Édito - Un peu de rhétorique !

A la demande générale, La vie des Classiques vous fait découvrir un extrait du Manuel de rhétorique de Pierre Chiron :

Mais la fable en elle-même – parce qu’elle est un genre littéraire véritable, dont l’existence remonte à la Mésopotamie du troisième millénaire avant J.-C., et n’a rien d’un prétexte –, ne sera pas reléguée au magasin des accessoires ou au grenier avec les vieilles poupées et les vieux cahiers, des cahiers où se cache peut-être, sauvée par la nostalgie, la lamentable rédaction donnée jadis sans consigne aucune sur « les souvenirs de vacances » et dont beaucoup d’élèves français ont, hélas, le souvenir. Car on doit toujours savoir user des fables, même adulte. À ses moments perdus, Socrate, dit-on, composait des fables dans le goût d’Ésope ou sur des canevas d’Ésope. Démosthène – que les Anciens nommaient l’Orateur, avec un o majuscule – s’interrompit un jour en plein discours pour raconter une fable, ou plutôt un conte, celui de « l’Ombre de l’âne » (en réalité l’anecdote est apocryphe, mais elle est jolie et n’a pas pris une ride) :
Démosthène discourait sur le salut de la patrie et le peuple assemblé bavardait sans l’écouter. L’Orateur s’arrêta et se mit à raconter l’histoire suivante : « Un homme voulait se rendre d’Athènes à Delphes. Il loua pour voyager les services d’un ânier et de son âne. Quand le soleil fut haut, le voyageur s’arrêta pour faire la sieste et demanda à l’ânier de disposer sa bête pour lui faire de l’ombre. L’ânier refusa. “Pourquoi ?” demanda le voyageur. L’ânier répondit : “Je t’ai loué mon âne, ça oui, mais pas son ombre”. On en vint au procès… » Parvenu à ce moment de son récit, Démosthène s’arrêta.

Le peuple faisait silence et attendait la suite. « C’est du joli, dit l’Orateur (à peu près en ces termes), vous chahutez quand je vous parle des intérêts supérieurs
de la patrie, et vous faites silence quand je vous parle d’une ombre et, qui pis est, de l’ombre d’un âne ! » Nul doute que l’enfant grec ou romain exercé à jouer lui-même avec les fables savait apprécier la profondeur de l’anecdote démosthénienne, et qu’il aurait su jouir pleinement, en connaissance de cause, du génie de La Fontaine. Nul doute qu’après s’être exercé à juger une fable selon les critères de la clarté, de la cohérence ou de la moralité, il aurait su voir le manque d’humanité et la
suffisance qu’étalait Donald Trump en campagne, en janvier 2016, quand le futur président des États-Unis appliquait aux musulmans pris en bloc une fable
bien particulière.

Il s’agit d’une version, écrite en 1963 par Oscar Brown puis rendue célèbre en 1968 par le chanteur Al Wilson, de la fable d’Ésope connue en France sous le titre que lui a donné La Fontaine : Le Villageois et le Serpent.
On her way to work one morning [Partant pour le travail un matin]
Down the path alongside the lake [Au bas du chemin au bord du lac]
A tender hearted woman saw a poor half frozen snake [Une femme au coeur tendre vit un pauvre serpent à demi gelé]

His pretty colored skin had been all frosted with the dew [Sa jolie peau colorée était toute givrée par la rosée]
« Oh well, » she cried, « I’ll take you in and I’ll take care of you » [ « Oh, dit-elle en gémissant, je vais te faire entrer chez moi et prendrai soin de toi »]
« Take me in, oh tender woman [« Fais-moi entrer, tendre femme]
Take me in, for heaven’s sake [Fais-moi entrer, pour l’amour du ciel]
Take me in, oh tender woman, » sighed the snake [Fais-moi entrer, oh tendre femme », susurrait le serpent]
[…]

On connaît la suite. Dans une scène pénible qu’on peut voir facilement sur YouTube en tapant « Donald Trump reads The Snake », le démagogue partait de la question des migrants syriens, avant d’enchaîner sur le 11 Septembre 2001 puis de passer aux revenus pétroliers du Moyen-Orient. Là, il déclamait la fable de sa voix éraillée, comme s’il découvrait la poésie, soulignant chaque détail : la bonté naïve de la jeune femme (l’Amérique) et le cynisme de l’animal à la peau bigarrée, qui réclame l’hospitalité de manière caressante, s’insinue dans l’intimité de son hôtesse, se fait cajoler, avant – pour toute récompense – de la mordre, sans autre excuse que sa nature de serpent (« Tu le savais ! »).
Au bout de cette série d’éléments juxtaposés, négation de la pensée rationnelle et de l’argumentation rigoureuse, le musulman quel qu’il soit, fantasme flou, extensible à l’Européen, à moins que ce ne soit à l’étranger, quel qu’il soit, se résume à un « vicious snake ».


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