69, année érotique - 2ème partie

69, année érotique ? En tout cas, c'est une année riche en rebondissements pour l'Empire romain qui voit se succéder pas moins de quatre empereurs ! Les extraits suivants, issus des Vies de Suétone, vous retracent la deuxième partie de l'année. Et si vous voulez savoir tout ce qui s'est passé cette année-là, il suffit de commander notre nouveau poster

Vitellius

9. Puis, ayant appris le meurtre de Galba tout de suite après, il régla la situation dans les Germanies, divisa ses troupes en deux corps, l’un qu’il comptait envoyer contre Othon, l’autre dont il entendait prendre lui-même le commandement. Au départ du premier corps survint un heureux présage : un aigle, surgissant tout à coup de la droite, vola dans la direction de la troupe et, après avoir décrit un cercle autour des enseignes, précéda légèrement les soldats dans leur marche. Inversement, quand lui-même se mit en route, les statues équestres qu’on dressait en son honneur en divers lieux eurent leurs jambes soudainement brisées et s’effondrèrent toutes en même temps, et la couronne de laurier, dont il avait ceint sa tête avec le soin le plus religieux, tomba dans un ruisseau ; par la suite, à Vienne, alors qu’il rendait la justice du haut de son tribunal, un coq vint se percher sur son épaule, et ensuite sur sa tête. La tournure des événements répondit à de tels présages, car si l’empire lui fut assuré par ses légats, il fut par lui-même incapable de le conserver.

10. Il était encore en Gaule quand il eut vent de la victoire de Bédriac et de la mort d’Othon [Oth. 9-10] ; sans marquer aucune hésitation, il licencia par un seul édit l’ensemble des cohortes prétoriennes, en considération du très mauvais exemple qu’elles avaient donné, et leur intima l’ordre de remettre leurs armes à leurs tribuns. Par ailleurs, il commanda de rechercher et d’exécuter cent vingt hommes, dont il avait trouvé les requêtes adressées à Othon, où ils réclamaient une récompense pour leur participation au meurtre de Galba. C’était là un comportement profondément remarquable et noble, susceptible de laisser espérer un grand empereur, si dans tout le reste de ses actes il n’avait agi conformément à sa nature et à sa conduite antérieure, plutôt qu’à la majesté de l’empire. [2] De fait, dès le début de sa marche, il traversa les cités sur un char, à la manière des triomphateurs, et les fleuves, dans des bateaux du plus grand luxe, parés de tous types de couronnes, au milieu de la profusion des mets qu’on y préparait ; il n’y avait aucune discipline dans sa domesticité ou dans son armée, car il y tournait systématiquement en plaisanterie les rapines et les frasques de tous ses compagnons. Ceux-ci, ne se satisfaisant pas du banquet qu’on leur offrait partout aux frais de la communauté, affranchissaient qui bon leur semblait, infligeant des coups, des raclées, souvent des blessures et parfois la mort aux récalcitrants. [3] À son arrivée sur le champ de bataille, il eut le front d’encourager certains membres de sa suite révulsés par les corps en décomposition en leur tenant ces propos odieux : un ennemi qu’on a tué sent toujours bon, et encore meilleur si c’est un concitoyen. Cependant, pour atténuer l’effet de cette pestilence, il n’en but pas moins devant tout le monde beaucoup de vin pur et en fit distribuer à la ronde. Avec autant de fatuité et d’insolence il dit, en voyant la pierre gravée d’une inscription à la mémoire d’Othon, que ce dernier méritait bien un tel mausolée, et il envoya à Cologne le poignard avec lequel son prédécesseur s’était tué [Oth. 11.2], pour qu’il y fût consacré à Mars. Au sommet des Apennins, il fit même une veillée.

11. Enfin, il entra dans la capitale au son de la trompette, vêtu du manteau de général et portant un glaive à son côté, au milieu des enseignes et des étendards ; sa suite portait des sayons ; ses hommes avaient sorti leurs armes de leur fourreau.

[2] Ensuite, dédaignant toujours plus toute loi divine et humaine, il s’arrogea le grand pontificat le jour de l’Allia, organisa des élections désignant les magistrats pour les dix ans à venir et se désigna consul perpétuel.

Et afin que personne n’eût de doute sur le modèle qu’il choisissait pour administrer l’État, il immola, en plein Champ de Mars, en présence d’une multitude de prêtres relevant de l’État, des victimes funèbres en l’honneur de Néron ; en outre, dans un banquet solennel, il convia ouvertement un citharède en vogue à déclamer un passage extrait du Livre du maître et, quand l’artiste entonna les poèmes de Néron, il fut même le premier à bondir de son siège pour l’applaudir.

12. Voilà ce que furent ses débuts. Après cela, pour l’essentiel, il n’exerça son pouvoir qu’en se reposant sur les conseils et les caprices des derniers des histrions et des auriges, et en particulier de son affranchi Asiaticus. Adolescent, ce dernier avait été violé par Vitellius dans les parties de plaisir qu’ils prenaient ensemble, puis, lassé de son amant, s’était enfui, mais Vitellius l’avait surpris à Pouzzoles en train de vendre de la piquette : il le fit jeter aux fers, l’en délivra aussitôt et en fit une seconde fois ses délices ; par la suite, à nouveau excédé par son arrogance sans limites et par ses rapines, il le vendit à un laniste ambulant ; mais un jour que cet Asiaticus avait été réservé pour la fin du spectacle, Vitellius le lui enleva furtivement sur un coup de tête. Il ne l’affranchit qu’après avoir obtenu sa province, et le premier jour de son règne il le gratifia de l’anneau d’or au cours d’un repas, alors que le matin même, quand tout le monde demandait cette faveur pour Asiaticus, il avait très fermement refusé d’infliger une telle souillure à l’ordre équestre.

13. Mais ses travers principaux étaient sa quête des jouissances et sa cruauté. Il se ménageait toujours trois repas par jour, parfois quatre : petit-déjeuner, déjeuner, dîner, orgie, en faisant honneur à chacun d’eux sans difficulté, grâce à son habitude de se faire vomir. Par ailleurs, il s’invitait le même jour chez les uns et chez les autres, et jamais les apprêts d’un seul repas ne coûtèrent moins de quatre cent mille sesterces à son hôte. [2] Le plus fameux de tous fut le repas de bienvenue que lui donna son frère : on y servit, dit-on, deux mille poissons de tout premier choix et sept mille oiseaux. Lui-même surpassa encore ce record en inaugurant un plat, qu’il appelait, en raison de ses dimensions exceptionnelles, « le bouclier de Minerve protectrice de la ville ». Il y faisait accommoder ensemble des foies de scares, des cervelles de faisans et de paons, des langues de flamants, des laitances de murènes, qu’étaient allés lui chercher ses capitaines de navires et leurs trirèmes depuis le pays des Parthes jusqu’au détroit d’Hispanie. [3] Par ailleurs, en homme dont la gloutonnerie n’était pas seulement insatiable, mais encore susceptible de se manifester à tout moment de façon répugnante, il ne se gêna jamais, même pendant un sacrifice ou un voyage, pour engouffrer devant les autels, sur place et sur l’heure, des entrailles et des morceaux de gâteau* qu’il venait pour ainsi dire d’arracher du feu, ainsi que des plats encore fumants dans les auberges le long des routes, ou même les restes de la veille, à moitié consommés.

14. Prompt à envoyer à la mort et au supplice n’importe qui, pour n’importe quelle raison, il ne se contenta pas d’user de diverses tromperies pour tuer de nobles personnages, ses condisciples et ses camarades, qu’il avait attirés par toutes sortes de cajoleries, (il leur offrait, à peu de chose près, d’être associés à son pouvoir) : il élimina même l’un d’entre eux en versant du poison de sa propre main dans une rasade d’eau fraîche que celui-ci, en proie à la fièvre, lui avait réclamée. [2] Il n’épargna dès lors pratiquement aucun des usuriers, créanciers et publicains, qui à un moment ou à un autre avaient exigé de lui soit le paiement d’une dette à Rome, soit un droit de douane lors d’un déplacement.

Il livra au supplice l’un d’entre eux, au moment même où celui-ci le saluait, mais le fit soudain rappeler : tout le monde louait déjà sa clémence quand il ordonna de le mettre à mort en sa présence, car il voulait, dit-il, en repaître ses yeux ; dans un second cas, comme deux fils entreprenaient de formuler des prières en faveur de leur père, il les associa au châtiment de ce dernier. [3] Mais il y eut pire encore : comme un chevalier romain qu’on emmenait subir son châtiment proclamait : « Tu es mon héritier », il le força à lui montrer les tablettes de son testament et, quand il lut que le condamné avait institué un de ses affranchis son cohéritier, il donna l’ordre de le faire étrangler, ainsi que cet affranchi par la même occasion. Il fit même supprimer des gens de la plèbe simplement parce qu’ils avaient dénigré à haute voix la faction bleue – or il considérait que cette audace leur était inspirée par le mépris de sa personne et par l’espoir d’un coup d’État. [4] Cependant, nul ne fut plus en butte à son hostilité que les chansonniers et les astrologues : aussitôt qu’on lui en dénonçait un, il le punissait de mort sans autre forme de procès, car il était furieux qu’aussitôt après l’édit par lequel il ordonnait aux astrologues de quitter la capitale et l’Italie avant les calendes d’octobre, on eût affiché un placard dont voici la teneur : « Les Chaldéens – pour le bien général ! – enjoignent à leur tour Vitellius Germanicus de disparaître de la surface de la terre entre aujourd’hui et ce même jour des calendes. » [5] On le suspecta aussi d’avoir été pour quelque chose dans la mort de sa mère : en effet, il aurait défendu de l’alimenter pendant une maladie, parce qu’une femme appartenant au peuple des Chattes, à laquelle il s’en remettait comme à un oracle, prophétisait que son règne ne serait solide et très durable qu’à la condition qu’il survécût à sa mère.

D’autres racontent que ce fut cette dernière qui, écoeurée par les événements présents et effrayée par ceux qui menaçaient d’advenir, avait elle-même obtenu du poison de son fils – et cela sans rencontrer, à vrai dire, de résistance.

15. Dans le huitième mois de son règne, les armées des Mésies et de Pannonie le lâchèrent, ainsi que celles de Judée et de Syrie, parmi les unités stationnées au-delà des mers. Elles jurèrent fidélité à Vespasien, les premières en l’absence de celui-ci, les autres en sa présence. C’est ainsi que, pour se conserver l’attachement et la faveur de tous les autres gens, il ne recula devant aucune largesse, à titre officiel ou à titre privé, sans montrer nulle mesure dans ce domaine. Il fit aussi une levée de troupes dans la capitale, en promettant aux volontaires non seulement le congé après la victoire, mais aussi les primes réservées aux vétérans qui avaient effectué complètement leur temps de service. [2] Puis, comme l’ennemi le pressait sur terre et sur mer, il opposa, sur le second de ces fronts, son frère avec une flotte, des jeunes recrues et une bande de gladiateurs ; sur le premier, les troupes et les généraux de Bédriac ; mais, partout vaincu ou trahi, il se fit garantir par Flavius Sabinus, le frère de Vespasien, la vie sauve assortie de cent millions de sesterces. Il déclara alors sur-le-champ depuis le haut des marches du Palais, devant ses soldats assemblés, qu’il renonçait à cet empire qu’il avait reçu malgré lui [cf. Vit. 8.1].

Mais, comme tous se récriaient, il remit la question à plus tard ; la nuit s’étant écoulée, il descendit aux rostres au point du jour, en tenue de deuil, et prononça la même allocution, en versant force larmes, mais en suivant cette fois un document écrit. [3] Comme les soldats et le peuple protestaient à nouveau et l’engagaient à ne pas céder à l’abattement, en lui promettant à l’envi leur complet concours, il reprit courage, attaqua brusquement Sabinus et les autres Flaviens, qui n’avaient plus aucune crainte, les refoula dans le Capitole et les élimina en mettant le feu au temple de Jupiter Très Bon Très Grand ; lui-même suivait le combat et l’incendie depuis la maison de Tibère, où il prenait son repas. Peu après, regrettant son geste et rejetant la faute sur des tiers, il convoqua le peuple en assemblée, jura et força aussi les autres à jurer que rien ne lui tenait plus à coeur que la paix publique. [4] Alors il détacha le poignard qu’il avait à la ceinture et l’offrit d’abord au consul, puis, devant le refus de celui-ci, aux magistrats, et ensuite à chaque sénateur et, étant donné que personne ne le prenait, il se retira comme pour aller le déposer dans le temple de Concorde. Mais, certains clamant qu’il était lui-même Concorde, il revint et déclara que non seulement il gardait son arme, mais encore qu’il acceptait le surnom de Concorde.

16. Il persuada le Sénat d’envoyer des députés accompagnés des vestales pour demander la paix ou, à tout le moins, un délai de réflexion. Le lendemain, il attendait la réponse quand un éclaireur lui annonça que les ennemis approchaient. Il en tira les conséquences, se tapit incontinent dans une chaise à porteurs et, avec seulement deux compagnons – son boulanger et son cuisinier –, il se rendit discrètement sur l’Aventin, dans la maison de son père, pour se réfugier de là en Campanie ; mais bientôt, une rumeur fragile et incertaine ayant annoncé qu’une paix avait été conclue, il se laissa transporter de nouveau au Palais. Il le trouva complètement désert, et comme ses compagnons eux-mêmes s’égaillaient, il entoura sa taille d’une ceinture pleine de pièces d’or et se réfugia dans la loge du portier, après avoir attaché le chien devant la porte et barricadé celle-ci à l’aide d’un lit et d’un matelas.

17. Les coureurs de l’armée ennemie avaient déjà fait irruption dans le Palais et, vu qu’ils ne rencontraient aucune opposition, ils procédaient, comme d’ordinaire, à une fouille en règle. Ils le tirèrent de sa cachette et, quand ils lui demandèrent qui il était (car ils ne le connaissaient pas) et s’il savait où se trouvait Vitellius*, il se joua d’eux par un mensonge. Cependant, on eut tôt fait de le reconnaître et il ne cessa de demander, sous prétexte qu’il avait à faire des révélations touchant au salut de Vespasien, sa mise sous bonne garde en attendant l’arrivée de ce dernier, fût-ce dans une geôle ; mais on finit par lui lier les mains derrière le dos, par lui passer un lacet autour du cou, par déchirer ses vêtements pour le traîner à demi nu sur le forum, au milieu des nombreuses railleries qui, sur toute l’étendue de la voie Sacrée, se traduisaient en gestes et en paroles. On lui tirait la tête en arrière par les cheveux, comme c’est l’usage pour les criminels, et même on lui fit lever le menton en se servant de la pointe d’une épée pour qu’il laissât voir son visage sans le baisser. [2] Certains lui jetaient des excréments et de la boue, d’autres le traitaient à grands cris d’incendiaire et de goinfre, une partie de la populace lui reprochait même ses défauts physiques. De fait, il était d’une taille gigantesque, arborait généralement la face rougeaude des ivrognes, avait un ventre énorme, et une cuisse un peu faible, depuis qu’elle avait été heurtée par un quadrige, à l’époque où il remplissait le rôle d’assistant auprès de Gaius quand celui-ci jouait à l’aurige [Vit. 4]. Enfin, près des Gémonies, il fut torturé à tout petits coups, achevé et de là traîné dans le Tibre par un croc.

18. Il périt avec son frère et son fils, dans la cinquante-septième année de son existence [69 apr. J.-C.]. Et ainsi fut confirmé le pronostic émis par ceux qui, d’après le présage s’étant manifesté à lui à Vienne (nous l’avons montré [Vit. 9]), avaient prédit qu’il se produirait précisément ceci : il tomberait au pouvoir d’un Gaulois. Et en effet c’est par Antonius Primus, un chef du parti adverse, qu’il fut abattu ; ce personnage, né à Toulouse, avait eu pour surnom, dans son enfance, Beccus, ce qui signifie « Bec de coq ».

 

 

 

Vespasien

5. Après la mort de Néron et de Galba, alors qu’Othon et Vitellius se disputaient le principat, il en vint à espérer l’empire, espoir qu’il avait conçu depuis longtemps déjà, en raison des prodiges que je vais énumérer. [2] Dans une propriété qu’avaient les Flavii dans les faubourgs, un vieux chêne, qui était consacré à Mars, donna subitement, à chacun des trois accouchements de Vespasia, une branche partant de son tronc, annonce manifeste du destin qu’allait connaître chaque nourrisson : la première était grêle et se dessécha rapidement, et c’est pourquoi la petite fille qui naquit ne passa pas l’année ; la deuxième, passablement robuste et élancée, pouvait laisser présager une belle réussite ; quant à la troisième, elle atteignait les dimensions d’un arbre. Aussi raconte-t-on que Sabinus, le père de Vespasien, conforté encore en cela par un examen d’entrailles, annonça à sa mère qu’il lui était né un petit-fils voué à être un César ; mais elle se contenta de partir d’un grand éclat de rire en s’étonnant que son fils radotât déjà, alors qu’elle-même avait encore toute sa lucidité.

[3] Par la suite, pendant l’édilité de Vespasien, Gaius César, courroucé qu’il ne se fût pas occupé de faire balayer les rues, donna l’ordre de le couvrir de boue. Les soldats accumulèrent donc cette boue dans le pli de sa prétexte ; il ne manqua pas de gens pour en déduire qu’un jour l’État, foulé aux pieds et abandonné à lui-même au milieu de quelque désordre civil, viendrait se réfugier sous sa protection et, pour ainsi dire, dans ses bras. [4] Un jour, pendant son déjeuner, un chien qui ne lui appartenait pas lui apporta d’un carrefour la main d’un homme et la laissa tomber sous la table. Une autre fois, pendant son dîner, un boeuf de labour secoua son joug, fit irruption dans la salle à manger, mit en fuite ses serviteurs et, comme s’il était pris d’un soudain accès de fatigue, s’effondra juste à ses pieds, devant son lit, et inclina son cou devant lui. De surcroît un cyprès, planté sur un terrain appartenant à son grand-père, déraciné et abattu sans que survînt aucun orage violent, se releva le lendemain, plus vert et plus solide.  [5] Par ailleurs, en Achaïe, il rêva que lui et les siens commenceraient à connaître la réussite dès que Néron se serait fait arracher une dent ; or il se trouva que le lendemain un médecin s’avança dans l’atrium et lui montra une dent qu’il venait d’arracher à l’empereur.

[6] En Judée, quand il consulta l’oracle du dieu Carmel, les sorts furent encourageants, car ils lui assuraient que tous ses projets, toutes ses aspirations, si vastes fussent-ils, se réaliseraient ; en outre un des prisonniers de noble naissance, Josèphe, au moment où on le jetait en prison, soutint très catégoriquement qu’il serait bientôt délivré par le même homme, mais que celui-ci serait alors devenu empereur. [7] On lui rapportait aussi des présages en provenance de la capitale : Néron, durant ses derniers jours, avait été convié en songe à retirer le char sacré de Jupiter Très Bon Très Grand de son sanctuaire et à le conduire dans la demeure de Vespasien, puis de là dans le cirque ; en outre, peu après, tandis que Galba se rendait aux élections qui devaient le faire accéder à son deuxième consulat, une statue du Divin Jules s’était tournée toute seule vers l’orient ; enfin, sur le champ de bataille de Bédriac, avant le début du combat, deux aigles s’étaient affrontés sous le regard de tous et, après la défaite de l’un des deux, un troisième avait surgi du levant et chassé le vainqueur.

6. Pourtant, il ne fit aucune tentative, quoique son entourage y fût tout à fait disposé et même le pressât en ce sens, avant d’y être encouragé par la faveur que lui témoignèrent fortuitement des hommes qu’il ne connaissait pas et qui se trouvaient loin de lui.

[2] Deux mille soldats avaient été envoyés par chacune des trois légions de l’armée de Mésie pour venir en aide à Othon. Ayant appris en chemin que celui-ci avait été vaincu et qu’il s’était ôté la vie, ils n’en continuèrent pas moins leur route jusqu’à Aquilée, car ils ne croyaient guère à cette rumeur.

Là, tirant parti de l’occasion et du laxisme ambiant, ils s’adonnèrent à toutes sortes de rapines ; mais comme ils craignaient d’avoir à leur retour des comptes à rendre et des punitions à subir, ils prirent la décision de choisir et de désigner l’empereur : en effet, estimaient-ils, ils ne valaient pas moins que l’armée d’Hispanie, qui avait désigné Galba, ou que la garde prétorienne, qui avait désigné Othon, ou encore que l’armée de Germanie, qui avait désigné Vitellius. [3] En conséquence, on passa en revue les noms des légats consulaires, sans exception et où qu’ils soient à cet instant. Comme on avait toujours tel ou tel grief contre les autres et que des hommes de la troisième légion, qui avait été transférée de Syrie en Mésie juste avant la mort de Néron, portaient Vespasien aux nues, tout le monde donna son assentiment et l’on inscrivit aussitôt son nom sur tous les étendards. Et si, pour l’heure, l’affaire n’alla pas plus loin car les unités rentrèrent momentanément dans le devoir, quand la nouvelle de cet épisode se fut répandue, Tiberius Alexandre, préfet d’Égypte, fut le premier à amener ses légions à prêter serment à Vespasien aux calendes de juillet, date qui fut ultérieurement retenue comme marquant le début de son principat ; puis l’armée de Judée lui jura fidélité en sa présence même, le cinquième jour avant les ides de juillet.

[4] Plusieurs éléments favorisèrent particulièrement son entreprise : la mise en circulation de la copie d’une lettre, authentique ou apocryphe, du défunt Othon, adressée à Vespasien, par laquelle il lui confiait, dans une dernière prière, la mission de le venger et souhaitait qu’il vînt au secours de l’État ; au même moment, la propagation de la rumeur selon laquelle Vitellius, après sa victoire, avait résolu de changer entre eux les quartiers d’hiver des légions, de transférer celles de Germanie en Orient, pour leur ménager un service plus paisible et plus doux ; enfin, un gouverneur de province, Licinius Mucianus, et un roi, le Parthe Vologèse : le premier, renonçant à l’inimitié qu’il entretenait ouvertement jusque-là par jalousie, lui promit l’armée de Syrie ; le second, quarante mille archers.

7. C’est ainsi que Vespasien se lança dans une guerre civile ; envoyant en avant-garde ses généraux et leurs troupes en Italie, il passa entre-temps à Alexandrie, pour tenir les clefs de l’Égypte. Là, résolu à consulter les auspices sur la solidité de son pouvoir, il renvoya tous ses compagnons et pénétra seul dans le temple de Sérapis ; quand il finit par se retourner, après avoir accompli maints rites propitiatoires en l’honneur du dieu, il crut voir son affranchi Basilidès lui offrir de la verveine, des couronnes et des gâteaux, suivant la coutume de la contrée. Or il était patent que personne n’avait laissé entrer ce personnage, que du reste depuis longtemps déjà, à cause de ses rhumatismes, il était à peine capable de marcher, et qu’il se tenait dans un lieu éloigné. Et aussitôt après arriva une lettre annonçant que les troupes de Vitellius avaient été mises en déroute à Crémone et que cet ennemi avait lui-même été tué dans la capitale.

[2] Il manquait à Vespasien, car c’était un empereur inattendu et encore neuf, le prestige et comme une forme de majesté ; il obtint aussi l’un et l’autre. Deux hommes du peuple, l’un privé de la vue, l’autre boiteux, l’abordèrent en même temps pendant qu’il siégeait sur son tribunal. Ils le prièrent d’apporter à leur infirmité le secours que Sérapis leur avait indiqué en songe : il guérirait les yeux du premier en crachant dessus ; il redresserait la jambe du second en daignant la toucher du pied. [3] Même s’il comptait très peu que l’opération fût couronnée d’un quelconque succès et que pour cette raison il n’osait pas même la tenter, au bout du compte, sur les instances de ses amis, il en fit publiquement le double essai devant l’assemblée, et la réussite ne lui fit pas défaut. Vers la même époque, à Tégée, en Arcadie, à l’instigation des devins, on déterra des vases d’une facture antique qui étaient enfouis dans un sol consacré : sur eux apparaissait une figure ressemblant trait pour trait à Vespasien.

8. Tel était Vespasien, telle était l’étendue de sa renommée à son retour dans la capitale ; il célébra son triomphe sur les Juifs, ajouta huit consulats à celui d’autrefois ; il se chargea aussi de la censure et, pendant tout le cours de son règne, rien ne lui tint plus à coeur que de stabiliser l’État, qui était presque abattu et qui vacillait, dans un premier temps ; de l’embellir, dans un second temps.


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