Anthologie — L’Erreur

Découvrez une sélection de textes antiques sur l’Erreur. 
 


 

Homère, Iliade, Chant XIX, 76-144, texte établi et traduit par Paul Mazon, 12e tirage, CUF, Paris 2014.

 

 

Lors, à son tour, Agamemnon ; protecteur de son peuple, s’adresse à eux, de sa place, sans se lever au milieu de l’assemblée :

 

« Héros danaens, serviteurs d’Arès, mes amis ! même qui peut parler debout, il est décent de l’écouter (80) et malséant de l’interrompre. C’est lui rendre la tâche ardue, quelque expérience qu’il en ait. Au milieu d’une vaste foule, comment, en tel cas, entendre ou parler ? On gêne l’orateur, si sonore que soit sa voix. C’est au fils de Pélée que je veux dire ma pensée ; vous autres, Argiens, saisissez-la bien, et que chacun comprenne mon propos. Souvent les Achéens m’ont tenu ce langage et m’ont pris à partie. Pourtant je ne suis pas coupable. C’est Zeus, c’est le Destin, c’est Érinys qui marche dans la brume qui, à l’assemblée, soudain m’ont mis dans l’âme une folle erreur, le jour où, de mon chef, j’ai dépouillé Achille (90) de sa part d’honneur. Qu’eussé-je pu ? le Ciel seul achève tout. Erreur est fille aînée de Zeus ; c’est elle, la maudite, qui fait errer tous les êtres. Ses pieds sont délicats : elle ne touche pas le sol, elle ne se pose que sur les têtes humaines, au plus grand dam des mortels. Elle prend dans ses rets celui-ci comme celui-là. Elle fit un jour errer Zeus lui-même, Zeus qu’on dit au-dessus des dieux aussi bien qu’au-dessus des hommes et pourtant Héré, une femme, perfidement le joua. C’était le jour où, dans Thèbes aux beaux remparts, Alcmène allait mettre au monde le (100) puissant Héraclès. Zeus se glorifiait, en disant à tous les dieux : « Écoutez-moi tous, et dieux et déesses : je veux dire ici ce qu’en ma poitrine me dicte mon coeur. Aujourd’hui même, Ilithye, qui veille aux douleurs de l’enfantement, fera venir au jour un enfant destiné à régner sur tous ses voisins et qui appartient à la race des mortels sortis de mon « sang. » Et l’auguste Héré aux desseins· perfides alors dit : « Tu en auras menti, et tu n’auras pas joint l’acte à la parole. Allons ! dieu de l’Olympe, jure-moi donc sur l’heure un puissant serment, qu’il régnera bien sur tous ses voisins, l’enfant qui (110) en ce jour tombera aux pieds d’une femme, s’il est des mortels qui appartiennent à la race sortie de ton sang ». Elle dit ; Zeus ne voit pas la perfidie : il jure un grand serment et commet la plus grande des erreurs. Héré alors, d’un bond, quitte la cime de l’Olympe. Bien vite elle gagne Argos d’Achaïe, où elle sait que se trouve la fière épouse de Sthénélos le Perséide. Celle-ci est grosse d’un fils ; déjà vient pour lui le septième mois. Héré l’amène au jour, en dépit des mois qui restent encore, tandis qu’elle suspend les couches d’Alcmène et retient les Ilithyes. (120) Puis elle annonce elle-même à Zeus, fils de Cronos: « Zeus Père, à la foudre blanche, je veux faire entendre un mot à ton cœur. Un noble mortel vient de naître, qui régnera sur tous les Argiens : c’est Eurysthée, le fils de Sthenélos le Perséide. Il est de ta race ; il ne messied pas qu’il règne sur les Argiens. » Elle dit ; une douleur aiguë a frappé Zeus au plus profond du cœur. Brusquement, il saisit Erreur par sa tête aux tresses luisantes, le cœur en courroux, et il jure un puissant serment, que jamais plus elle ne rentrera ni dans l’Olympe ni au ciel étoilé, cette Erreur qui fait errer tous les êtres. Cela dit, en un tournemain, il la fait pivoter et la jette du (130) haut du ciel étoilé, d’où elle a vite fait de choir au milieu des champs des mortels. Et c’est sur elle encore qu’il se lamentait, chaque fois qu’il voyait son fils dans un labeur ignominieux, au cours des travaux d’Eurysthée. Et, de même, à mon tour, quand le grand Hector au casque étincelant, près des poupes de nos nefs, massacrait les Argiens, je ne pouvais oublier l’erreur qui m’avait fait errer un jour. Mais, si j’ai erré naguère, si Zeus m’a ravi la raison, j’entends en faire ici amende honorable et en offrir une immense rançon. Allons ! marche au combat et fais-y (140) marcher tes gens avec toi ; me voici, moi, ici, prêt à te donner tout ce que le divin Ulysse est allé te promettre hier dans ta baraque. Ou, si tu préfères, attends, pour impatient que tu sois de combat, et mes serviteurs vont prendre dans ma nef et t’apporter mes présents. Tu verras que j’entends t’offrir de quoi satisfaire ton cœur. »

 

 

 

Platon, Le Banquet 195d-196a, texte établi et traduit par Paul Vicaire, CUF, Paris 2008.

 

 

« Donc, l’Amour est jeune, et pas seulement jeune : il est délicat. Mais il lui manque un poète, un Homère, pour faire bien voir sa délicatesse. Homère dit d’Até à la fois qu’elle est déesse et qu’elle est délicate ; ses pieds du moins sont délicats. Il déclare :

 

 

ses pieds sont délicats, et sans fouler le sol, elle avance en

marchant sur les têtes des hommes.

 

 

Bel indice, à mes yeux, de sa délicatesse : la déesse ne pose pas le pied sur ce qui est dur, mais sur ce qui est tendre. Nous utiliserons donc nous aussi le même indice à propos de l’Amour, pour affirmer qu’il est délicat : il ne marche pas sur la terre, ni sur des crânes, ce qui n’est pas tout à fait tendre, mais il marche et il habite dans ce qui est le plus tendre au monde. C’est en effet dans les cœurs et dans les âmes des dieux et des hommes qu’il établit sa demeure. Encore n’est-ce point, sans distinction, dans toutes les âmes. S’il en rencontre une qui ait un caractère dur, il s’écarte d’elle, mais il vient résider dans celle qui est douce. Il est toujours en contact, des pieds et de tout l’être, avec ce qui de toutes les choses tendres est le plus tendre, aussi est-il doué de la plus grande délicatesse, nécessairement. (196a) Ainsi donc, l’Amour est le plus jeune et le plus délicat des êtres. »

 

 

Nonnos de Panopolis, Les Dionysiaques, Chants XI-XIII, texte établi et traduit par Francis Vian, CUF, Paris 2003.

 

Discours de Até (XI, 113-154)

 

 

Et Erreur, la porteuse de mort, voyant le jeune téméraire s’égarer loin de Lyaios au cours d’une chasse (115) dans la montagne, prend l’aspect d’un garçon du même âge que le gracieux adolescent et elle cajole Ampélos par cet insidieux discours pour complaire à la marâtre de Dionysos le Phrygien : « Lui, ton ami ? Intrépide enfant, vain est le titre qu’on donne à Dionysos. Quel privilège as-tu obtenu de son (120) affection? Ce n’est pas toi qui conduis le char divin de Lyaios, tu ne tiens pas les rênes de ses panthères. L’attelage de ton Bromios est le lot de Marôn : c’est lui qui gouverne son char avec un fouet meneur de fauves et un mors serti de pierreries. Quel est donc le présent qui te vient de Lyaios, le porte-thyrse? Les Pans ont le chalumeau (125) et le chant de la flûte sonore ; les Satyres, c’est l’orbe du bruyant tambourin qu’ils ont reçu de Dionysos, ton maître ; tout comme toi, les Bassarides montagnardes chevauchent la croupe des lions. Quels présents dignes de son amour possèdes-tu, toi qui es en vain le bien-aimé de (130) Bacchos le meneur de panthères ? Que de fois, monté sur le char de Phoibos, n’a-t-on pas vu dans le ciel Atymnios conduire l’attelage en fendant les airs ! Tu as entendu parler du fameux Abaris que, dans sa course aérienne, Phoibos guidait sur sa flèche au vol vagabond. Ganymède (135) aussi tenait dans l’éther les rênes d’un aigle qui n’était autre que Zeus travesti avec des ailes, le propre père de ton Lyaios. Mais Ampélos, jamais Bacchos ne l’a enlevé : oiseau des Amours, il ne t’a pas ravi dans ses serres en se gardant de te blesser ! L'échanson fils de Trôs l’emporte sur toi, lui qui a pour demeure le palais de Zeus. — Mais (140) toi, enfant qui en es encore à convoiter un char, refuse de mener un poulain dans une course incertaine, car, quand il est entraîné par l’élan de ses pattes lancées au galop, le rapide coursier jette bas celui qui tient les rênes. Glaucos a été mis en pièces sur le sol par ses cavales furieuses ; et, bien qu’ils fussent tous deux du sang de Poseidon, Pégase (145) au vol rapide précipita du haut des airs, la tête la première, Bellérophon, le descendant de l’Ébranleur du sol. — Allons, veux-tu, vers ce troupeau : il y a là des pâtres mélodieux et d’aimables bœufs. Je te ferai monter un taureau et, juché bien en vue, mener la bête avec (150) l’aiguillon et les rênes. Ton seigneur te complimentera bien davantage encore quand il te verra, lui, Dionysos-taureau, assis sur les reins d’un taureau. Rien à craindre dans cette course : toute femme qu’elle était, la vierge Europé, est montée sur une croupe bovine ; il lui suffisait de ses mains pour tenir ferme la corne, sans qu’elle eût besoin de bride. »

(155) Ce discours le persuade et la déesse plonge dans les airs.

 

 

Discours d’Atropos, transformation d’Ampélos et discours de Dionysos, le serpent instructeur (XII, 138-336)

 

 

Tandis que gémit d’amour Dionysos qui ignore les larmes, les Destinées dénouent leurs fils redoutables pour (140) en infléchir la trame et, pour consoler de sa peine le plaintif Dionysos, l’Inflexible (Atropos) aux décrets irrévocables clame cette divine prophétie :

 

« Crois-moi : il vit, Dionysos, ton jeune ami; il ne franchira pas l’onde amère de l’Achéron. Tes pleurs ont trouvé la voie pour défaire les fils inflexibles de l’immuable (145) Destinée. Ampélos n’est pas mort à jamais, bien qu’il ait connu la mort, car c’est en une aimable boisson, en un doux nectar, que je changerai ton jouvenceau. — Accompagnée en cadence par le vif battement des mains, la flûte aux voix jumelles le célébrera en jouant une chanson de table sur le rythme phrygien ou sur le mode (150) dorien. C’est lui encore qu’un musicien mélodieux chantera sur l’estrade, qu’il fasse entendre un air isménien sur le chalumeau d’Aonie ou qu’il soit un habitant de Marathon. En entonnant l’évohé, les Muses associeront l’aimable Ampélos (Vigne) à Lyaios le Vineux (Ampélien). Tu renonceras au diadème de serpents qui (155) ondule dans tes boucles pour tresser une couronne de pampres autour de ta chevelure et tu rendras ainsi Phoibos jaloux, car lui ne tient à la main que des marques de deuil, les végétales plaintes de sa dolente hyacinthe, alors que toi, tu possèdes la boisson qui réconforte la race des mortels, (160) image terrestre du céleste nectar. Ton jouvenceau éclipsera la gloire que l’enfant d’Amyclées doit à sa fleur. Si sa ville brandit le belliqueux airain, la patrie de ton ami regorge, en une lumineuse et liquide profusion, de la rougeoyante rosée de son fleuve : elle est tout entière parée (165) d’or au lieu de se complaire dans le fer. Si l’une tire orgueil du cours grondant de son fleuve, bien mieux que l’Eurotas vaut l’onde du Pactole. — Ampélos, tu as apporté le deuil à Dionysos qui ignore le deuil ; mais c’est pour que la liqueur douce comme miel de ton vin apporte en croissant la joie aux quatre quartiers de l’univers entier, (170) libation pour les Bienheureux, source d’allégresse pour Dionysos. Si le Seigneur Bacchos a pleuré, c’est pour délivrer l’humanité des pleurs. »

 

Sur ces mots, la déesse s’en va en compagnie de ses sœurs. Et, tandis que Bacchos gémit, voici qu’une grande merveille se produit sous ses yeux. Le cadavre bien-aimé se relève d’un seul coup, ondulant comme un serpent, et (175) Ampélos change spontanément, d’aspect pour devenir la plus délicieuse des plantes. À mesure que le mort se métamorphose, son ventre s’allonge démesurément pour donner un cep, les extrémités de ses mains bourgeonnent en sarments, ses pieds prennent racine, les grappes de ses boucles deviennent grappes ; même sa peau de faon se (180) transforme en une chatoyante floraison de fruits en train de grossir ; son long col ombreux se mue en pampres de vigne ; à l’image de son coude, un rameau coudé tend ses raisins gonflés ; sur sa tête métamorphosée, des volutes (185) végétales imitent la courbure de ses cornes. Il y avait là des rangées d’arbres sans nombre : un enclos de vignes se forme naturellement : déroulant ses verts rejets, il fait une guirlande aux arbres d’alentour avec ses jeunes fruits couleur de vin.

 

Et voici qu’une nouvelle merveille se produit. Un garçon jouait alors à enrouler en spirale son pied autour (190) d’un arbre à la haute frondaison: c’était Lierre (Kissos) au vol léger. Il prend forme végétale et donne son nom à une pousse sinueuse ; à l’enclos de vigne qui vient de naître, il fait une guirlande avec ses liens torses.

 

Et, ombrageant ses tempes avec ces pampres chéris, grisant ses boucles au parfum de ce feuillage qui donne (195) l’ivresse, Dionysos exulte. À peine le garçon est-il devenu plante qu’il cueille le fruit de la vendange déjà mûre. Et le dieu, qui sait sans apprendre, n’a besoin ni du pied ni du pressoir : il serre dans sa main le raisin qui charge sa paume ; de ses doigts entrecroisés, pressant le fruit de (200) l’ivresse, il révèle le suc généreux qui coule pour la première fois de la vendange purpurine et invente la plus douce des boissons. Et Dionysos, le dispensateur du vin, a ses doigts blancs rougis par le liquide qui mouille ses mains. Et, en guise de coupe, il tient une corne recourbée de bœuf. Du bout des lèvres, Bacchos goûte alors à cette (205) liqueur si douce à boire, il goûte aussi au fruit ; et, le cœur charmé par l’un et par l’autre, il clame ces mots d’une bouche enorgueillie :

 

« C’est l’ambroisie et le nectar de Zeus mon père que tu enfantes, Ampélos. Apollon possède deux plantes qui lui sont chères ; mais il ne mange pas le fruit du laurier ni ne (210) se désaltère à sa hyacinthe. L’épi n’engendre aucune douce boisson. Pardonne-moi, Déô : moi, j’offre aux mortels une nourriture et pas seulement un breuvage. — Ampélos, j’aime jusqu’à ta mort. Oui, par égard pour toi, pour ta beauté, même le fil de la Destinée est devenu moins cruel ; pour toi, même Hadès s’est fait pitoyable ; pour toi, même (215) Perséphone a révoqué sa dure sentence : elle a ressuscité ton cadavre pour l’amour de son frère Dionysos. Tu ne mourus pas comme est mort à jamais Atymnios : tu n’as vu ni l’eau du Styx ni la torche de Tisiphone ni l’œil de Mégère. Tu vis encore, enfant, même si tu connus la (220) mort : l’onde du Léthé ne t’a pas englouti ; tu ignores le lot commun du tombeau. Terre elle-même a eu scrupule d’ensevelir ta beauté ; et mon père t’a changé en plante pour faire la gloire de son fils ; le Seigneur fils de Cronos a transformé ton corps en un doux nectar. À la différence (225) des fleurs inscrites de Thérapnai, Nature n’a pas gravé de plainte sur ton feuillage ignorant des larmes. Tu gardes, enfant, ta carnation jusque dans tes ramures ; ton trépas est le héraut qui proclame le radieux éclat de tes membres ; tu n’as pas encore perdu ta purpurine beauté. Eh bien! (230) vengeur de ta mort, je ne cesserai jamais de répandre lors de son sacrifice ton vin en libation sur ton homicide meurtrier. — Tu vas faire honte aux Hamadryades avec tes aimables feuillages. Tes frondaisons embaumées distillent une liqueur, émanée de tes Amours, qui m’enveloppe de son parfum. Se peut-il que je verse dans mon cratère le (235) jus de la pomme? Se peut-il que je fasse couler le suc de la figue dans ma coupe faite pour le nectar ? La figue, comme la pomme, ne plaît pas plus loin que les dents ; nul autre fruit ne peut rivaliser avec tes grappes. Malgré la beauté de leurs couleurs, ni la rose ni le narcisse ni l’anémone ni le lis ni la hyacinthe ne se peuvent comparer à la plante de (240) Bacchos ; car, grâce au moût nouveau produit par la vendange au pressoir, ta boisson va réunir en elle toutes les fleurs. À elle seule, ta boisson les mariera toutes et dans son unique parfum se mêleront ceux des fleurs les plus diverses; car, au printemps, ta fleur sera l’ornement de tous les bouquets qui éclosent dans les prés. — Cède-moi (245) le pas, glorieux Archer, puisque tu as serré tes boucles ignorantes du deuil dans un triste bandeau de feuillage endeuillé : des plaintes sont inscrites sur les pétales qui te sont chers. Si, dans un jardin, le glorieux Archer trouve une couronne, moi, j’y puise le vin délicieux et je me ceins d’un diadème qui exprime le désir ; grâce à sa douce boisson, c’est Ampélos en personne que je porte tout entier au fond du cœur. Dieu au casque ondoyant, cède le pas au Patron du raisin généreux, car il est ensanglanté celui qui offre à Arès sa libation de sanie, alors qu’il ceint de pampres celui qui dédie à Dionysos la rosée purpurine de la grappe changée en vin. Déô, tu es vaincue, comme Pallas ! L’olivier n’engendre pas l’allégresse; l’épi non plus ne sait pas délecter les humains. Si le poirier a un fruit doux comme miel, si le myrte épanouit des fleurs odorantes, leurs produits ne sont pas assez délectables au cœur pour dissiper aux vents les peines de l’humanité. Je l’emporte sur vous, et de loin : sans mon vin, les mets de la table ne procurent aucun plaisir ; sans le vin, les délices de la danse n’existent pas. Si tu en es capable, Déesse aux yeux pers, bois le suc de ton olivier ! Ma vendange, avec son splendide présent, a vaincu ton arbre, car, quand ils enduisent leur corps avec ton huile onctueuse, les athlètes n’y trouvent aucun plaisir ; mais l’infortuné que le sort commun a privé d’une épouse ou d’une fille, celui qui porte le deuil de ses fils défunts, d’une mère ou d’un père, n’aura pas plus tôt goûté à la douceur du vin qu’il secouera l’odieux fardeau de la peine qui va l’envahissant. — Ampélos, même après ta mort, tu mets la joie au cœur de Bacchos : je veux imprégner tous mes membres de ta boisson. Tous les arbres d’alentour, la tête penchée vers le sol, ploient leur nuque en la courbant comme un suppliant ; le vieux palmier incline ses palmes (275) dressent dans les airs. Autour du pommier, tu allonges tes pieds ; autour du figuier, tu étends les mains pour prendre appui sur lui. Comme des servantes portent leur maîtresse ils soutiennent ta vendange, lorsque, avec les pampres tu lances en bondissantes volutes, tu grimpes sur l’épaule (280) de tes domestiques; alors, les arbres du voisinage laissent les mille feuillages de leurs cimes innombrables ondoyer mollement sur ton visage, comme si tu dormais, quand les vents apportent le souffle frais de leurs brises modérées : c’est ainsi qu’une esclave a coutume d’agiter un léger éventail pour procurer à son maître la fraîcheur d’un vent (285) factice. Et quand tu amènes le temps où Phaéthon en plein midi exerce ses menaces, voici qu’en avant-coureur de tes grappes, survient le vent étésien qui tempère le feu desséchant de l’astre de Maira : c’est alors que, dans sa course, la Saison de l’été te chauffe et mûrit ton suc en le cuisant à l’haleine de Sirius. » (290) Il exulte ainsi en parlant et jette au loin ses tourments de naguère : à son amour pour le garçon, il a trouvé remède dans la vendange parfumée. Voilà le récit qu'on chante au sujet de la vigne d’Ampélos et comment elle a reçu le nom du jouvenceau.

 

Mais les poètes content aussi une autre légende, plus ancienne. Jadis, dit-on, coula du ciel sur terre une liqueur olympienne qui porta fruit et donna naissance au breuvage de la grappe bacchique : c’est parmi les rochers que croissait le fruit de la vendange, naturellement, sans exiger de soins. La plante qu’on nomme la vigne cultivée n’existait pas encore. Dans les taillis ne poussait que la lambrusque sauvage, foisonnante de sarments tortueux, viticole forêt de ceps producteurs de vin, qui laissait jaillir à profusion le flot d’une surabondante rosée. Et vaste était ce vignoble où, formant de grimpantes rangées, la grappe rougissante se balançait sur la grappe, au hasard. L’une, encore imparfaite, poursuivait sa gestation, se (305) nuançait de pourpre et présentait des grains de couleurs diverses. Une autre s’irisait de blanc en mûrissant et prenait la teinte de l’écume. Cette autre était blonde d’aspect : voisine vigoureuse, elle bousculait sa voisine sur la même branche. Une autre, prenant la couleur de la poix, voyait tous ses grains tourner au noir et, de ses pampres (310) qui enfantent le vin, elle enivrait tout l’olivier aux fruits luisants, son associé. Sur les grains encore verts d’une autre grappe d’un blanc d’argent, couraient les veines que venait d’y tracer un noir pigment naturel qui gonflait le raisin pour donner une plantureuse récolte. Et la vigne couronnait de ses vrilles le pin sylvestre voisin ; elle (315) ombrageait l’arbre qu’elle couvrait de ses rameaux touffus et Pan en avait la joie au cœur. Cependant le pin parasol approchait de la cime de la vigne ses branches agitées par le Borée : en se teignant de son sang, il faisait virevolter sa chevelure parfumée.

 

Or un serpent qui enroulait autour du tronc les spires de (320) son échine se mit à traire le pur nectar que distillaient les raisins. Et, quand il eut trait avec sa terrible mâchoire le breuvage bacchique, tout en laissant couler goutte à goutte dans son gosier le jus de la grappe changé en vin, le serpent eut le menton rougi par la purpurine liqueur. Et le dieu, qui errait par la montagne, s’émerveilla de voir le (325) reptile avec sa gorge tachée par cette vineuse liqueur. Et l’autre céda la place en déroulant ses anneaux aux écailles mouchetées et se glissa, près de là, au plus profond d’un trou creusé dans le roc : le serpent tacheté avait aperçu Évios !—- Bacchos, en découvrant la grappe grosse d’une (330) rosée vermeille, comprit les antiques prédictions de la prophétique Rhéa. Et il évida une roche : entamant sa surface avec la pointe aiguisée d’un fer, il fit une excavation dans la pierre, puis polit les parois de la profonde cuve pour se fabriquer un récipient en forme de (335) pressoir à raisin. Alors il moissonna le raisin nouveau-né avec le tranchant de son thyrse, ébauche de la faucille à lame crochue qui devait naître plus tard.

 

 


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