Salluste et les anti-système

De nos jours, la nouveauté fait vendre. Dans une société marquée par le mercantilisme et l’emballement du progrès technologique, l’étiquette « nouveau », accrochée à n’importe quel produit, le pare d’une auréole magique, censée emporter l’adhésion du consommateur. C’est également vrai en politique, et l’on a vu les différents candidats, lors de l’élection présidentielle, se prévaloir de l’hostilité du système. Le mot est suffisamment flou pour entretenir toutes les ambiguïtés… Si le label « anti-système » semble assez justifié pour les candidats des extrêmes, dont il constitue le fonds de commerce (sans les assimiler pour autant les uns aux autres), il était moins attendu de le voir revendiqué par M. Macron, qui s’est targué d’inquiéter le système (le 12 juillet 2016 à la Mutualité), et même par M. Fillon, qui a lancé le 9 mars dernier au cours d’un meeting à Besançon : « Je suis aussi devenu le rebelle que le système n’arrêtera pas. » Tant d’anticonformisme, chez les uns et les autres, ne peut que séduire l’insurgé qui sommeille en chacun de nous… C’est qu’en France, pour se faire élire, il faut prétendre incarner le changement, voire la révolte, comme en témoignent les divers slogans des derniers présidents arrivés au pouvoir…

Il n’en allait pas de même chez les anciens Romains, dans une société dominée par une idéologie beaucoup plus conservatrice. L’adjectif novus (qui désigne quelque chose de jamais vu, d’inouï) connote volontiers l’effroi et la méfiance qui accompagnent cette inquiétante singularité. Dans le domaine politique, l’expression res novae illustre bien cette attitude mentale : très souvent associée à des termes qui désignent le désir et l’espoir (studium, spes, etc.), elle suggère le bouleversement social, le désordre civil, bref la révolution[1] ! Car c’est bien sûr la plèbe, n’ayant rien à perdre, qui désire ce renversement de l’ordre établi, et c’est un représentant de la classe dirigeante (on n’ose dire « du système »…) qui écrit l’histoire.

L’entreprise de Catilina, retracée par Salluste, est tout à fait typique de cette distribution des rôles. L’historien commence par faire un portrait moral du futur séditieux, où il le présente comme un homme chargé de tous les défauts, dépravé, cupide, habile à compromettre ses partisans dans des crimes qui en font ses affidés. Ainsi, quand on nous présente le discours du chef aux conjurés, le lecteur, déjà prévenu contre le personnage, n’y peut voir qu’une stimulation des instincts les plus bas, et non la revendication sociale que pourrait y trouver un observateur moins prévenu. Les accents populistes de cette harangue peuvent en tout cas réveiller en nous des échos assez familiers :

« Chaque jour mon cœur s’enflamme davantage quand je considère ce que seront nos futures conditions de vie, si nous ne revendiquons pas nous-mêmes notre liberté. Depuis que la république est tombée aux mains d’une puissante oligarchie, c’est toujours aux mêmes que rois et tétrarques payent leur tribut, que peuples et nations versent l’impôt ; tous les autres, nous les actifs, les gens de bien, nobles ou pas, nous sommes une masse ni reconnue, ni écoutée, soumise à ceux qui devraient nous craindre, si la république se portait bien. Tout le crédit, tout le pouvoir, toute la considération, toutes les richesses vont chez eux, ou bien là où ils veulent ; à nous ils nous ont laissé les échecs, les dangers, les condamnations, la misère. Jusques à quand supporterez-vous cela, vous les braves[2] ? »

Plus loin, mais plus loin seulement, Salluste reconnaîtra la portée sociale de tels propos où peut se reconnaître l’ensemble des couches les plus défavorisées : « La plèbe tout entière, à cause de son goût pour les bouleversements [novarum rerum studio], approuvait son entreprise[3]. » Cette attitude qui consiste à disqualifier moralement les meneurs du peuple pour dissimuler derrière des mobiles méprisables les autres dimensions des conflits est constante chez les historiens romains[4].

Il est cependant une autre expression en latin où le qualificatif novus semble recouvrir un sens plus positif : celle d’homo novus, qui désigne l’homme neuf par opposition à la vieille noblesse. Cette glorification des mérites du nouveau venu aux responsabilités fait l’objet d’un long discours de Marius, au moment où le consul s’apprête à prendre le commandement des troupes dans la guerre de Jugurtha :

« Si les autres commettent une faute, l’ancienneté de leur noblesse, les hauts faits de leurs ancêtres, les ressources de leurs parents par le sang ou l’alliance, leur nombreuse clientèle, tout cela les protège ; moi, c’est en moi-même que sont placées mes espérances, mes seuls appuis sont mon mérite et mon intégrité. […] Comparez maintenant, citoyens, avec l’orgueil de ceux-là, l’homme nouveau que je suis. Ce qu’ils ne connaissent que par ouï-dire ou par leurs lectures, moi j’en ai été témoin, ou bien je l’ai fait. […] Ils méprisent la nouveauté que je représente [novitatem meam], moi leur mollesse ; à moi c’est ma condition, à eux leurs déshonneurs qu’on oppose[5]»

Marius, qui vient d’être élu consul, reproche à la noblesse de vivre dans la mollesse et l’inertie (ignavia) sur le prestige de ses ancêtres, alors que lui ne doit qu’à ses seuls mérites (en particulier militaires) son ascension sociale[6] ; l’énergie et l’isolement – l’absence d’appui de groupes influents – paraissent ainsi constituer les deux caractéristiques de l’homme nouveau, qui le distinguent de la vieille caste au pouvoir, toujours prête à se serrer les coudes pour maintenir ses privilèges. Avec ce concept d’homo novus, ce qui surgit donc, c’est l’idée d’une régénération de la société par l’irruption d’un sang neuf à la tête de l’État…

Les deux dénonciations de l’aristocratie régnante, celle de Catilina et de Marius, ont en fait des tonalités bien différentes : la première (sous le signe des res novae) peut se lire comme une critique radicale de l’ordre social, et annonce un coup d’État. La seconde (celle de l’homo novus) constitue plus une glorification individuelle : loin d’appeler au désordre, elle vise au contraire à légitimer l’autorité du nouveau chef sur ses troupes galvanisées, au service de la république. Cette distinction peut permettre de dégager deux dimensions du discours « anti système », tel qu’il a été utilisé dans la dernière campagne : d’un côté la remise en cause de structures socio-économiques étouffantes, sources d’inégalité sociale, qui conduisent à l’oppression du peuple ; de l’autre, dans une démarche d’auto-célébration, la dénonciation d’une alliance occulte de toute la caste politico-médiatique au pouvoir pour faire barrage à celui ou celle qui prétend y accéder. Ces deux dimensions ne sont d’ailleurs pas forcément incompatibles : il est rare qu’un leader aux accents révolutionnaires laisse son ego de côté…

En dépit de notre goût pour la rhétorique du changement, il n’est pas sûr que nous aimions réellement les novae res : comme chez les historiens romains, nous les préférons sous forme d’espoir, de désir ou d’attente que de réalité. Les « réformes » sont ainsi toujours jugées nécessaires, et systématiquement combattues : il est vrai que ceux qui les conçoivent ne sont généralement pas ceux qui sont chargés de les appliquer… Bref, c’est une fois que le changement tant invoqué arrive que chacun prend conscience de ses inconvénients. Ajoutons que depuis le triomphe de l’idéologie néolibérale, l’idée de réforme a perdu sa valeur progressiste et recouvre maintenant des réalités fort diverses, si bien que les revendications se font de plus en plus sur le mode du « retour » : retour à l’emploi, à l’école d’autrefois, voire à la monnaie nationale…

Plus consensuel, dans notre société, paraît l’homo novus : il satisfait notre besoin superficiel de renouvellement sans remettre en cause nos vieilles habitudes – du moins tant qu’il ne s’est pas encore lancé dans l’action… Dans une société dont nous maîtrisons mal l’évolution, écartelés que nous sommes entre le sentiment diffus d’une adaptation inévitable aux nouvelles conditions de vie et notre nostalgie foncière d’un bon vieux temps vite mythifié, peut-être serait-il opportun de faire nôtre la suprême sagesse de Don Fabrizio, qui justifie ainsi son engagement avec les insurgés, dans le célèbre roman de Tomasi di Lampedusa : « Se vogliamo che tutto remanga come è, besogna che tutto cambi » (« Si nous voulons que tout reste pareil, il faut que tout change »).

J.-P. P.

 


[1] Voir Salluste, La Conjuration de Catilina, XXXVII, 3 ; XLVIII, 1 ; LVII, 1, La Guerre de Jugurtha, LXVI, 2 et 4. Pour une analyse approfondie de cette question, on peut se reporter à l’article en ligne d’Elisa Romano : L’ambiguità del nuovo : res novae e cultura romana.

[2] Ibidem, XX, 5-9.

[3] Ibidem, XXXVII, 3.

[4] Voir, sur ce thème, l’analyse que fait Auerbach, dans Mimésis, du discours de Percennius rapporté par Tacite, au moment de la révolte des légions de Pannonie. « Il déprécie d’avance les renseignements qu’il fournit sur les causes de la rébellion, dont il fait la matière de la harangue du meneur et qu’il ne discutera pas par la suite, en donnant au préalable la vraie cause, à ses yeux purement morale, de la révolte », observe le critique allemand.

[5] Salluste, La Guerre de Jugurtha, LXXXV 4 et 13

[6] Beaumarchais reprendra ce thème dans le célèbre monologue de Figaro : « Qu’avez-vous fait pour tant de biens ? Vous vous êtes donné la peine de naître, et rien de plus » (Le Mariage de Figaro, Acte V, sc. 3).


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