Anthologie – L’eau dans l’Antiquité

Vitruve, De l'architecture, VIII, 6, 1-2, texte établi, traduit et commenté par L. Callebat, édition dirigée par P. Gros, coll. Editio Minor

 

 

L’eau peut être amenée de trois manières : par des canaux maçonnés à ruissellement, ou bien par des conduites en plomb ou encore par des tuyaux en poterie.

Pour ces opérations voici la méthode à suivre : s’il s’agit de canaux, leur maçonnerie doit être aussi solide que possible et le lit d’écoulement doit être nivelé suivant une pente qui pour cent pieds n’ait pas moins d’un sicilique. De telles maçonneries doivent avoir une voûte pour que l’eau soit protégée du soleil.

Quand l’eau sera arrivée aux murs de la ville, on fera un réservoir et l’on joindra à ce réservoir un triple bassin pour recevoir l’eau ; et l’on adaptera au réservoir trois conduits pénétrant, selon une égale répartition, dans les bassins contigus, de manière que le trop-plein des compartiments latéraux se déverse dans celui du milieu.

Ainsi dans le compartiment du milieu on placera les conduits dirigés vers tous les bassins et les fontaines jaillissantes ; du second on les dirigera vers les bains – ce pour quoi sera payée à la cité une redevance annuelle ; c’est du troisième qu’on les dirigera vers les maisons particulières, pour que la consommation publique n’en souffre pas. De fait les particuliers ne pourront pas détourner les eaux d’usage public dès l’instant où des adductions spéciales leur amèneront l’eau depuis les sources. Et la raison pour laquelle j’ai établi cette répartition est que ceux qui amènent l’eau chez eux à titre privé doivent, en versant une redevance aux fermiers, contribuer à l’entretien des aqueducs.

 

 

 

Frontin, Les Aqueducs de la ville de Rome, LXXXVII, 2 – LXXXIX, 4, texte établi, traduit et commenté par P. Grimal, CUF

 

Maintenant, grâce à la vigilance d’un prince très consciencieux, tout ce qui était intercepté par les fraudes des fontainiers ou gaspillé par incurie est venu l’accroître comme si l’on avait découvert de nouvelles sources. La quantité totale a été presque doublée et distribuée selon une répartition si exacte que l’on a pu donner plusieurs aqueducs aux régions qui n’étaient desservies que par un seul, par exemple au Célius ou à l’Aventin, où la seule Aqua Claudia était amenée par les arcs de Néron, avec cette conséquence que, chaque fois que survenait quelque réparation, ces collines si peuplées étaient privées d’eau. Maintenant, elles ont plusieurs aqueducs, et d’abord l’Aqua Marcia qu’on leur a rendue et que l’on a conduite avec des travaux considérables de la Vieille Espérance jusqu’à l’Aventin. En outre, dans chaque partie de la ville, les fontaines publiques, aussi bien les nouvelles que les anciennes, furent, pour la plupart, dotées chacune de deux bouches alimentées par des aqueducs différents afin que, si un accident arrêtait l’une, l’autre la remplaçât et que le service ne fût point interrompu.

L’effet de cette sollicitude de son Chef, le Très-Pieux Empereur Nerva, se fait sentir de jour en jour sur la reine et souveraine du monde, qui se dresse comme la déesse de la Terre, et qui n’a ni égale ni seconde ; il se fera sentir davantage sur l’hygiène de cette même ville grâce à l’augmentation du nombre des châteaux d’eau, des ouvrages, des fontaines monumentales et des bassins publics. En même temps, les particuliers aussi reçoivent maints avantages, grâce à l’augmentation du nombre des concessions impériales ; ceux-là mêmes qui dérivaient timidement une eau à laquelle ils n’avaient pas droit jouissent maintenant en sécurité d’une concession régulière. Même les eaux d’écoulement ne restent pas oisives ; les causes du mauvais air sont enlevées, l’aspect des rues est propre, l’atmosphère plus pure et cet air qui, du temps des Anciens, donna toujours mauvaise réputation à la ville a été chassé. Il ne m’échappe pas que mon ouvrage exigerait un tableau de la nouvelle distribution, mais bien que cela ait accompagné nos accroissements, on comprendra qu’on ne doive faire entrer ici que ce qui a été effectivement achevé.

Que dire de ce que cela non plus n’a pas satisfait le dévouement du Prince, dont il fait si largement profiter ses concitoyens et qu’il a estimé avoir trop peu fait pour notre sécurité et nos plaisirs en apportant un tel accroissement s’il ne rend pas cette eau elle-même plus pure et plus agréable ? Il vaut la peine d’énumérer les différentes mesures par lesquelles, en remédiant aux défauts de telle ou telle adduction, il a augmenté l’utilité de toutes. En effet, quand donc notre cité, lorsqu’étaient survenues des pluies même faibles, n’a-t-elle pas eu des eaux troubles et boueuses ?

 

 

 

Pline l'Ancien, Histoire naturelle, XXXI, 21-22, texte établi, traduit et commenté par G. Serbat, CUF

 

La question se pose chez les médecins de savoir quelles sortes d’eaux sont d’un meilleur usage. Ils condamnent à juste titre les eaux stagnantes et paresseuses, jugeant meilleures les eaux courantes, car leur mouvement et leur agitation mêmes les affinent et les améliorent. Aussi, je m’étonne que certains donnent la préférence à l’eau des citernes. Mais ceux-ci allèguent pour raison que l’eau la plus légère est l’eau de pluie, puisqu’elle a pu s’élever et rester en suspend dans l’air. La même raison leur fait aussi préférer la neige, et même la glace à la neige, dans la pensée que la subtilité y est comprimée à l’extrême. Car ces éléments sont plus légers, et la glace beaucoup plus légère que l’eau. Il importe à l’humanité que leur opinion soit réfutée. En premier lieu, en effet, la légèreté dont ils parlent ne peut guère s’apprécier d’autre manière que subjectivement, les eaux ne présentant entre elles à peu près aucune différence de poids. Pour l’eau de pluie, ce n’est pas non plus une preuve de légèreté qu’elle se soit élevée au ciel, puisqu’on voit que les pierres mêmes s’y élèvent, et qu’en tombant l’eau se souille d’exhalaisons terrestres ; aussi est-ce dans l’eau pluviale qu’on remarque le plus de saletés et, pour cette raison, c’est l’eau pluviale qui s’échauffe le plus rapidement. Quant à la neige et à la glace, je m’étonne qu’on y voie la forme la plus subtile de cet élément, en avançant comme argument la grêle, qui fournit, de l’aveu général, une boisson très malfaisante. D’ailleurs, parmi les médecins eux-mêmes, il n’en manque pas qui, à l’opposé, déclarent très insalubres les boissons fournies par l’eau de dégel ou l’eau de neige, puisqu’en a été éliminé ce qui était le plus subtil. En tout cas on constate que tout liquide se réduit sous l’effet de la congélation, qu’un excès de rosée provoque la rouille, la gelée blanche la brûlure, sous l’effet de causes apparentées à celles de la neige. Quant aux eaux pluviales, on convient qu’elles se corrompent très vite, et qu’elles se conservent très peu quand on navigue. Cependant Épigène soutient qu’une eau gâtée et purifiée sept fois ne corrompt plus. Les médecins reconnaissent que l’eau de citerne non plus n’est pas bonne pour le ventre et la gorge à cause de sa dureté, et même qu’aucune autre ne contient davantage de vase ou d’insectes répugnants. Il leur faut encore reconnaître que celle des rivières n’est pas pour autant la meilleure, non plus que celle d’aucun torrent, tandis que la plupart des lacs ont une eau saine. Quelles eaux, et de quelle espèce, sont donc les plus propres (à boire) ? Cela dépend des lieux. Les rois parthes ne boivent que l’eau du Choaspès et de l’Eulaeus, c’est elle qui les accompagne si loin qu’ils aillent. Mais elle ne leur agrée évidemment pas en tant qu’eau de rivière, puisqu’ils ne boivent ni celle du Tigre, ni de l’Euphrate, ni de tant d’autres fleuves.

Une eau, pour être saine, doit ressembler autant que possible à l’air. Il y a dans le monde entier une seule source dont l’eau ait, dit-on, une odeur agréable, celle de Chabura en Mésopotamie. La raison qu’en donne la légende, c’est que Junon s’y est baignée. Au reste, les eaux, pour être saines, ne doivent avoir aucun goût ni aucune odeur.

 

 

 

Sénèque, Lettres à Lucilius, 86, 8-12, texte établi par F. Préchac et traduit par H. Noblot, CUF

 

Jadis les bains publics étaient rares et sans aucune décoration. À quoi bon décorer un endroit où l’on entrait pour un quart d’as et dont l’invention était due non pas au plaisir mais au besoin ? L’eau ne se répandait point par-dessous, perpétuellement renouvelée comme le jet d’une source chaude. Les hommes d’alors ne croyaient pas devoir tant regarder à la transparence de cette eau qu’ils allaient salir. Mais, ô dieux ! quel plaisir de pénétrer dans ces bains sombres et grossièrement crépis, dont on aurait su qu’un édile comme Caton, comme Fabius Maximus, comme l’un des Scipions en avait réglé de sa main la chaleur ! C’était une attribution, c’était une fonction de ces illustres édiles, qui l’exerçaient tout comme une autre : ils visitaient les lieux où le peuple avait accès, ils y faisaient régner avec la propreté une bonne et saine température, non point celle à laquelle on a imaginé de nous soumettre depuis peu, température d’incendie, telle qu’il n’y a qu’à baigner vif l’esclave convaincu d’un crime : bain d’eau bouillante, bain d’eau chaude, je ne vois plus où est la différence.

J’entends ici des gens fulminer contre Scipion et sa rusticité affreuse. De larges châssis vitrés n’envoyaient pas la lumière dans son étude ; il ne rôtissait pas au grand jour et ne se promettait pas de digérer au bain. Oh ! le pauvre hère ! Comme il comprenait mal la vie ! Son eau n’était pas filtrée, mais souvent trouble et, quand il pleuvait un peu fort, presque bourbeuse. Cela ne le gênait guère : il venait laver sa sueur, non ses parfums. Imagines-tu ici les protestations de certaines gens ? « Je n’envie guère ce Scipion. C’était vraiment vivre en banni que de se baigner de la sorte. » Et si l’on savait le pire ! Il ne prenait pas son bain tous les jours. Au témoignage de ceux qui ont rapporté les us et coutumes de l’ancienne Rome, on se lavait chaque jour les bras et les jambes, tout bonnement, en raison des souillures contractées dans le travail, on ne prenait un bain complet qu’aux jours de marché. Il est permis que l’on dise : « Évidemment, ces gens étaient d’une malpropreté sans nom. » Quelle était, à ton avis, l’odeur de ces gens-là ? Ils sentaient la guerre, le labeur, ils sentaient l’homme. Depuis l’invention de ces bains si propres, l’homme est plus sale.

 

 

 

 

 


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