Retour sur l’attentat au musée du Bardo

 

Les événements tragiques du début d’année 2015 ont montré qu’il n’y a pas de trait d’union ou de séparation entre Paris et Tunis.

 

 

Il y a ParisTunis, fusion de deux cultures, fusion de deux rives, fusion de deux mondes, fusion de deux identités et de deux altérités consubstantielles – et nécessaires l’une à l’autre –, fusion de la même douleur, fusion d’une même humanité tournée vers les valeurs de la vie. La guerre à ces valeurs – qui ont construit une Méditerranée plurielle dont il faut assurer la pérennité – a été déclarée… et le combat est nécessaire pour faire triompher l’humanisme et la diversité des cultures ; la Tunisie, dans ce qui la singularise et la rend unique dans le monde arabo-musulman, a été attaquée dans un musée qui contient son histoire trois fois millénaire. Voici le témoignage que m’a écrit une amie, Pr. Samia Kassab-Charfi, universitaire à Tunis.

 

 

Chronique des morts…

 

Le Musée est le lieu vif d’une longue chaîne de témoignages.

 

Ces témoignages nous racontent une Histoire où s’entremêlent une série d’histoires.

 

Histoires faites de sculptures, d’icônes, de statues marmoréennes. De tout petits objets, aussi, des talismans numides, des moulures et des boulettes de bronze, et ces merveilleuses toiles de pierre aux éclats minéraux, aux dégradés mats.

 

Les mosaïques ne sont pas de simples tapis ni des panneaux muraux décoratifs, ce sont les traces sublimées de palpitations passées, non seulement celles des êtres, corps et visages gravés là, mais également de faunes terrestres, marines et aviaires, de flores disparues.

 

Ces palpitations saisies sont la trace d’une respiration passée, d’un rythme perdu, celui d’un autre temps, lui-même incarné dans d’autres dispositions d’espaces, d’autres spatialités culturelles et organiques.

 

L’irruption de la violence au Musée, le 19 mars 2015, signe le refus d’appartenir à cette longue chaîne de transmissions.

 

Ce refus n’était pas prévisible. Les jeunes terroristes auraient pu être des guides touristiques, et, s’ils ne l’avaient pas été, ils ont dû au moins cent fois arpenter les ruelles de la Médina, ils ont connu les plaquettes de mosaïque vendues aux touristes. Ils ont été familiarisés, de par le tourisme et à sa faveur, à ce langage d’une « autre » Tunisie. Je ne pense pas qu’ils ne se soient jamais sentis menacés par ces objets hétéroclites qui sont devenus de la « marchandise ».

 

Où alors chercher l’explication ? Pourquoi le Musée a-t-il été choisi comme cible ? Est-ce parce qu’il représente une « niche », un créneau de préservation d’une grande part de la Tunisie, laquelle comporte l’inconvénient de donner une visibilité – certes muséologique, archivale – à une autre culture, à une culture « autre » ?

 

Cette culture, exposée pour les « autres », essentiellement pour les visiteurs étrangers il faut le dire – comme le prouverait un rapide sondage de la proportion de visiteurs locaux – n’est pas prévue dans le programme, dans le logiciel identitaire de l’islamiste. Celui-ci ne l’intègre pas dans son temps historique, ce qui pourrait se comprendre, tout comme il ne l’intègre pas non plus dans le champ culturel dont il se prévaut. Le Musée est, en temps normal pour lui, un pays étranger, une « hétérotopie », dirait Michel Foucault. Désormais, il gêne son horizon identitaire, ne serait-ce que parce qu’il rassemble très majoritairement des étrangers à « sa » culture.

 

Nous sommes bien aux antipodes d’une quelconque « poétique de la Relation » dont parle Édouard Glissant.

 

Désormais, l’altérité produite dans l’antre du Musée devient, avec ses statues superbes et gigantesques, l’ennemi à abattre.

 

Or, il se trouve que cet « ennemi » est une part intime de la « tunisianité » ; cet ennemi est la trace indélébile d’une des innombrables cultures qui font la Tunisie. Mais l’allégresse et la majesté subtile des arts exposés comme indices de la créativité humaine ne sont pas « héritables » pour ces champions de la déshérence existentielle, idéologique et culturelle.

 

Ainsi, cette « Chronique des morts » (Adrien Salmieri) qu’est aussi le Musée est profanée. Présence muette incarnée dans la topographie culturelle de l’Histoire du pays, elle voit sa sacralité souillée, souillure aggravée par les crimes commis simultanément à l’acte de profanation.

 

Plus encore, et au-delà, c’est un désespérant déni de spiritualité qui s’affiche dans ces actes.

 

Car sans doute, assurément, les mains qui ont assemblé, pétri, composé, sculpté ces formes, ces représentations, l’ont fait avec l’impulsion d’une foi, d’une ferveur d’acte. Ils l’ont fait en y insufflant du sens, une spiritualité, pour peu qu’on comprenne la « spiritualité » comme un donneur d’ordre de sens.

 

Aussi, la profanation du lieu et de ses portants, de ses gisants demeurés vifs à travers les récits drainés là, participe-t-elle d’un assassinat de cette spiritualité, c’est-à-dire finalement du sentiment le plus noble qui puisse saisir l’homme lorsqu’il aspire, lui aussi, à créer, à laisser une trace.

 

Insulte à l’esprit, insulte à l’art, insulte à l’esprit suprême qui porte l’humain au plus haut de lui-même.

 

Et voilà que dans l’ombre mauvaise nouvellement assénée sur ce lieu meurtri, la fresque mosaïque d’Ulysse devient  à lire autrement.

 

Ulysse tunisien abordant le Détroit mortel, ligoté par ses marins dont il a bouché de cire les oreilles pour les prémunir des chants mortifères, noirs et décisivement mortels.

 

Ulysse qui rassemble sur ce bateau cette Tunisie tourmentée, ballottée, emportée par les courants sauvages, menacée de fracassage contre les rocs imprenables.

 

Au Musée où veille la plus grande armée de pierres fracassées réunies pour la beauté de l’art, aucun soldat ne veille cependant, vigile.

 

Ulysse perdure, immobile et tenace, xérophile. Ulysse, arrêté-là, qui doit encore avancer, négocier le Passage du détroit, tenir le cap sans retour, sans régresser.

 

Les déesses nues sont immobiles. Tremblantes.

 

Un arrêt du temps qui contre cette dynamique de violence engagée dans le plus total nihilisme, tendue vers le rien, si ce n’est vers la vision dénaturée et sanglante d’un esprit aliéné.

 

Premières nations qui foulèrent ce sol, premières pierres emprisonnées dans ce Musée rose, soustrait aux aubes des lieux d’où furent ramenés ces objets. Le Musée est Première Nation.

 

De quelles pierres fracassées sera fait notre Futur ? Roulées par les rivières, détachées doigt par doigt des blocs énormes de marbre, calcaire, roches où coulent les veines anciennes du Temps. 

 

Samia Kassab-Charfi.

 

 

Que dire au-delà de ce texte poétique écrit avec le cœur par mon amie Samia ? Ulysse est chez lui en Tunisie, Virgile aussi, la culture antique s’y est développée d’une manière incomparable, non une culture d’occupation et de colonisation – romano-africaine –, mais une authentique culture africaine – punico-berbère puis afro-romaine, également connectée au monde grec et au monde oriental, car phénicienne à l’origine. La Tunisie, symbole métonymique et métaphorique de la Méditerranée plurielle, judéo-chrétienne-arabo-musulmane, doit rester ce qu’elle a toujours été : le carrefour vivant des cultures contre tous les intégrismes.

 

 

 

 

 

Patrick Voisin, professeur dans les classes préparatoires (Pau, France), membre du Laboratoire Études Maghrébines, Francophones, Comparées et Médiation Culturelle (Université de Manouba, Tunis) et auteur de Il faut reconstruire Carthage. Méditerranée plurielle et langues anciennes, Paris, 2007;  EcolΩ, Écologie et environnement en Grèce et à Rome, Paris, Belles-Lettres, 2014.