Anthologie — Le souhait

 

Les Anciens usaient et abusaient du souhait, pour convaincre les dieux de leur accorder une faveur comme pour les adoucir lorsque ceux-ci déversaient leur courroux. Si l’usage du souhait est répandu, l’interprétation des signes envoyés par la divinité invoquée reste aléatoire… 

 

 

Romans grecs et latins, Les Belles LettresNouvelles traductions. Édition dirigée par Romain Brethes et Jean-Philippe Guez avec la collaboration de Liza Méry, Dimitri Kasprzyk et Danielle Van Mal-Maeder.

 

 

 

Achille Tatius, Le Roman de Leucippé et Clitophon - V 1-3

 

Après trois jours de navigation, nous arrivâmes à Alexandrie. À peine franchies les portes du Soleil, la beauté de la cité vint à ma rencontre et me foudroya, inondant mes yeux de plaisir. Deux rangées de colonnes, partant de chaque côté, tracent une avenue rectiligne, qui va des portes du Soleil jusqu’aux portes de la Lune – car telles sont les sentinelles d’Alexandrie. Entre les colonnes, s’étend l’espace ouvert de la cité. Pour le traverser, c’est une longue route : un vrai périple à domicile. J’entrai dans la cité et parcourus quelques stades, parvenant au lieu-dit d’Alexandre. Je découvris alors une deuxième cité, et vis à cet endroit la beauté d’Alexandrie se dédoubler. Aussi grande que celle qui continuait tout droit, partait sur le côté une seconde colonnade ! J’essayais de répartir mes regards entre toutes les rues, mais je n’arrivais pas à me rassasier du spectacle, impuissant que j’étais à contempler toutes ces beautés. Tout en regardant l’une, je songeais à une autre, me hâtais vers une troisième, cherchais à ne pas négliger une quatrième. Le spectacle présent captivait mes regards, le spectacle à venir les attirait à lui. Alors, ayant parcouru toutes les rues sans pouvoir satisfaire mes ardeurs visuelles, je déclarai, épuisé : « Mes yeux, nous sommes vaincus ! » J’avais devant moi deux paradoxes étonnants : une joute entre la grandeur et la beauté ; une compétition entre un peuple et une cité ; et à chaque fois, les deux adversaires victorieux. La cité était plus vaste qu’un continent, le peuple plus nombreux qu’une nation. En considérant la cité, je doutais qu’un peuple puisse la remplir, mais en regardant ce peuple, je ne pensais pas qu’une cité puisse l’accueillir : tant s’équilibraient les plateaux de la balance !

 

En outre, il se trouve qu’on célébrait les festivités du grand dieu que les Grecs appellent Zeus, et les Égyptiens Sérapis ; il y avait même une procession aux flambeaux, et je n’ai jamais rien vu d’aussi grandiose. C’était le soir, le soleil se couchait, mais il ne faisait absolument pas nuit : dispersé en mille éclats, un autre soleil se levait. Oui, ce jour-là je vis une cité défier le ciel par sa beauté. Je pus également contempler Zeus Doux comme le Miel, et le temple de Zeus Céleste. Nous en profitâmes pour adresser au grand dieu des prières et des supplications afin que s’achèvent nos mésaventures, puis rentrâmes au logement que Ménélas nous avait loué. Mais visiblement, il ne voulut pas entendre nos prières : au contraire, la Fortune nous réservait une nouvelle épreuve.

 

En effet, depuis longtemps Chairéas était secrètement amoureux de Leucippé, et c’est par amour qu’il avait dénoncé la drogue : il guettait un prétexte pour se lier avec nous, et cherchait en même temps à sauver la jeune fille, dans son propre intérêt. Or, comprenant qu’il n’arriverait jamais à la séduire, il organisa un coup monté. Avec un certain nombre de ses compagnons (c’était un marin), il constitua une bande de pirates, prépara la manœuvre avec eux, et nous invita chez lui, sur l’île de Pharos, sous prétexte de fêter son anniversaire.

 

Nous sortions donc de chez nous, quand un mauvais présage se produisit. Un faucon qui poursuivait une hirondelle frappa Leucippé à la tête avec son aile. Inquiet, je levai les yeux vers le ciel : « Zeus, fis-je, quel signe nous donnes-tu là ? Si c’est vraiment toi qui as envoyé l’oiseau, montre-nous un présage plus clair ! » En me retournant (je me trouvais par hasard devant l’atelier d’un peintre), j’aperçus alors un tableau qui semblait annoncer, sous forme d’énigme, quelque chose d’approchant. Il représentait la séduction de Philomèle, la violence de Térée, le sectionnement de la langue. 

 

 

 

 

 

 

Apulée, Les Métamorphoses III 19-22

 

La boutade de Photis me fit rire. Je répliquai sur le même ton enjoué : « Voilà donc l’exploit numéro un dont je peux désormais me prévaloir, moi aussi, comme Hercule et ses douze travaux, si on admet que mes trois outres trucidées valent autant que Géryon avec ses trois corps ou que Cerbère avec sa triple tête. Mais si tu veux que je te pardonne de bon cœur tout ce que tu as fait et les frayeurs que tu m’as infligées, donne-moi ce que j’attends, ce que je désire plus que tout au monde. Montre-moi ta maîtresse à l’œuvre quand elle s’adonne à cette science divine, que je la voie quand elle invoque les dieux, et surtout quand elle change de forme. Tu comprends, je brûle de voir de la magie de mes yeux, c’est mon vœu le plus cher. D’ailleurs, toi non plus tu ne m’as pas l’air d’être une novice dans ce domaine ni une débutante. Je le sais, j’en suis convaincu : moi qui ai toujours méprisé les caresses des dames, voilà que je me retrouve comme un esclave consentant, adjugé et vendu, prisonnier de tes yeux pétillants, de tes joues roses, de tes cheveux brillants, de tes baisers insatiables, de tes seins parfumés. C’est au point que je ne veux plus rentrer chez moi, je ne pense plus au retour, je n’aime rien autant que passer la nuit avec toi.

 

— Ah Lucius, je voudrais bien consentir à tes désirs ! Mais elle n’est pas du tout commode. En plus, elle se retranche toujours dans la solitude pour se livrer à ce genre de mystères sans aucun témoin. Mais en dépit du danger, j’accéderai à ta requête. Dès que je verrai une occasion favorable, je ferai le possible pour te satisfaire, à condition seulement, comme je te l’ai dit au début, de respecter un silence absolu sur un sujet aussi grave. »

 

À batoiller ainsi, l’envie de faire l’amour s’empara de notre âme et de notre chair. Nous enlevâmes tous nos habits pour célébrer, entièrement dévêtus, nus comme des vers, nos bacchanales vénériennes, même que Photis, voyant que je me fatiguais, s’offrit spontanément en prime à la façon d’un garçon. Finalement le sommeil se répandit sur nos yeux fatigués d’avoir veillé et nous retint jusqu’au grand jour.

 

Après seulement quelques nuits passées à jouir de ces plaisirs, Photis arriva un jour en courant, tremblante d’excitation. Elle m’annonça que sa maîtresse avait épuisé tous ses stratagèmes sans que ses amours n’aient fait le moindre progrès, qu’elle allait donc s’emplumer la nuit suivante, devenir oiseau et s’envoler vers son Désiré. Je devais donc me tenir prêt en prévision de ce spectacle exceptionnel. La nuit venue, aux environs de la première veille, elle me conduisit sans un bruit, sur la pointe des pieds, à l’étage, jusqu’à l’atelier en question et m’invita à observer ce qui se passait par une fente de la porte.

 

Voilà Pamphilé qui enlève d’abord tous ses vêtements, ouvre un coffret, en tire plusieurs boîtes, ôte le couvercle de l’une d’elles, y puise de la pommade, s’en frotte les mains longuement, l’étale sur tout le corps depuis les ongles des pieds jusqu’à la racine des cheveux, avant de se lancer dans un long conciliabule avec sa lampe et d’agiter les bras d’un mouvement saccadé ; ils commencent à onduler souplement et je vois poindre un duvet délicat et pousser des plumes robustes ; le nez durcit, se recourbe, les ongles se replient en serres crochues. Pamphilé devient hibou. Poussant un ululement plaintif, elle fait quelques essais en sautillant sur le sol, s’élève bientôt dans les airs et s’envole au loin à tire d’ailes.

 

Pamphilé s’était métamorphosée volontairement à l’aide de ses recettes magiques. Quant à moi, sans incantation ni enchantement, je me retrouvais cloué, stupéfixé par ce qui venait de se passer. Je croyais être devenu autre chose, n’importe quoi sauf Lucius. J’étais en état de choc, égaré jusqu’au délire, je rêvais debout. Je me frottai les yeux un bon moment pour vérifier si j’étais vraiment réveillé. Retrouvant enfin mes esprits, je pris la main de Photis et la portai à mes yeux : « Je t’en prie, puisque l’occasion est là, accorde-moi une faveur, immense, unique, fruit de ta passion, et laisse-moi en avoir tout l’usufruit. Par tes petits seins là, mon petit bonbon de miel, donne-moi un petit peu de cette pommade, et attache-toi pour toujours ton esclave par un bienfait dont jamais il ne pourra s’acquitter. Fais de moi, ma Vénus, un Cupidon ailé qui volera à tes côtés.

 

— Qu’est-ce que tu me chantes là, espèce de renard, de joli cœur ? Tu veux que je me plante moi-même la hache dans les jambes ? Déjà que quand tu n’es pas équipé de plumes, j’ai de la peine à te garder loin de ces louves thessaliennes, une fois que tu seras oiseau, où est-ce que j’irai te chercher, quand est-ce que je te reverrai ? 

 

 

 

 

Apulée, Les Métamorphoses - XI 1-3

 

C’était environ la première veille de la nuit : je me réveillai en sursaut, en proie à une angoisse soudaine, et je vis, émergeant des flots marins, le disque plein de la lune, brillant d’un éclat éblouissant. Entouré par le silence et les mystères de la nuit obscure, je réalisai la pleine puissance de cette déesse souveraine dont la providence régit toutes les affaires humaines, qui vivifie par la divine volonté de sa lumière et de sa force non seulement les animaux domestiques et les bêtes sauvages, mais aussi les corps inanimés, et par laquelle les créatures sur la terre, dans le ciel et dans la mer grandissent au fur et à mesure de sa croissance, ou rapetissent au fur et à mesure de sa décroissance.

 

Et puisque le destin semblait désormais rassasié de mes innombrables et interminables malheurs et qu’il m’offrait un espoir de salut, si tardif fût-il, je décidai d’implorer l’image vénérable de la déesse qui se présentait à moi. Aussitôt, je secouai la torpeur du sommeil et me levai, rempli de joie et de ferveur. Pressé de me purifier, je pénétrai sans plus tarder dans la mer et plongeai ma tête sous l’eau par sept fois, puisque ce nombre, comme l’a enseigné le divin Pythagore, est celui qui convient tout particulièrement aux rites sacrés. Le visage ruisselant de larmes, j’adressai cette prière à la déesse toute-puissante :

 

« Reine du ciel — que tu sois Cérès nourricière, mère originelle des moissons, qui, heureuse d’avoir retrouvé ta fille, as banni le gland primitif, pâture bestiale, révélé une tendre nourriture et qui cultives maintenant les champs d’Éleusis ; que tu sois la céleste Vénus qui, dès l’origine du monde, as réuni les sexes opposés en engendrant l’Amour, perpétué le genre humain en une reproduction infinie et qu’on adore maintenant dans ton sanctuaire de Paphos baigné par les flots ; que tu sois la sœur de Phébus qui, en soulageant de tes remèdes apaisants les femmes en travail, as mis au monde tant de peuples et que l’on vénère maintenant dans le temple illustre d’Éphèse ; que tu sois l’effroyable Proserpine aux hurlements nocturnes et aux trois visages, qui retiens les assauts des spectres, gardes closes les barrières de la terre, erres ça et là dans les bois et que l’on se rend propice par différents rites — toi qui, de ta lumière féminine, illumines tous les remparts, qui nourris les semences fécondes de tes humides rayons et qui, dans tes évolutions solitaires, dispenses une clarté incertaine, sous quelque nom, par quelque rite, sous quelque aspect qu’il soit permis de t’invoquer — toi, oui, toi, viens à mon secours en ces souffrances intolérables, redresse ma fortune effondrée, accorde trêve et paix aux malheurs cruels que j’ai endurés. Assez d’épreuves, assez de dangers ! Dépouille-moi de cette affreuse tête de quadrupède ; rends-moi à la vue des miens, rends-moi au Lucius que je suis. Ou si quelque divinité offensée me poursuit d’un courroux qu’aucune prière ne saurait fléchir, qu’il me soit permis au moins de mourir, s’il ne m’est pas permis de vivre. »

 

Après cette effusion de prières appuyée de pleurs déchirants, le sommeil m’enveloppa à nouveau, s’abattant sur mon esprit engourdi à l’endroit même où je m’étais couché. J’avais à peine fermé les yeux qu’une apparition divine surgit du milieu des flots, dévoilant un visage adorable même aux dieux. Émergeant ensuite peu à peu de l’écume, son corps entier apparut devant moi en une image resplendissante. Je m’efforcerai de vous décrire cette vision merveilleuse, si toutefois la pauvreté du langage humain m’accorde le talent oratoire ou si la divinité elle-même me gratifie de la profusion foisonnante d’une abondante faconde. 

 

 

 

 

 

 


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