Trois pas en avant, en arrière, sur le côté, de l’autre côté

Dans cette période de forte actualité politique, les médias nous mènent à longueur de journée dans les arguties de clivages gauche-droite : tel candidat évoluerait vers une position du centre-droit, tel autre vers la gauche de sa droite, tout en restant au centre… Si ces démarcations malgré tout poreuses et fluctuantes nous sont héritées de l’Assemblée nationale d’août-septembre 1789, la relativité des positionnements en politique dans laquelle s’insinuent aussi les stratégies labiles, la versatilité démagogique et la tergiversation des programmes des candidats, nous a ramenés 2500 ans en arrière au va-et-vient du grand sophiste Protagoras d’Abdère (vers 492-vers 420 av. J.-C.), contemporain du grand siècle de la Démocratie grecque. Marchand d’idées, le fameux Protagoras, arrivé chez le riche Callias, déambule en tous sens, entouré d’une cohorte d’auditeurs attentifs, sous les yeux de Socrate qui ironise.

Ἐπειδὴ δὲ εἰσήλθομεν, κατελάβομεν Πρωταγόραν ἐν τῷ προστῴῳ περιπατοῦντα, ἑξῆς δ´ αὐτῷ συμπεριεπάτουν ἐκ μὲν τοῦ ἐπὶ θάτερα Καλλίας ὁ Ἱππονίκου καὶ ὁ ἀδελφὸς αὐτοῦ ὁ ὁμομήτριος, Πάραλος ὁ Περικλέους, καὶ Χαρμίδης ὁ Γλαύκωνος, ἐκ δὲ τοῦ ἐπὶ θάτερα ὁ ἕτερος τῶν Περικλέους Ξάνθιππος, καὶ Φιλιππίδης ὁ Φιλομήλου καὶ Ἀντίμοιρος ὁ Μενδαῖος, ὅσπερ εὐδοκιμεῖ μάλιστα τῶν Πρωταγόρου μαθητῶν καὶ ἐπὶ τέχνῃ μανθάνει, ὡς σοφιστὴς ἐσόμενος. τούτων δὲ οἳ ὄπισθεν ἠκολούθουν ἐπακούοντες τῶν λεγομένων τὸ μὲν πολὺ ξένοι ἐφαίνοντο—οὓς ἄγει ἐξ ἑκάστων τῶν πόλεων ὁ Πρωταγόρας, δι´ ὧν διεξέρχεται, κηλῶν τῇ φωνῇ ὥσπερ  Ὀρφεύς, οἱ δὲ κατὰ τὴν φωνὴν ἕπονται κεκηλημένοι— ἦσαν δέ τινες καὶ τῶν ἐπιχωρίων ἐν τῷ χορῷ. τοῦτον τὸν χορὸν μάλιστα ἔγωγε ἰδὼν ἥσθην, ὡς καλῶς ηὐλαβοῦντο μηδέποτε ἐμποδὼν ἐν τῷ πρόσθεν εἶναι Πρωταγόρου, ἀλλ´ ἐπειδὴ αὐτὸς ἀναστρέφοι καὶ οἱ μετ´ ἐκείνου, εὖ πως καὶ ἐν κόσμῳ περιεσχίζοντο οὗτοι οἱ ἐπήκοοι ἔνθεν καὶ ἔνθεν, καὶ ἐν κύκλῳ περιιόντες ἀεὶ εἰς τὸ ὄπισθεν καθίσταντο κάλλιστα.

En entrant, nous trouvâmes Protagoras en train de se promener dans le vestibule. Il était escorté dans sa promenade d’un côté par Callias, fils d’Hipponicos, par le frère de Callias, né de la même mère, Paralos, fils de Périclès, et par Charmide, fils de Glaucon : de l’autre côté, par le second fils de Périclès, Xanthippe, par Philippidès, fils de Philomèlos, et par Antimoeros de Mendé, le plus distingué des disciples de Protagoras, auprès de qui il apprend le métier de sophiste pour l’exercer lui-même à son tour. D’autres suivaient en arrière, écoutant leur conversation, des étrangers pour la plupart, à ce qu’il me parut, que Protagoras entraîne à sa suite hors de toutes les villes qu’il traverse, les tenant sous le charme de sa voix comme un nouvel Orphée, et qui sont forcés de le suivre par l’effet du charme ; mais aussi, dans le chœur, quelques gens d’ici. La vue de ce chœur me donna grande joie, par la beauté des évolutions grâce auxquelles ils avaient soin de ne jamais se trouver devant Protagoras de manière à lui faire obstacle : chaque fois qu’il faisait demi-tour avec ses voisins de première ligne, les auditeurs de l’arrière, avec un ensemble admirable, entrouvraient leurs rangs à droite et à gauche et, par une marche circulaire, se retrouvaient derrière lui : c’était merveilleux.

Platon, Protagoras, 315 a-b

Texte établi et traduit par Alfred Croiset

 

L’étranger Protagoras fanatise l’élite d’Athènes parce qu’il vend de prétendues connaissances, des moyens de prendre l’ascendant et l’emprise sur les foules. Mi-érudit, mi-avocat, c’est une sorte de coach qui gagne sa vie en apprenant aux jeunes aristocrates les recettes verbales et les techniques efficaces pour emporter l’adhésion des auditeurs-électeurs. C’est un grand pouvoir qu’il détient là dans une cité où le peuple vote directement ! Il enseigne à paraître plus vrai que l’autre, ce qui ne correspond pas à l’ontologie platonicienne.

Les déplacements de droite et de gauche sont symptomatiques de la parole qu’enseigne le sophiste et aussi des dangers de la politique dans une démocratie. En allant à droite et à gauche, à gauche et à droite, en passant dans un sens puis dans l’autre, Protagoras et ses auditeurs signifient, dans un même espace, le blanc et le noir, le vrai et le faux, l’avers et l’envers, le recto et le verso des thèses, des arguments et des positions. L’essentiel réside dans le charme, la fascination et la séduction sans vérité et sur place. La philosophie, quant à elle, propose une marche réelle (« En marche ! », disent d’autres) vers la vérité et l’élève de Platon, Aristote, pensera et parlera en marchant.


Dernières chroniques

Le 01 Mai 2017
Qui ne se rappelle pas, en ces mois d’élection présidentielle, du séisme du 21 avril 2002 qui déjoua tous les pronostics. Plus que la défaite de tel (...)
Le 27 Mars 2017
Le 7 février dernier s’éteignait l’un des plus grands linguistes contemporains, le Français d’origine bulgare Tzvetan Todorov. S’il n’est plus (...)