient de mensus et le son [s] garde sa graphie latine en français, comme dans offensa / offense. Dans son Traicté de la grammaire francoise (1557), Robert Estienne écrit « les mots latins terminés en a, en as […] sont faicts Francois en les terminant en esse comme […] Pigritia, paresse. » Cependant, clémence vient de clementia et de la même manière prudentia a donné prudence. La prononciation latine va évoluer du [t] au [s] et c’est Robert Estienne qui propose de symboliser ce son [s] par la lettre c. Nous savons que le c avec une cédille permet aussi d’écrire le son [s] : la cédille vient d’Espagne et est utilisée au XVIe siècle par l’imprimeur Geoffroy Tory (1480-1533). Robert Estienne n’utilise pas ce signe, partant du principe que les latins n’en usaient pas. C’est pourquoi il écrit il commencea ou il receu, intercalant un e pour garder le son [s]. C’est la cédille qui s’imposera en français…

Extrait du Traicté de la grammaire francoise de Robert Estienne (1557).

Source : Bibliothèque nationale de France, département Réserve des livres rares, RES P-X-370 – Gallica.

Extrait du Traicté de la grammaire francoise de Robert Estienne (1557).

Source : Bibliothèque nationale de France, département Réserve des livres rares, RES P-X-370 – Gallica.

 

Toujours dans un esprit d’une orthographe étymologique, Robert Estienne va distinguer an de en et utiliser le second quand le latin écrit in comme dans enfer (infernus) qui s’écrivait anfer au Moyen Âge ou engloutir (ingluttire en bas latin qui a donné anglutet au Moyen Âge, qui signifiait “il engloutit”). Cependant Robert Estienne est sensible à l’usage et ne modifie pas langue alors que ce mot vient de lingua, ni sans (sine) pour le distinguer de sens (sensus).

À la même époque, le poète Pierre de Ronsard écrit systématiquement an comme c’était bien l’usage au Moyen Âge : étandre, défandre. L’évolution de la langue donnera raison à Robert Estienne ! Même si ce dernier est beaucoup moins connu du grand public que le prince des poètes…

« Noli altum sapere, sed time ».

 

 


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