Vive les fautes ! ou le trésor de l’apparat

Cette chronique expose les principales étapes de l’élaboration d’une édition critique dans la Collection Budé, depuis le choix du texte édité jusqu’à la mise au point définitive. 

 

Tout le monde connaît ce jeu qui consiste à glisser un message dans l’oreille d’un voisin qui le chuchote à son tour à une tierce personne et ainsi de suite. Ce que restitue à voix haute le dernier de la chaîne est souvent surprenant, gloubi-boulguesque ou surréaliste.

Les manuscrits copiés successivement les uns sur les autres reproduisent un peu la même errance, mais en philologie, la faute est plus qu’un jeu.

Elle est à la fois pernicieuse, puisqu’elle compromet l’accès au texte original que je rêve de reconstituer, et précieuse, parce qu’elle me permet d’établir la généalogie des manuscrits. Le principe est simple : si un manuscrit présente toutes les fautes d’un autre manuscrit et quelques autres en plus, c’est qu’il a été copié sur lui, directement ou indirectement.

En la matière, la faute des fautes, la championne de toutes, la preuve la plus indiscutable, est une faute particulière dont on a déjà parlé : le saut du même au même, quand le copiste, ayant abandonné son poste un moment pour faire une prière ou satisfaire un besoin naturel, ou parce qu’il a détaché son regard las vers un rayon de lumière où vibrent quelques mouches, reprend son travail au dernier mot copié. Las, las, voyez comme en peu d’espace la mémoire de travail peut flancher ! le mot revient plusieurs fois dans la page, et notre copiste redémarre au mauvais endroit : faute imparable quand elle entraîne une perte de texte et quand le modèle est perdu, faute amusante quand elle entraîne une répétition absurde, ou bien : faute imparable quand elle entraîne une perte de texte et quand le modèle est perdu, faute imparable quand elle entraîne une perte de texte et quand le modèle est perdu, faute amusante quand elle entraîne une répétition absurde.

Quand deux manuscrits portent le même type de lacune (cela marche moins bien pour une répétition, qui se corrige facilement), je peux les mettre dans une même sous-famille. Ainsi commence le classement des manuscrits qui me servira à justifier mes principes d’édition. La méthode des erreurs communes est souvent associée au nom du médiéviste allemand Karl Lachmann, c’est en réalité plus compliqué.

Mais n’anticipons pas. Nous ne parlons pas encore de principes d’édition. Nous parlons ici des fautes. C’est ici que j’ai besoin de mon esprit mécanicien.

Je pourrais me dire : bon, je laisse de côté tous les manuscrits fautifs dont on a conservé le modèle et basta. Il y a une expression latine pour cela : l’eliminatio codicum. J’y pense et puis j’oublie.

Cela se chante : Mon dieu quelle erreur, mon dieu quelle erreur, que d’oublier les fautes ! Comment les corriger si je ne sais pas comment elles se produisent ? L’un des plaisirs (pervers) du philologue est de pénétrer les méandres de la confusion de lettres, des mots, confusion visuelle ou sonore, car certains entendent les lettres, les phonèmes ou les syntagmes qu’ils reproduisent, et se gourent en se dictant à eux-mêmes le texte qu’ils ont transformé en sons en le lisant sur le modèle. Ces erreurs de « dictée intérieure » ont en grec une importance particulière en raison de l’évolution phonétique de la langue qu’on a appelée iotacisme et qui a entraîné la confusion des sons ι/ει/η/υ et οι.

D’autres fautes sont plus visuelles et tiennent à la ressemblance des lettres. Par exemple, en écriture capitale, les lettres rondes Ο Θ C, l’ϵ dit lunaire etc. : Alphonse Dain (Les manuscrits, Paris [Les Belles Lettres], 19753) cite chez Elien la confusion entre ϹΙΓΑ (garde à vous !) et ϵITA (ensuite). Gabriel Rochefort évoquait avec délice le cas bizarre d’armateurs « sans bateaux » dans un manuscrit des Préceptes de santé de Plutarque : l’adjectif ΑΓΑΘΟΙ (bons) avait été lu ΑΠΛΟΟΙ.

De même, le scribe peut se tromper en raison de mécoupures. Cela arrive entre mots : l’élève à l’école a besoin d’un petit stylo KΑΙΝΟΥ/ΚΑΙ ΝΟΥ (neuf/et d’intelligence). Cela arrive aussi en plein milieu des lettres. Prenons le mot ΑΜΑ (en même temps). Si les deux jambes du mu sont décollées, on obtient ΑΛΛΑ (mais), et pour peu qu’on ait changé d’écriture, la faute est devenue indétectable. Il faut donc faire l’effort de griffonner le texte suspect dans l’écriture capitale qui fut jadis la sienne pour découvrir parfois, avec délices, la clef d’une erreur jusque-là inexplicable.

Ces fautes peuvent être à double détente. Quand un copiste a fait une erreur, lui, ou son successeur, se trouve devant un texte incompréhensible. Quelle réaction va-t-il avoir ? Le mieux, du point de vue philologique, c’est que le copiste soit un imbécile et reproduise l’erreur telle quelle. Mais il y a toujours eu de dangereux demi-habiles, qui croyaient pouvoir corriger de leur propre chef et ont ajouté une faute secondaire, qu’il est souvent beaucoup plus difficile de rectifier. Dans les manuscrits de la recension médiévale de la Rhétorique à Alexandre, on trouve la phrase suivante : « Au sujet des cultes, donc, il est nécessaire de s’exprimer avec magnificence. » Ce texte est celui de la traduction manuscrite unanime. La phrase en elle-même n’est pas absurde du tout. Le problème, c’est qu’il n’est absolument pas question d’expression dans le contexte. Il s’agit des différentes thèses que l’orateur peut être amené à soutenir devant l’Assemblée quand il est question des cultes. Il pourra défendre : 1) soit le maintien des cultes dans leur état antérieur, 2) soit l’augmentation des dépenses pour accroître l’apparat des cérémonies, 3) soit – si l’État est sans le sou – la diminution des frais et de l’apparat des cultes. La solution est donnée par un papyrus qui par miracle a conservé ce fragment : « À propos des cultes, donc, il y a trois manières de parler ». En grec, les deux mots confondus sont τριττῶς et περιττῶς. Mais τρι- et περι- ne sont pas vraiment proches, à moins de supposer que τρι- a été abrégé sous la forme d’un Γ (dont on a vu ci-dessus qu’il pouvait être pris pour un Π) et, surtout, d’imaginer qu’un copiste, induit en erreur par l’association d’un adverbe de manière et du verbe dire, s’est égaré du côté de la stylistique.

Il y a aussi des erreurs « contextuelles », au sens où elles tiennent à l’environnement du copiste. Citons cette remarque pince-sans-rire d’A. Dain (Les manuscrits, Paris [Les Belles Lettres], 19753) : « le scribe écrira calamo au lieu de thalamo parce qu’il use du calame, ou μονή au lieu de νομή, parce qu’il est moine ». Un psychanalyste dirait peut-être que ce moine, sur le difficile chemin qui mène à la sainteté, s’interdit de penser à une chambre et à la distribution de vivres.

La connaissance de ces mécanismes est essentielle. Le bon philologue est prudent comme le sioux. Il a une haute idée de l’étrangeté. Il adopte aisément comme principe celui de la lectio difficilior – la probabilité voulant qu’on simplifie. Bref, ce qu’il ne comprend pas l’excite.

Mais une fois établie la réalité de la faute, une fois avérés l’absurdité du texte transmis, sa contradiction flagrante avec le sens du contexte, son décalage trop évident avec les usages linguistiques ou stylistiques de l’auteur, une fois venu le moment retardé au maximum mais incontournable, enfin, de corriger, son exigence doit être de ne corriger qu’après avoir compris le mécanisme – quel qu’il soit – qui a créé l’erreur. L’ennemi héréditaire du correcteur est le chapeau du prestidigitateur.

Faute témoin de la transmission du texte, faute processus à comprendre pour corriger : est-ce tout ? Non, la fusée a trois étages… la faute est le témoin d’une étape de la transmission du texte et à ce titre elle est respectable. Si un texte fautif a été copié, il a probablement été lu, et s’il a été lu fautif, ses lecteurs l’ont accepté, retenu, transmis tel quel. Bref, la faute est à sa manière un témoin de la réception du texte. Les apparats critiques, qui conservent minutieusement les variantes éliminées ne sont donc pas des poubelles, ce sont les témoins d’une histoire, histoire du texte, histoire aussi de la langue, percée – parfois – offrant accès fugitivement à la psyché d’un individu ou d’une époque.


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