Socrate, un homme dangereux - Extrait du procès

Le procès

Devant le tribunal populaire Nous voilà donc ce fameux matin de mai -399 où se tient le procès de Socrate.

Sur l’Agora, 501 citoyens athéniens qui ne se connaissent pas et ne se reverront peut-être jamais sont réunis. Certains viennent de loin, parfois de plusieurs dizaines de kilomètres, et marchent depuis l’aube. D’autres habitent le quartier de l’Acropole. Ils sont potiers, tanneurs, forgerons – artisans et commerçants, pauvres et riches. Ils ont été tirés au sort quelques mois auparavant pour devenir jurés. Leur seul point commun : être né dans une ville dont le régime politique s’appelle, encore et toujours, « démocratie ».

Sur la grande place d’Athènes, bordée de boutiques où s’amoncellent déjà quelques curieux, les jurés improvisés prennent place. Des estrades de bois, recouvertes de jonc, ont été disposées à leur intention. L’Héliée, le tribunal en plein air où sont rendues les décisions du peuple, peut accueillir, pour les affaires d’importance, jusqu’à 2 501 jurés. Mais aujourd’hui, c’est un procès banal, une quelconque affaire d’impiété qui se prépare. Dans quelques heures, le dossier sera classé et chacun pourra retourner à ses occupations habituelles.

L’horloge à eau – ou clepsydre – installée sur l’Agora en vis-à-vis de l’Héliée indique les premières heures du jour. Bien qu’il soit encore tôt, une chaleur de plomb écrase la ville. Partout dans les rues, ânes, chèvres, chiens et oies cherchent un peu d’ombre où s’abriter. Les conversations vont bon train entre les 501 jurés. Tous sont vêtus du traditionnel himation. Certains portent un pétase – un chapeau rond qui les protège du soleil. Ils viennent de Phalère, d’Anaphlystos, de Phlya, les différents quartiers de la ville, et ont pour nom Xanthos, Akharis ou Mélas. Ce sont sans exception des hommes, âgés de plus de trente ans.

Soudain, alors que les premières rumeurs d’impatience se font entendre dans l’enceinte du tribunal, les voix se taisent : l’accusé vient de faire son apparition.

L’homme qui se présente ce jour-là, précédé de quelques disciples, joue sa vie. En a-t-il conscience ? Il traîne un regard insouciant, presque amusé, sur la foule qui l’attend. Il marche d’un pas nonchalant et semble ailleurs, comme si rien de tout cela ne le concernait vraiment. Ce n’est ni un grand général, ni un dramaturge reconnu, ni un homme politique. Pourtant tout le monde le connaît. Il s’avance et s’assoit à la place qui lui est réservée.

À sa vue, quelques rumeurs de protestation et d’indignation s’élèvent sans doute parmi la foule des jurés. La raison ? Socrate a décidé de se présenter devant le peuple tel qu’il a vécu sa vie, dans son habit de philosophe : la barbe mal taillée, les cheveux en bataille, drapé d’une tunique sale et les pieds nus.

Le geste du vieil homme est aussitôt interprété comme une provocation. Pour les Athéniens, l’Héliée est une des plus prestigieuses institutions de la ville – le cœur même de leur démocratie.Il est impensable d’y faire preuve d’irrespect ou de légèreté. Et encore moins d’y faire son entrée de façon aussi négligée.

Mais Socrate est aussi libre que jamais. Il ne donnera pas à ses accusateurs la satisfaction de le voir abattu, repentant, courbé. Au contraire, il apparaît souriant, moqueur, ironique.

À son disciple Lysias, qui a écrit pour lui un plaidoyer de défense magnifique, le philosophe répond :

– C’est un beau discours, Lysias. Mais il ne me va pas.

– Quoi? sursaute Lysias. Comment pourrait-il ne pas t’aller si tu dis qu’il est beau ?

– Parce que de beaux habits ou de belles chaussures ne m’iraient pas non plus[1].

 

La parole est à l’accusation

Face à ses détracteurs, Socrate a l’air d’un tout petit homme trapu et impuissant. Eux ont mis leurs habits des beaux jours. Et voilà qu’ils s’avancent au centre du tribunal pour prononcer leurs motifs d’accusation. Un frisson parcourt l’assemblée.

Sans broncher, Socrate les écoute l’un après l’autre. D’abord Mélétos, le médiocre poète. Puis Lycon, l’orateur qui vend ses services au plus offrant. Ces deux hommes d’Anytos remplissent leur office. Ils accusent Socrate sans retenue : le premier prétend que le philosophe ne croit pas aux dieux de la ville, qu’il est impie, qu’il introduit de fausses divinités, comme ce daïmôn qui, prétend-il, le suit partout.

C’est vrai : Socrate fait plusieurs fois mention de cette petite voix intérieure qu’il entend de temps à autre et qui l’aide à prendre les décisions justes. Mais de là à dire que c’est un dieu… ! Socrate passe peut-être pour un fou, mais ça ne le dérange pas. Il ne craint pas Mélétos. D’ailleurs, le jeune homme bredouille, hésite, insiste, s’acharne, puis finit par se perdre dans son argumentation. Dans l’assemblée tout autour, on commence à ricaner. Que raconte ce blanc-bec ?

Socrate lui-même se moque de lui, retourne ses accusations et le ridiculise avec son ironie caractéristique.

– Tu ne reconnais aucun dieu ! lance Mélétos.

– Quoi? s’offusque Socrate en étouffant un petit rire. Comment oses-tu ? Et d’abord, qu’est-ce qui te fait dire ça? Oserais-tu dire que je ne reconnais même pas, comme tous les gens ici présents, que le soleil et la lune sont des dieux ?

– Mais non ! Par Zeus, il ne les reconnaît pas, puisqu’il dit que le soleil est une pierre, et la lune, une terre.

– Enfin, Mélétos ! s’étonne (faussement) Socrate. Ce n’est pas moi que tu accuses là, c’est Anaxagore ! Franchement, tu insultes les jurés qui se tiennent là si tu crois qu’ils sont aussi ignorants que toi. Les idées dont tu parles ont été énoncées par Anaxagore il y a bien longtemps ! Et tu dis que c’est moi qui les mets dans la tête des jeunes gens? Mais on peut les trouver chez n’importe quel marchand de livres pour moins d’une drachme ! Tout le monde se moquerait de moi si je prétendais que ces idées étaient les miennes ! Mon pauvre Mélétos, j’ai l’impression que tu ne comprends même pas ce dont tu m’accuses[2].

Le procès ne fait pas perdre à Socrate son humour et sa liberté de ton. Il retourne les arguments de son adversaire de façon à le rendre totalement ridicule, inculte et, pour tout dire, un peu benêt.

Le procès se poursuit dans une atmosphère plus détendue. Lycon parle à son tour. De nouveau pour ne rien dire. Puis il laisse la place à Anytos. Et c’est à ce moment-là, il faut le reconnaître, que les choses commencent à se corser.

Anytos est un orateur redoutable, rompu à l’exercice et habitué à prendre la parole devant les citoyens athéniens. Il s’avance donc en confiance et prononce, selon Polycratès, un témoin du procès, « un discours ensorcelant».

Que dit Anytos pour accabler Socrate ? Eh bien, d’abord, il l’accuse de mépriser la démocratie en critiquant ses institutions et en doutant de ses fondements mêmes. Il l’accuse de pousser les jeunes gens à remettre en question l’éducation que leur ont fournie leurs parents. Résultat : l’enseignement de Socrate mène à la mollesse,à l’inaction,aux propos oiseux. Les jeunes n’ont plus envie de s’impliquer dans la vie politique ? Forcément, Socrate leur a appris qu’il ne servait à rien d’agir, qu’il fallait passer sa vie à penser!

Penser, penser ! Il n’a que ce mot à la bouche. Et voilà où nous en sommes, conclut Anytos : à une cité qui autrefois était glorieuse et qui se trouve aujourd’hui en perte de repères. Condamner Socrate, c’est donc en quelque sorte une mesure de salubrité publique !

L’argumentation est féroce, et elle produit son effet sur les 501 jurés.

Ceux-ci sont partagés. Il y a les commerçants, qui détestent Socrate : en effet, il prône une vie dans laquelle l’argent n’a plus d’importance. Qui viendra leur acheter leurs marchandises, alors? Et puis il y a les artisans, qui n’oublient pas que le vieil homme est un enfant de l’Alopèce, le fils d’un tailleur de pierre, et qui le regardent un peu comme un des leurs. Enfin, il y a l’aristocratie, qui elle aussi est partagée entre admiration sincère et haine farouche.

À ce moment du procès, la sentence est loin d’être prononcée.

– Attendons de voir ce que va répondre Socrate, murmurent les jurés. Et justement, voilà que le philosophe s’avance pour prendre la parole.

 

 


[1] Diogène Laërce, Vies et doctrines des philosophes illustres, « Socrate », 40.

[2] Platon, Apologie, 26d-e.


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