Quelques nuances d'Athéna

Amis des Classiques, par un sondage sur Twitter la semaine dernière, vous avez choisi Athéna comme divinité préférée : pour vous, voici quelques hauts faits de la déesse aux yeux pers extraits du Panthéon en Poche

 

 

Pour éviter d’être supplanté par son épouse Métis, l’intelligence personnifiée, et plus encore par sa progéniture, Zeus avale la déesse. C’est alors qu’Athéna serait sortie toute armée du front de son père. Lucien raconte de manière plaisante cet accouchement singulier.

La Naissance d’Athéna

Héphaïstos : -Que me faut-il faire, Zeus ? Me voici, suivant tes ordres, avec la hache la plus aigue, au cas où il faudrait fendre des pierres d’un seul coup.

Zeus : -Bien Héphaïstos. Allez, donne un coup et tranche-moi la tête en deux.

Héphaïstos : Tu me testes, pour voir si je suis fou ? Ordonne donc vraiment ce que tu veux qu’on te fasse.

Zeus : -Ceci-même, me trancher le crâne. C’est si tu refuses que tu vas me tester, et ce n’est pas la première fois que tu feras l’expérience de ma colère. Allez, frappe-moi de tout ton coeur, sans tarder : les contractions me tuent ! Elles me retournent la cervelle !

Héphaïstos : -Veille, Zeus, à ce que nous ne fassions pas quelque chose de mal. La hache est aigue et ce n’est pas sans effusion de sang, ni à la manière d’Ilythie[1] qu’elle va t’accoucher.

Zeus :  -Contente-toi de donner un coup, Héphaïstos, dépêche-toi. Je sais, moi, ce qui est utile.

Héphaïstos :-Je vais donner le coup. Pourquoi faut-il faire ce que tu ordonnes ! Qu’est-ce que cela ? Une jeune fille en armes ? C’est normal, alors, que tu aies été irascible (...) : c’est un camp fortifié, pas une tête que tu portais à ton insu sur tes épaules ! La voilà qui bondit, qui danse la pyrrhique[2], qui agite son bouclier (...). Elle a les yeux brillants et un casque orne  le tout. D’ores et déjà, Zeus, en guise de salaire pour mes services d’accoucheuse, donne-la moi pour fiancée.

Zeus : -Tu demandes l’impossible, Héphaïstos : toujours elle voudra rester vierge.

Lucien, Dialogue des dieux, 225-226

 

 

Athéna est aussi la déesse de l’intelligence et, partant, ne protège le rusé Ulysse. Celui-ci s’est vu offert les armes d’Achille au détriment d’Ajax, pourtant le plus fort guerrier après Achille. Pour parer la colère d’Ajax et protéger Ulysse, Athéna imagine le tour suivant, qui ouvre la pièce de Sophocle :

Ingénieuse Athéna

Dans le camp grec aux bords de l’Hellespont. Le jour commence à poindre. Ulysse est devant la baraque d’Ajax, examinant avec soin les traces de pas qui y mènent. Il tressaille soudain à la voix d’Athéna. La déesse vient d’apparaître au public au-dessus de la baraque. Ulysse l’entend sans la voir.

Athéna. – Toujours en chasse, fils de Laërte, toujours à quêter un moyen de surprendre tes ennemis ! Te voilà donc cette fois devant, la baraque d’Ajax, près de ses vaisseaux, au bout de vos lignes. Depuis un moment déjà je t’observe : tu vas suivant sa piste, scrutant ses traces, fraîches, afin de voir s’il est chez lui ou non. On dirait qu’un vrai flair de chien de Laconie te mène droit au but : oui, l’homme est là ; il rentre à l’instant même, et la sueur dégoutte encore de son front, de ses bras d’égorgeur. Tu n’as donc plus à épier anxieusement ce que te cache cette porte ; tu as bien plutôt à me dire pourquoi tu prends pareille peine : je sais, moi, et je peux t’instruire.

Ulysse. – Ah ! voix d’Athéna, voix de ma déesse aimée, comme, à l’entendre, j’en reconnais l’appel, si loin que tu sois de mes yeux ! Et avidement mon cœur s’en saisit. On dirait que pour lui, c’est le clairon étrusque au pavillon d’airain. Oui, cette fois encore, tu m’as bien compris : mes pas sont là qui tournent autour d’un ennemi, Ajax, l’homme au bouclier. C’est lui, c’est bien lui dont je suis la piste depuis un moment. Il a, cette nuit même, perpétré contre nous un forfait incroyable – si du moins il en est bien l’auteur ; car, au vrai, nous ne savons rien de certain : nous errons au hasard, et aussi bien, est-ce pourquoi je me suis volontairement attelé à cette besogne. Nous venons de découvrir qu’un bras d’homme a détruit, massacré tout notre butin, y compris les gardiens des bêtes. Or cela, c’est Ajax que chacun en accuse. Un guetteur justement l’a vu qui bondissait tout seul, au milieu de la plaine, l’épée teinte encore de sang frais. Il avertit, il précise. Je me jette aussitôt sur la piste de l’homme. Quelques traces me guident, mais d’autres me déroutent : je ne puis savoir de qui elles sont... Tu arrives à propos ; c’est ta main qui de tout temps, à l’avenir comme autrefois, doit m’indiquer la route à suivre.

Athéna. – Je le sais, Ulysse ; voilà un moment que je t’ai rejoint, avec le seul souci de protéger ta chasse.

Ulysse. – Alors dis-moi, chère patronne, si je travaille comme il faut.

Athéna. – N’en doute pas, c’est lui l’auteur de cet exploit.

Ulysse. – Et quel motif a déchaîné cette violence insensée ?

Athéna. – Le lourd dépit qu’il vous garde du refus des armes d’Achille.

Ulysse. – Mais pourquoi s’être alors rué contre des bêtes ?

Athéna. – Il croyait qu’il trempait ses mains dans votre sang.

Ulysse. – Alors, vraiment, son plan visait les Argiens ?

Athéna. – Et il l’eût achevé, si je n’avais veillé.

Ulysse. – Quel coup d’audace était-ce là ? d’où lui venait telle assurance ?

Athéna. – Seul, dans la nuit, en traître, il menait son attaque.

Ulysse. – A-t-il atteint son but et poussé jusqu’au bout ?

Athéna. – Il était arrivé aux portes des deux chefs...

Ulysse. – Et il arrête là son ardeur meurtrière ?

Athéna. – C’est qu’alors j’interviens. Je fais choir sur ses yeux la lourde illusion d’un triomphe exécrable et le dirige vers vos bêtes, vers le butin, non partagé encore, que gardent vos bouviers. Il se jette sur elles et fait un grand carnage de têtes encornées, qu’il va assommant à la ronde. Tantôt il s’imagine qu’il tient les deux Atrides, qu’il les tue de sa propre main ; tantôt il se figure qu’il charge un autre chef. Et, moi, de presser l’homme en proie à son délire, de le pousser au fond de ce filet de mort. Puis, une fois qu’il a satisfait à sa tuerie, le voilà qui couvre de liens tout ce qui reste encore vivant, bœufs ou autres bêtes, et qui les conduit chez lui, croyant emmener des captifs, au lieu d’un gibier à cornes ; et là, il recommence à les brutaliser, entravés comme ils sont. Mais je veux que tu sois témoin de cette démence éclatante : tu la feras connaître à tous les Grecs. N’aie pas peur et reste là ; ne crains pas que sa vue te porte malheur. Je détournerai de toi la lueur de ses regards : ils ne saisiront pas tes traits. (Elle se penche vers l’entrée de la baraque et elle élève la voix.) Hé là, toi ! toi qui lies dans le dos les bras de tes captifs, sors donc ; c’est toi que j’appelle, Ajax, entends ton nom et viens devant ta porte.

Ulysse. – Que fais-tu, Athéna ? non, ne l’appelle pas.

Athéna. – Allons ! tiens-toi tranquille. Veux-tu paraître un lâche.

Ulysse. – Non, qu’il reste chez lui ! c’est assez, par les dieux.

Athéna. – Mais que redoutes-tu ? N’est-ce donc pas un homme ?

Ulysse. – Et même un ennemi, qui le demeure encore.

Athéna. – Eh bien ! quoi de plus doux : rire d’un ennemi ?

Sophocle, Ajax, 1-77

 

 

Dans l’Iliade, la fille favorite de Zeus est avant tout une divinité du combat Elle n’a cure de défier son père quand il s’agit de se battre.

Athéna guerrière

Cependant Athéné, fille de Zeus qui tient l’égide, laisse couler sur le sol de son père la robe souple et brodée qu’elle a faite et ouvrée de ses mains ; puis, passant la tunique de Zeus, assembleur de nuées, elle s’arme pour le combat, source de pleurs. Elle monte enfin sur le char de flamme et saisit sa pique, la lourde, longue et forte pique sous laquelle elle abat les rangs des héros contre qui va sa colère de fille du Tout-Puissant. Alors, Héré, vivement, touche du fouet les chevaux, et voici que, d’elles-mêmes, gémissent les portes célestes, que gardent les Heures, les Heures à qui l’entrée est commise de l’Olympe et du vaste ciel, avec le soin d’écarter ou de replacer une très épaisse nuée. C’est par là qu’elles font passer l’attelage excité par l’aiguillon.

Mais Zeus Père les voit du haut de l’Ida. Il en conçoit un terrible courroux, et c’est Iris aux ailes d’or qu’il envoie porter ce message.

« Pars, Iris rapide, fais-leur tourner bride ; ne les laisse pas m’aborder en face : ce serait trop triste spectacle, si nous en venions au combat. Je te dirai la chose comme elle sera : je romprai les jarrets à leurs chevaux rapides sous le joug ; je les jetterai, elles, à bas du siège ; je fracasserai leur char. Dix années pourront ensuite venir chacune à son tour : elles ne les guériront pas des coups portés par ma foudre. La Vierge aux yeux pers se rappellera le jour où elle se sera battue contre son père. J’ai moins de colère et de rancune contre Héré : de tout temps elle a eu l’habitude de faire obstacle à tout ce que je veux ! »

Homère, Iliade, VIII, 384-406 

 

 

Précieux et plein de délicatesses, le poème de Callimaque offre un fort contraste entre la douceur et la sensualité du sujet et le portrait de la déesse vigoureuse, guerrière et un tantinet masculine.

Le Repos de la guerrière

Baigneuses de Pallas, toutes en cortège ! venez, venez toutes. Déjà j’entends hennir les cavales sacrées : la déesse va venir. Hâtez-vous donc, hâtez-vous, blondes filles de Pélasgos. Jamais Athéna ne baigna ses bras robustes, qu’elle n’eût d’abord, du flanc de ses chevaux, chassé les souillures de la poussière ; jamais, non pas même au jour que, toute son armure flétrie d’une boue sanglante, elle revenait de combattre les violents Fils de la Terre. Mais d’abord, déliant ses chevaux du joug, elle lava aux eaux de l’Océan la sueur qui leur perlait ; elle essuya, sortant de leur bouche qui ronge le frein, le flot figé d’écume. Allez donc, Achéennes, et n’apportez ni parfums ni vases à onguents ; – j’entends le bruit des moyeux contre l’essieu – non, pas de parfums ni d’onguents pour le bain de Pallas : Athéna ne veut point des mixtures parfumées. Point de miroir non plus ; son visage est assez beau toujours. Même au temps où le Phrygien sur l’Ida jugeait la querelle divine, la grande déesse ne regarda ses traits ni dans le disque de bronze ni dans l’onde diaphane du Simoïs : elle ni Héra ; mais Cypris, bien souvent, le miroir de bronze à la main, fit et refit par deux fois la même boucle de ses cheveux. Et ce jour-là, après sa course, deux fois soixante diaules, Athéna – tels, près de l’Eurotas, les astres jumeaux de Lacédémone – oignit son corps, en athlète expert, de l’essence toute pure que donne l’arbre qui est sien, Argiennes, et une rougeur montait à ses joues, comme on voit la rose matinale, comme on voit les grains du grenadier. En ce jour non plus n’apportez pour elle rien autre que la fiole d’huile, l’huile virile, onction de Castor, onction d’Héraclès. Et portez aussi pour ses cheveux un peigne d’or, dont elle lisse ses boucles brillantes.

Athéna, viens à nous : vois ici la troupe, qui plaît à ton cœur, des vierges filles des puissants Arestorides. Athéna, vois ici porté le bouclier de Diomède : c’est l’us antique des Argiens, c’est le rite qu’Eumédès enseigna : Eumédès, ton prêtre favori, qui jadis, surprenant le dessein meurtrier du peuple contre lui, s’enfuit, emportant ton image sainte, et s’établit sur le mont, oui, sur le mont Créion ; ton idole, ô déesse, il la dressa dans les escarpements rocheux qui sont encore aujourd’hui les Pierres de Pallas.

Viens à nous, Athéna, destructrice des villes, déesse au casque d’or, déesse qui t’éjouis du fracas des chevaux et des boucliers.

Callimaque, Pour le bain de Pallas, 1-45

 

 


[1] déesse présidant aux accouchements

[2] danse martiale.


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